Depuis l'élection d'Emmanuel Macron, des voix se font entendre à droite et à l'extrême-droite pour une union entre Les Républicains et le FN, deux partis qui traînent derrière eux 40 ans de relations électorales tumultueuses.

Le second tour Chirac - Le Pen de la présidentielle 2002 marque l'apogée de la défiance de la droite envers le Front National
Le second tour Chirac - Le Pen de la présidentielle 2002 marque l'apogée de la défiance de la droite envers le Front National © Maxppp / Darek Szuster

Alors que des initiatives locales et des appels à l'union des droites, pour l'instant isolés, commencent à se faire entendre dans la perspective des élections municipales de 2020, retour sur les relations électorales plus ou moins assumées entre les partis de droite et le Front National.

  • 1977 : la droite offre ses premiers sièges à un FN groupusculaire

L'épisode est rappelé par l'historienne Valérie Igounet, spécialiste de l'extrême-droite, dans un article consacré aux premières relations électorales entre la droite et le Front National. En 1977, alors que le FN est un groupuscule inconnu du grand public, le parti s’engage pour la première fois de son histoire dans les élections municipales. "Il s’allie avec la droite dans certaines communes", rappelle l'historienne. "Des conseillers municipaux FN sont élus sur des listes d’union des droites à Toulouse, Millau, Forcalquier, Donzenac et Villefranche-sur-Mer. Cet épisode est à peine connu. À ce moment, le FN n’est pas audible et suscite peu d’intérêt. À Paris, la liste FN « Paris aux Parisiens » recueille 1,86% des voix."

  • 1983 : coup d'éclat de Dreux et premiers succès

En 1983, le Front National s'invite sur le devant de la scène politique. Alors que Jean-Marie Le Pen n'a pu se présenter à l'élection présidentielle de 1981 faute de signatures, la liste qu'il présente, deux ans plus tard, en mars 1983, aux municipales à Paris obtient 11,26% des voix. C'est le premier grand résultat du FN. 

Mais le véritable coup de tonnerre intervient quelques mois plus tard, en septembre, dans la petite ville de Dreux, aux portes de l'Île-de-France. La maire sortante, la socialiste Françoise Gaspard, réélue en mars, voit son élection invalidée. Pour l'élection partielle, elle fait face à une liste de droite et une liste du Front National, qui obtient 16,72 % des suffrages au premier tour. En position de se maintenir au second tour, la tête de liste, Jean-Pierre Stirbois, bras droit de Jean-Marie Le Pen à l'époque, préfère fusionner avec celle du gaulliste Jean Hieaux, qui a viré en tête au premier tour avec 42,6% des voix. 

Au soir du second tour, et malgré les protestations et manifestations entre les deux tours, la liste RPR-FN remporte l’élection avec plus de 55% des voix. Plusieurs membres du FN font leur entrée au conseil municipal, Jean-Pierre Stirbois devient adjoint au maire en charge de la Protection civile. Face aux critiques de la gauche, qui l'accuse de faire le jeu du fascisme, le président du RPR, Jacques Chirac, se réfugie derrière les accords passés entre le Parti socialiste et le Parti communiste, deux partis au gouvernement à l'époque : "Ceux qui ont fait alliance avec les communistes sont définitivement disqualifiés pour donner des leçons en matière de droits de l'homme et de règles de la démocratie", s'exclame-t-il alors. "Cela n'a aucune espèce d'importance d'avoir quatre pèlerins du FN à Dreux, comparé aux quatre ministres communistes au Conseil des ministres".

  • 1986 : le FN entre à l'Assemblée Nationale à la faveur du scrutin proportionnel

Alors que le pouvoir socialiste a décidé d'appliquer le mode de scrutin proportionnel aux élections législatives de 1986, le Front National fait entrer de manière fracassante 35 députés dans l'hémicycle. Donnés gagnants avec une large assise, la droite et le centre doivent se contenter de seulement trois députés de plus que la majorité absolue, gênés par le score du FN, ce qui, selon plusieurs analystes politiques, était précisément le but de ce changement de mode de scrutin opéré par François Mitterrand.

  • 1997 : le FN fait chuter la majorité de droite aux législatives

La dissolution de l'Assemblée Nationale par Jacques Chirac, en 1997, provoque des élections législatives anticipées. L'UDF et le RPR, largement majoritaires dans l'Assemblée sortante, sont mis en difficulté par les candidats de gauche et du Front National : 79 triangulaires, dont 76 impliquant le Front National, ont lieu au second tour. La ligne de conduite nationale du RPR et de l'UDF est claire : hors de question de passer des accords de désistement avec le Front National, quitte à perdre la circonscription au profit de la gauche. C'est la stratégie du "cordon sanitaire", portée notamment par Jacques Chirac, François Bayrou, Alain Juppé, Gilles de Robien et François Léotard, contre, entre autres, Charles Pasqua et Alain Madelin. Cette stratégie va provoquer une grande frustration chez les députés battus en ce mois de juin 1997.

