À la suite des réactions provoquées par la diffusion de plusieurs vidéos incriminant le comportement de policiers, le ministre de l'Intérieur a très légèrement infléchi son discours, en appelant à l'"éthique" des forces de l'ordre. Mais il récuse le terme de "violence policière", et ce n'est pas nouveau.

Christophe Castaner a pris ses fonctions de ministre de l'Intérieur en octobre 2018.
Christophe Castaner a pris ses fonctions de ministre de l'Intérieur en octobre 2018. © AFP / Clément Mahoudeau

Dernièrement, la mort d'un homme lors d'une interpellation, un tir de LBD (lanceur de balles de défense) à bout portant, des coups de matraque sur une syndicaliste RATP, ou encore un croche-patte viennent s'ajouter aux témoignages, vidéos et photos dont regorgent désormais les réseaux sociaux, suscitant l'indignation. Certaines de ces images ont donné lieu à l'ouverture d'enquêtes judiciaires et Emmanuel Macron lui-même demande "des propositions claires pour améliorer la déontologie" (AFP).

Mutilations, yeux crevés, mains arrachées, séquelles neurologiques... Pendant plusieurs mois, David Dufresne, auteur de Dernière Sommation (Grasset), a réalisé un recensement de ces violences qu'aucune statistique officielle ne comptabilise. "On ne parle plus de bavure, d'un acte isolé, mais de violence policière, de système. On parle de l'usage parfois disproportionné de la force", analyse le journaliste. "Tout le monde se met à en parler."

Toutefois, il estime que "ce qui est désolant, c'est que ce début de reconnaissance par le personnel politique se produise au moment de ce croche-patte" dont la vidéo a fait le tour des réseaux sociaux et provoqué de nombreuses réactions.

David Dufresne y voit une "sorte d'euphémisation" face au bilan qu'il a publié dans Mediapart : deux décès, 25 éborgnés, cinq mains arrachées, 318 blessures à la tête. Pourtant, l'usage de l'expression "violences policières" reste bannie dans les rangs du gouvernement et de la majorité, en particulier dans les prises de parole du ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner : la rhétorique a un peu évolué... mais pas tant que ça. En partant des plus récentes, nous avons remonté toutes ses déclarations sur le sujet.

Janvier 2020 : "On ne fait pas un croche-pied à l'éthique"

Lors de ses vœux à la police nationale à l’École nationale supérieure des officiers de police (Ensep) de Cannes-Écluse (Seine-et-Marne), lundi, Christophe Castaner a longuement salué l'engagement des policiers, qui de leur côté se disent "épuisés". Néanmoins, "je pense aussi à Cédric Chouviat, interpellé à Paris la semaine dernière et décédé dans des circonstances qui interrogent et qui doivent être éclairées", a-t-il poursuivi. Le père de famille de 42 ans est décédé par asphyxie avec fracture du larynx, à l’origine d’un malaise cardiaque lors de son interpellation, selon les premiers éléments de l’autopsie. Les vidéos ont fait le tour des réseaux sociaux.

"L'usage juste et proportionné de la force est ce qui sépare la démocratie de l'arbitraire, ce qui distingue l'ordre et la brutalité, c'est le fondement, aussi, de notre confiance avec les Français", déclare le ministre de l'Intérieur.

"Depuis un an, je le dis à chacune de mes visites auprès des policiers et des gendarmes et je répéterai aussi longtemps qu'il le faudra : s'il y a un soupçon, il y aura une enquête, s'il y a une faute, il y aura une sanction", prévient le ministre, avant de demander "concentration", "rigueur", mais aussi "exemplarité" aux forces de l'ordre. Il a notamment souligné l'obligation de porter son RIO (numéro d’identification), dont l'absence a été régulièrement dénoncée, sur l'uniforme.

"Représenter les forces de l'ordre (...) c'est être respectueux, même face à ceux qui ne le sont pas. C'est garder son sang-froid, même face à la provocation, même face à la haine, même face aux coups", poursuit le ministre. "C’est l’honneur de la police qui est en jeu, on ne fait pas de croche-pied à l’éthique, sauf à s’abaisser et à abaisser la police." Une référence directe à la vidéo du policier faisant chuter une manifestante.

Au cours de son discours d'ouverture pour la convention des citoyens de la sécurité intérieure, Christophe Castaner avait déjà rappelé que l'"usage de la force doit être toujours, en toutes circonstances, même face aux insultes, même face aux projectiles, aux coups, à la brutalité, proportionné et maîtrisé. Jamais excessif, encore moins gratuit. Il en va de l'honneur de la police, et du sens de sa mission"

Octobre 2019 : "Il n’y a pas eu de ratés dans la gestion du maintien de l’ordre"

Invité à l'émission Vous avez la parole sur France 2, le 17 octobre 2019, Christophe Castaner réagit à l'image d'un policier qui asperge un pompier de gaz lacrymogène sur le visage, après une manifestation de pompiers professionnels "en colère". Il se dit choqué "politiquement", mais pas en tant que ministre de l'Intérieur, cette action étant "réglementaire".

