Grand débat national, fiscalité, transition écologique, gilets jaunes, démocratie, retour de djihadistes français : le Premier ministre était l'invité de Fabienne Sintes et Yaël Goosz sur France Inter. Il a répondu pendant près de deux heures aux questions des auditeurs.

Edouard Philippe, invité du "Téléphone Sonne" sur France Inter
Edouard Philippe, invité du "Téléphone Sonne" sur France Inter © Radio France / Anne Audigier

Une attitude de professeur, une volonté d'expliquer et quelques moments un peu plus passionnés : après plusieurs semaines de contestation dans la rue, et quelques jours de "grand débat national" pour tenter d'y trouver une issue, Édouard a accepté de se prêter au jeu du dialogue avec des auditeurs de France Inter nombreux : plusieurs milliers de questions ont été enregistrées de 19h20 à 21h.

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Retrouvez ici les thèmes abordés (qui étaient loin de se limiter à quatre) et les réponses qu'a apportées le Premier ministre. 

Djihadistes français : "Ce que je souhaite c'est qu'ils ne disparaissent pas"

La question d'un retour en France de ressortissants partis rejoindre l'organisation État islamique se pose de plus en plus. Le matin même sur France Inter, l'ancien garde des Sceaux François Bayrou se prononçait pour des jugements sur place idéalement. Pour Édouard Philippe, c'est une question complexe : "Ce que je souhaite surtout c'est qu'ils ne disparaissent pas. Le droit est assez clair : s'ils ont commis des crimes en Irak, ils doivent être jugés en Irak, ça ne me pose aucun problème."

En revanche, il estime qu'il ne faut pas "qu'ils soient dispersés et qu'ils continuent leurs activités. S'ils sont expulsés, je préfère qu'ils soient jugés et condamnés, sévèrement, en France."

LBD et violences policières : "on est extrêmement attentifs à l'exemplarité des forces de police"

Les manifestations des gilets jaunes ont donné lieu à des violences de part et d'autre. Pour le Premier ministre, "il est impératif de se poser la question de la façon dont on envisage le maintien de l'ordre aujourd'hui, parce que les manifestations se transforment. Elles donnent désormais lieu à des concentrations de gens qui viennent pour casser. Il faut qu'on se pose la question de comment on contre ça, avec quels instruments et quel type de doctrine."

Souvent dénoncés pour les dégâts gravissimes qu'ils entraînent, et leur utilisation excessive, les LBD (lanceurs de balles de défense) sont pointés du doigt depuis plusieurs semaines. Mais Édouard Philippe refuse d'envisager une suspension de leur utilisation (comme le propose notamment le Défenseur des droits) : "Il y a des gens qui viennent aux manifs avec des boules de pétanques, des marteaux, des bouteilles d'acide. Je peux vous garantir qu'avec le ministre de l'Intérieur, on est extrêmement attentifs à l'exemplarité des forces de police. Il y a une enquête administrative, la justice est saisie, je ne ferai pas leur travail. S'il y a eu une faute, elle sera évidemment sanctionnée."

Les 120.000 postes de fonctionnaires en moins, "un objectif", pas "un totem"

Interrogée par une auditrice qui se dit "époustouflée par cette décision", le Premier ministre tempère : "Il faut se poser la question de savoir si on peut faire fonctionner l'Etat, les services publics, les collectivités territoriales, avec moins de moyens. Dans un certain nombre de domaines, en s'organisant différemment, on peut   économiser  des postes. On peut faire mieux avec moins, dans tous les domaines."

Pour lui, cette diminution du nombre de fonctionnaires ne peut qu'être une conséquence d'une meilleure organisation des services : "Ce serait absurde de raisonner en se disant : l'objectif, c'est 120.000. Ce n'est pas un totem."

La jeunesse, un "angle mort" du grand débat national ?

Édouard Philippe s'inquiète aussi d'une relative absence des jeunes Français dans le grand débat national : "Pour l'instant j'ai l'impression que la jeunesse est un angle mort du grand débat. Quand j'étais à Sartrouville, y'avait pas de lycéens. Ce serait terrible si un grand débat national ne prenait pas en compte ce que   disent ceux qui ont entre 16 et 30 ans. Ce serait une folie !"

"Je ne crois pas que la transition écologique sera réussie dans les prétoires"

C'est une inquiétude forte pour plusieurs auditeurs : l'impression que "les générations futures sont sacrifiées", comme le résume l'un d'eux. Le Premier ministre dit entendre "le sentiment d'urgence et de frustration", exprimé notamment dans une pétition qui a recueilli plus de 2 millions de signatures pour assigner l'État français en justice. "Je ne crois pas que la transition écologique sera réussie dans les prétoires."