  • 1998 : des présidents de région élus avec les voix du FN, c'est la fin du "cordon sanitaire"

A l'issue des élections régionales de 1998, presque aucune région ne dispose d'une majorité absolue : les sièges sont partagés entre droite, gauche et extrême-droite. Ainsi, en Bourgogne, la liste UDF-RPR et celle de la gauche plurielle obtiennent 24 sièges chacune. Le Front National se pose donc, avec ses sept élus, en arbitre. Au total, au soir du 15 mars, si la gauche est arrivée en tête dans douze régions sur vingt-deux, elle n'est pourtant pas assurée d'en avoir la gestion. 

Finalement, en Bourgogne, mais aussi en Rhône-Alpes, en Picardie, en Languedoc-Roussillon et en Centre-Val-de-Loire, les candidats UDF à la présidence sont élus, avec leur accord, avec les voix du FN. En Franche-Comté, le candidat de l'UDF est lui aussi élu avec l'appoint de l'extrême-droite, mais sans son accord. Il démissionnera dans la foulée, pour être réélu grâce à l'abstention des élus de gauche. Face au tollé de ce "vendredi noir", plusieurs présidents sont poussés à la démission, ou voient leur élection invalidée, et font face à une majorité durablement fracturée, comme en Rhône-Alpes, où Charles Millon, favorable à l'alliance avec le FN, est remplacé par Anne-Marie Comparini, meneuse des élus UDF opposés à cette alliance. 

C'est à la suite de ces élections que le mode de scrutin pour les régionales a été changé : afin d'éviter à l'avenir une telle instabilité, née de l'absence de majorité absolue, on passe d'un scrutin proportionnel de liste à un tour dans le cadre départemental, en 1998, à un scrutin proportionnel de liste à deux tours dans le cadre régional avec une prime à la liste arrivée en tête, en 2004.

  • 2012 - 2018 : le "ni-ni" et les hésitations de certains

En 2002, l'accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle offre l'occasion au candidat de la droite, Jacques Chirac, de se poser comme seul rempart face au Front National. Il sera élu avec plus de 82% des voix, dans un contexte de forte mobilisation dans les urnes et dans les rues. Cinq ans plus tard, Nicolas Sarkozy opte pour une stratégie de conquête de l'électorat du FN : entre 2002 et 2007, le candidat de l'UMP passe de 19,88% à 31,18% des suffrages, quand Jean-Marie Le Pen, dont le score n'avait cessé de progresser à chacune de ses candidatures présidentielles, voit son résultat s'effondrer de 16,86% à 10,44%. Ses candidats aux législatives sont balayés dans la foulée.

En revanche, en 2012, Marine Le Pen s'adjuge 17,90% des voix, et cette dynamique positive entraîne dans son sillage les candidats frontistes aux élections législatives. Dans un contexte très favorable à la gauche, plusieurs candidats de droite sont soit éliminés dès le premier tour, laissant aux prises en duel la gauche et l'extrême-droite au second, soit sont en position défavorable dans le cadre d'une triangulaire. Comme l'année précédente, lors des élections cantonales, la direction de l'UMP décrète le "ni-ni" au niveau national : les électeurs de droite sont sommés de ne reporter leurs voix ni sur le FN, ni sur le candidat de gauche. 

Pourtant, certains candidats envisagent de se désister en faveur du candidat frontiste. Ainsi, dans la 16e circonscription des Bouches-du-Rhône, le candidat de l'UMP, Roland Chassain, arrivé en troisième position, se désiste en faveur de la candidate du FN, Valérie Laupies, avec pour but revendiqué de barrer la route au candidat du PS, le président de la région PACA Michel Vauzelle. Celui-ci sera finalement élu avec 51,3% des voix. Roland Chassain ne sera pour sa part pas exclu de l'UMP.

Dans la deuxième circonscription du Gard, où le candidat de l'UMP, Etienne Mourrut, arrivé au premier tour en troisième position, derrière Gilbert Collard, candidat soutenu par le FN, et Katy Guyot, la candidate socialiste, fait publiquement part de son souhait de se retirer pour éviter l'élection de la candidate de gauche. Etienne Mourrut décide finalement de maintenir sa candidature, sous la pression des instances nationales du parti selon l'ancienne ministre Nadine Morano.

La droite n'a depuis pas varié, officiellement, de cette stratégie du "ni-ni", bien que depuis l'élection présidentielle de 2017, l'élimination dès le premier tour du candidat de la droite, François Fillon, et la fuite vers le camp d'Emmanuel Macron d'une partie des cadres de la droite, plusieurs voix chez Les Républicains se font entendre pour passer des alliances avec le Front National. L'ancien ministre Thierry Mariani s'y est publiquement déclaré favorable.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.