Christophe Castaner est invité à réagir aux propos de David Dufresne, interviewé sur France Inter quelques jours plus tôt. Dans cet extrait, le journaliste fait le bilan : "Vingt-quatre personnes ont perdu un œil, cinq une main, pour avoir manifesté. Aucune d’entre elles n’est poursuivie pour la moindre dégradation. C’est de ça dont on parle." Le ministre interrompt la diffusion (comme le format de l'émission l'y autorise). Il explique ensuite avoir "buzzé, parce que c’est juste faux. Aujourd’hui, tous ces signalements ont fait l’objet d’une enquête de l’IGPN ou de l’IGGN. Un certain nombre de ces enquêtes sont judiciarisées." Mais il ne répond pas au point soulevé par David Dufresne : des manifestants blessés n’ont pas été poursuivis pour des violences ou dégradations. Un "confusion" relevée par Le Monde.

"Il n’y a pas eu de ratés dans la gestion du maintien de l’ordre", selon lui, "parce qu’à un moment où certains voulaient faire tomber la République, la République a tenu". Il concède qu'"il y a eu des blessures graves", et même "inacceptables" concernant les éborgnés, estimant avoir pris les mesures permettant de réduire les "accidents liés aux LBD" et "réinventé la doctrine de maintien de l'ordre" dans la capitale. 

"Ça n'est pas réglementaire", dit-il au sujet d'une vidéo montrant un policier qui vise à la tête un manifestant. "Chaque fois qu'une faute sera constatée, elle sera sanctionnée (...) par un juge, pas par des vidéos dont on ne voit qu'une petite partie, poursuit-il. Les violences ne sont pas le fait des policiers ou des gendarmes, on n'est pas dans un combat entre deux bandes qui s'affronteraient tous les samedis. Il y a ceux qui sont légitimes à défendre la République, à utiliser la force, et ceux qui ne le sont pas."

Août 2019 : "Qu'on n'accuse pas la police d'avoir tué quelqu'un, ça n'est pas le cas"

Sur le plateau de RMC-BFM TV, le 28 août 2019, Christophe Castaner est questionné sur l'avancée de l'enquête concernant la mort de Zineb Redouane. Le 1er décembre 2019, tandis que des heurts éclatent sous ses fenêtres entre manifestants et forces de l'ordre, cette habitante de Marseille âgée de 80 ans ferme les volets de son appartement. Elle reçoit alors une grenade en plein visage. Le lendemain, elle meurt sur la table d'opération.

"L'enquête indique qu'elle meurt d'un choc opératoire", précise le ministre qui suppose que "c'est un tir certainement en cloche, et sur le balcon une grenade lacrymogène est tombée et a blessé gravement Zineb qui, du coup, est décédée d'un choc opératoire". Quant à une éventuelle "responsabilité de la police dans son cas", sur laquelle l'interroge Jean-Jacques Bourdin, il répond qu'il n'a pas accès à cette enquête, tout en se prononçant avec certitude : "Qu’on n’accuse pas la police d’avoir tué quelqu’un, qu’on ne la traite pas d’avoir assassiné quelqu’un, ça n’est pas le cas". 

Parmi les policiers auditionnés dans le cadre de l'enquête sur le décès de Zineb Redouane, on trouve le capitaine Bruno Félix. Or, quelques temps avant cette interview, Mediapart a révélé qu'il fait partie des médaillés de la "promotion exceptionnelle médaille de la sécurité intérieure 'gilets jaunes'", réalisée par le ministère en juin 2019. Une promotion qui a suscité de vives réactions.

Avril 2019 : "Il n'y a pas d'image de violence policière"

Le 2 avril 2019, après la diffusion de la vidéo d'un policier assénant un coup de matraque sur la tête d'un manifestant gilet jaune à Besançon, Christophe Castaner réagit au micro de France 3 : "Il n'y a pas d'image de violence policière, il y a une scène où un policier dans l'action, au moment d'une charge, a effectivement poussé quelqu'un (...) Pour lever le doute - y compris parce que ce qui nous est rapporté c'est que l'individu voulait se saisir d'une grenade pour la renvoyer sur les forces de l'ordre - j'ai demandé au préfet que l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) soit saisie."

Sur France 2 le lendemain, il martèle : "une violence policière c'est un acte intentionnel pour blesser quelqu'un". "Ce n'est pas le cas ?", l'interroge la journaliste. "Il y une enquête, donc je ne répondrai pas sur ce sujet", répond-t-il. La version a un peu changé. Cette fois, le manifestant aurait reçu le coup de matraque "au passage", lorsque les policiers intervenaient pour "neutraliser trois personnes", tandis que "des manifestants prenaient des objets pour les envoyer sur les policiers."