Pourtant les signes envoyés par le gouvernement ne sont pas réjouissants, avec notamment le départ fracassant de Nicolas Hulot en septembre dernier. Un départ qu'Édouard Philippe ne regrette pas : "c'est quelqu'un avec qui je m'entends bien, avec qui j'ai eu des discussions passionnantes et des désaccords. Il va continuer un combat qui lui est cher et qu'il va mener avec son talent. Ça me va très bien."

Quant à la question du glyphosate, il assure qu'elle sera bien réglée dans les trois ans : "On s'est donné les moyens de faire en sorte que l'utilisation du glyphosate disparaisse. Mais il y a beaucoup d'agriculteurs qui disent : moi je ne sais pas faire. Ils ne sont pas forcément abominables, permettez-moi de les entendre."

Sur le RIC : "Je ne suis pas opposé au référendum, mais c'est un instrument qui s'encadre"

Le Premier ministre ne cache pas qu'il n'est "pas favorable" au développement du Référendum d'Initiative Citoyenne. Mais il estime que c'est une "bonne question : comment on associe directement les citoyens à l'action publique ?" Là où il est moins d'accord avec cette proposition, c'est que c'est "un instrument qui s'encadre, il est d'ailleurs très encadré dans la Constitution de 1958. Ce que je crois compliqué dans le RIC, c'est qu'il me semble être un instrument qui permet de revenir de façon systématique sur des décisions prises dans le cadre de la démocratie."

En revanche, il envisage un assouplissement du RIP existant, le Référendum d'Initiative Partagée : "Je ne suis pas opposé à l'idée qu'on diminue le nombre de parlementaires et de pétitionnaires [nécessaires] pour que la question soit posée. Mais une chose à laquelle je tiens, c'est le contrôle du Conseil Constitutionnel sur le champ de ce référendum."

La fin du cumul des mandats "a permis de faire venir à l'Assemblée des gens qui n'y seraient pas venus autrement"

"La tonalité des débats à l'Assemblée Nationale et au Sénat a changé avec la fin du cumul", assure le Premier ministre. Il estime que cette mesure a fait changer le visage du Parlement.

Quid du tirage au sort, dont certains expliquent qu'il pourrait permettre une meilleure représentation, moins élitiste ? "Moi je suis très attaché à l'élection", lance Édouard Philippe. "Est-ce qu'on cherche des représentants qui ressemblent exactement à la composition sociale, ethnique ? Je ne dis pas que c'est une mauvaise question. Mais on peut aussi se dire que dans un système démocratique, choisir ses représentants, les élire, les laisser prendre les décisions, c'est une très belle légitimité. Tout ce qui vient miner le caractère légitime des élus me semble contestable."

Fin de la taxe d'habitation : "Si on supprime un impôt, on le supprime complètement"

La suppression de cet impôt local pour 80 % des contribuables ne devrait être qu'un premier pas, pour Édouard Philippe : "Si on supprime un impôt, on le supprime complètement. C'était un engagement du président de la République. Nous avons décidé de supprimer cet impôt injuste. Est-ce que c'est de la  justice fiscale ? Oui."

Une notion à laquelle il revient à plusieurs reprises : "Tout le monde est pour la justice fiscale, mais tout le monde ne veut pas dire la même chose en parlant de justice fiscale. C'est un vrai débat politique, au sens très noble de ce qu'est la politique, la chose publique."

L'ISF, un impôt qui "avait plus d'inconvénients qu'il n'avait d'avantages"

Sur la suppression très contestée, notamment par les "gilets jaunes", de l'Impôt de Solidarité sur la Fortune, Édouard Philippe dit "comprendre" le symbole. Mais pour lui, il faut être pragmatique : "L'ISF était un symbole populaire, mais il avait plus d'inconvénients qu'il n'avait d'avantages. Les gens très fortunés arrivaient à le contourner, et surtout les gens fortunés partaient de France."

"Il y avait donc une masse financière considérable qui échappait à l'impôt en général. Si on veut faire payer les riches, il vaut mieux les faire payer en France que les faire partir. Les banquiers qui travaillaient à Londres, moi je veux qu'ils viennent à Paris et qu'ils y payent leurs impôts !"

La dématérialisation des services publics "peut être un formidable plus"

Mais Édouard Philippe reconnait aussi que l'utilisation de la technologie, qui ne doit pas "être jetée avec l'eau du bain", a des inconvénients : "des gens n'ont pas accès à ce formidable plus", pour diverses raisons.

"Je crois très profondément qu'il faut développer l'accès et la formation. Il existe des maisons de services publics : il faut faire en sorte que l'effort repose sur les fonctionnaires de ce réseau. L'objectif, c'est que ce soit simple, pour toute personne qui a besoin d'être accompagnée, par quelqu'un qui, grâce au numérique, aura lui accès à l'ensemble des services publics. C'est déjà engagé."

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