Dans le passionnant Cher pays de notre enfance, Benoît Collombat et Étienne Davodeau plongent dans la face noire de la République. Rencontre.

Ces deux-là étaient faits pour se rencontrer. D’un côté, l’enquêteur Benoît Collombat, journaliste, spécialiste des affaires politiques de France Inter . De l’autre, Étienne Davodeau qui, au fil de ses parutions (comme Les Ignorants , reportage précis en milieu viticole), a développé un goût pour la BD reportage, ou BD du réel.

DansCher pays de notre enfance , le grand reporter et le dessinateur livrent leur enquête en bande dessinée sur la mort du juge Renaud (magistrat lyonnais retrouvé mort en 1975), et sur l’affaire Robert Boulin (ministre du Travail, retrouvé noyé dans un étang près de la forêt de Rambouillet, le 30 octobre 1979).

Le point commun à ces deux affaires est le SAC (Service d’Action Civique), service d'ordre du parti gaulliste, devenu officine secrète chargée des basses œuvres de la République. Le livre, dans lequel les auteurs se sont mis en scène, en train d’enquêter, jette un éclairage nouveau sur le rôle du SAC dans la surveillance et l’exercice de pressions au sein d’entreprises françaises. Rencontre avec deux auteurs dont le travail rigoureux permet de comprendre la mécanique qui a conduit à la création d’un système opaque caché derrière le mouvement gaulliste.

Qu’apporte le dessin à la compréhension de l’affaire Boulin ?

Il apporte beaucoup. On a choisi cette affaire parce qu’elle est structurante. C’est comme un puzzle dont les pièces auraient été éparpillées sciemment. Par le dessin, on peut tenter de la reconstituer. Et en montrer les contradictions. C’est assez spectaculaire. On peut montrer comment le corps a été déplacé avant l'analyse médico-légale, comment un magistrat barbouze intervient, comment des pressions sont exercées. Des éléments explicables par des mots, bien sûr, mais la force du dessin est inégalable.

Un exemple ? C’est une scène qui peut sembler incroyable : le maire de Neuilly-sur-Seine, Achille Peretti, membre du Conseil Constitutionnel, tente de faire taire la veuve de Robert Boulin, qui sait parfaitement que son mari ne s’est pas suicidé. Mais elle ne le dit pas à l’époque parce qu’elle a peur. Achille Peretti déboule à son domicile, propose de l’argent et lui dit : «Taisez-vous, refaites votre vie. Vous voulez combien ? Un milliard ? Deux milliards ? Trois milliards ?» Elle l’interrompt : « Je sais tout ! » Et là, il lui répond : «alors faites sauter la République. »

Un témoin a enregistré cette scène, sinon, on ne pourrait pas y croire. Tout ça, le dessin permet de le montrer. Et donne une force à cette scène que les mots ne pourraient pas avoir.

Benoît Collombat :

D'où vient le SAC ?

C’est une histoire qui doit beaucoup à la guerre d’Algérie. L’État a dû faire le sale boulot, recruter des mercenaires ou des malfrats pour lutter contre le FLN, l’OAS… Une fois le sale boulot fait, il a dû recycler ces exécutants, y compris au sein du Sac.

Voilà comment cette zone d’ombre vit. C’est un état dans l’état, avec des personnes qui se rendent des services. Elles peuvent agir au cœur de l’État, couvrir des affaires. Même s’il y a eu des tentatives d’épuration, ce service d’ordre du parti gaulliste a complètement dérivé. Jusqu’à la tuerie d’Auriol, en 1981, qui a entraîné sa dissolution.

Cette histoire a sédimenté la vie politique d’aujourd’hui. On voit d’anciens membres du SAC, comme Charles Pasqua qui deviennent d’éminents membres du RPR, puis de l’UMP. C’est amusant aussi de voir qu’un ancien trésorier du SAC, Jacques Godfrain est devenu député, puis ministre… et se retrouve aujourd’hui à la tête de la Fondation De Gaulle !

Benoît Collombat :

Commentaire de la page 22 par Étienne Davodeau :

En commençant le livre, on savait qu’il serait essentiellement basé sur des entretiens. J’avais très envie de rester au plus près de ça, de ne pas m’enfuir dans le récit de la scène qu’on nous raconte. Rester au plus près de deux auteurs de BD qui vont rencontrer des témoins, à qui ils posent des questions. Je joue beaucoup sur des champs-contrechamps. Ça se passe souvent autour d’une table, avec nous en train de prendre des notes.

La question est : comment animer et rendre fluide et variée, cette scène ? C’est beaucoup moins facile à faire avec trois personnages qui discutent qu'avec une poursuite en voiture ou une scène de bagarre. On est obligé de mobiliser toutes ses ressources narratives. Tout le métier que l’on a acquis est utile dans ces circonstances . Il s’agit de trouver le bon enchaînement dans la façon de séquencer la scène, avec des plans qui soient complémentaires sans perdre le lecteur, et d’instaurer un rythme dans la narration, en posant des silences là où ils nous semblent utiles.

Dans la page ci-dessous : il y a un moment où cette personne hésite. Il nous semble que cette hésitation fait sens. Donc je la dessine, donc il y a une case muette, qui est aussi une respiration dans la narration. Il s’agit de jouer avec la grammaire de la BD. C’est là que je m’amuse le plus !

Étienne Davodeau :

Cher pays de notre enfance page 22
Cher pays de notre enfance page 22 © Futuropolis / Benoît Collombat - Étienne Davodeau

Les deux auteurs pensaient travailler sur l'histoire française des quarante dernières années. Mais au moment de la parution, l’actualité les a rattrapés : le 10 septembre 2015, le parquet de Versailles a ouvert une information judiciaire sur l’assassinat de Robert Boulin. Et le 14 octobre, Jérôme Lavrilleux , ex-trésorier de la campagne de Nicolas Sarkozy pendant la campagne de 2012, a dit "qu’il ne voulait pas apprendre à nager dans 20 cm d’eau ", une allusion claire à L’affaire Boulin…

Cher Pays de notre enfance - Benoît Collombat & Etienne Davodeau - Futuropolis

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