Mars 2019 : "Je ne connais pas de policier qui attaque les manifestants"

Le 19 mars 2019, après un acte 18 des Gilets jaunes tendu et le limogeage du préfet de Paris, Michel Delpuech, le ministre de l'Intérieur est reçu sur France Inter. Il parle alors de la "violence" qui va "crescendo". Il explique avoir décidé de modifier "en profondeur" la doctrine du maintien de l'ordre, d'en finir avec "cette stratégie qui consistait à tenir à distance, à bloquer et à laisser casser." Désormais, ce sera "intervention en amont (...) pour interdire de manifester ceux dont on savait qu'ils venaient pour casser", plus de moyens "opérationnels sur le terrain" et des "interdictions de manifestations dans certains lieux".

Il distingue les "émeutiers" des "manifestants", tout en qualifiant une partie de ces derniers de "complices". "Aujourd'hui ces manifestants ne viennent pas manifester, ils viennent au contact, ils viennent provoquer, taper, brutaliser, détaille-t-il. Nos forces de l'ordre doivent pouvoir se défendre pour les neutraliser." Il fustige un traitement médiatique qui place, selon lui, "d'un côté les gentils manifestants, de l'autre les méchants flics" provoquant "une forme d'inhibition" de la part des policiers.

À l'antenne, un auditeur l'interroge sur l'avancée des enquêtes de l'IGPN. "Je ne veux pas qu'on laisse penser que les forces de l'ordre ont tué Zineb Redouane, parce que c'est faux", rétorque d'abord Christophe Castaner. "Chaque fois il y a une enquête et elle est placée sous l'autorité d'un juge (...) et il faut du temps pour cela", poursuit le ministre, avant d'affirmer : "Il faut arrêter de parler de violences policières, je ne connais pas de policier qui attaque des manifestants".

Février 2019 : "Ils ne doivent pas viser la tête"

Alors que les violences commises contre les gilets jaunes sont déjà largement documentées sur les réseaux sociaux et que l'utilisation des LBD fait polémique, Christophe Castaner répond aux questions d'enfants dans l'émission Au Tableau sur C8. Il évoque plusieurs formes de "violence". Celle qu'il subit, envers lui et sa famille, avec des lettres de menaces reçues à son domicile. Mais aussi "la part de violence" que lui-même "incarne" : "celle des policiers qui répliquent et qui ont blessé des gilets jaunes. Ça n'est pas une faute, parce qu'ils sont dans leur droit de se défendre, mais c'est dramatique quand un gilet jaune est blessé".

Une séquence de son intervention fait particulièrement polémique. Le ministre parle de l'usage des "armes intermédiaires" dont les policiers disposent "pour se protéger", sans lesquels ils iraient "beaucoup plus au contact" et "il y aurait des bagarres qui font beaucoup plus mal". Il assure que les "fautes" sont "rares" dans l'usage du LBD. Les écoliers l'invitent à expliquer "les endroits où les policiers ont le droit de tirer" sur un schéma. Muni d'une craie, Christophe Castaner affirme, sans être "spécialiste", ni espérer "en tenir un" : "Ils ne doivent absolument pas viser la tête".

"On a eu une dizaine de tirs où, par accident, il y a eu des tirs sur le visage et là c’est dangereux, cette arme, elle est dangereuse, admet-il. C’est une balle en plastique, c’est une arme qui est faite pour empêcher quelqu’un d’être violent avec les policiers, donc elle est puissante." Il rappelle ensuite qu’il y a eu "beaucoup" de policiers et de gendarmes blessés. "J’ai vu des gendarmes, des policiers me disant ’on a eu peur’, les larmes dans les yeux en me disant ‘ils voulaient nous tuer’. Ça c’est une violence inacceptable", relate Christophe Castaner.

Janvier 2019 : "Je n’ai jamais vu un policier ou un gendarme attaquer un manifestant"

Le 14 janvier 2019, lors d'un déplacement dans l'Aude, le ministre de l’Intérieur assure qu'il n'a "jamais vu un policier ou un gendarme attaquer un manifestant ou un journaliste. À l'inverse, j'ai vu des manifestants attaquer systématiquement nos forces de sécurité et attaquer des journalistes", juge-t-il dans cet extrait diffusé par TV Carcassone.

"Par contre je connais des policiers et des gendarmes qui utilisent des moyens de défense de la République, de l'ordre public", poursuit-il. Le terme "violence" est bel et bien utilisé, mais pour dénoncer les _"casseurs qui attaquent la République"_. Il parle "des gens qui viennent provoquer, attaquer, voire même tuer. Ce qu'il s'est passé par exemple à l'Arc de Triomphe, selon les témoignages que j'ai pu entendre, la volonté de tuer les forces de l'ordre". Une "violence extrême" face à laquelle "il leur faut des moyens de défenses proportionnés". 

Déjà, le ministre en appelle à "l'exemplarité" des forces de l'ordre et prévient qu'"il faut des sanctions" dans le cas où "ces moyens sont utilisés de façon disproportionnée". Mais il affiche un soutien sans faille à l'action des policiers : "Si vous cumulez avec tous les incidents que nous avons connus ces derniers temps, à chaque fois, ils ont su agir avec proportionnalité. (...) Il n'y a pas eu de mort dans ces manifestations parce qu'à chaque fois ils ont fait preuve d'un grand professionnalisme", juge-t-il.

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