Après le scrutin européen, Luc Rouban, chercheur à Sciences-po, analyse pour France Inter le vote des soutiens aux "gilets jaunes" ce dimanche. Selon lui, les manifestants sont plus proches culturellement du Rassemblement National.

Elections européennes, "Le mouvement des « gilets jaunes » ne s'est pas du tout réinvesti du côté de la gauche."
Elections européennes, "Le mouvement des « gilets jaunes » ne s'est pas du tout réinvesti du côté de la gauche." © AFP / Frédéric Scheiber

Luc Rouban est chercheur à Sciences-po, directeur de recherche au CNRS et auteur du livre "Le paradoxe du macronisme" aux presses de Sciences Po en 2018. Avec son équipe du Cevipof, ce chercheur a travaillé sur les hommes et les femmes qui soutiennent les "gilets jaunes". 

Au lendemain du scrutin européen, il n'est pas surpris de constater que les soutiens des "gilets jaunes" ont voté très majoritairement pour le Rassemblement national, comme le confirment les estimations de vote réalisées lors du sondage Ispos/Sopra Steria. 

Selon ces données, 38% des soutiens des "gilets jaunes" se disent proches du Rassemblement national : "On le voyait très bien dans les enquêtes depuis un certain temps, pour ceux qui soutenaient les 'gilets jaunes', c'était de l'ordre de 40 voire 45% d'intentions de vote en faveur de la liste RN." 

Le chercheur perçoit le mouvement démarré le 17 novembre comme "l'émergence d'une crise sociale et d'un malaise démocratique". Une sorte de "nouvelle lutte des classes" qui a porté principalement sur le pouvoir d'achat. 

Pas favorable à la gauche

Mais ces proches des "gilets jaunes" ne sont pas pour autant politiquement favorable à la gauche. Les intentions de vote ne vont guère au-delà des 10% pour la France Insoumise (13% des soutiens aux gilets jaunes se disent proches de LFI selon le sondage Ispos). Des chiffres qui ne sont pas une surprise pour Luc Rouban : "Le mouvement des 'gilets jaunes' ne s'est pas du tout réinvesti du côté de la gauche et notamment de la gauche radicale. Chez les 'gilets jaunes' et leurs soutiens, il y avait des valeurs très fortement anticapitalistes, très fortement opposées à l'Europe, à la mondialisation, aux banques. Mais on n'était pas dans un milieu culturellement de gauche puisqu'il y a aussi une forte opposition à l'immigration et à l'islam. Ces positions les rapprochaient culturellement du RN".

Globalement, sur les questions de société, ces électeurs étaient donc à l’opposé de la France Insoumise.

Quant aux deux partis qui ont parfois "dragué" les "gilets jaunes", leur stratégie n’a pas payé d’après les chiffres d'Ipsos. Seulement 6% des soutiens des "gilets jaunes" se disent proches de Debout La France, la liste de Nicolas Dupont-Aignan qui les a pourtant beaucoup défendus. Pour la liste des Républicains, dont le leader Laurent Wauquiez a clairement soutenu ce mouvement à l’automne dernier, les intentions de vote étaient encore moins nombreuses avec seulement 4% de soutiens aux "gilets jaunes" se réclamant proches des LR.

On aurait pu penser que les soutiens aux "gilets jaunes" auraient pu voter pour les listes du même nom aux élections européennes. Ça n’a pas été le cas comme l’explique le chercheur : "L’échec des listes 'gilets jaunes' marque la limite de ne pas avoir de porte-parole, de ne pas avoir de programme bien précis. Ils ont refusé d’avoir des leaders, des gens qui parlent pour eux." 

Pour le chercheur, ce manque de structure a entraîné beaucoup d’électeurs, soutiens des 'gilets jaunes' à aller directement vers le RN qui incarne une opposition plus évidente au président de la République. 

Encore dans cette crise démocratique

Car l’objectif numéro un des "gilets jaunes" était donc de s’opposer à Macron et de remettre en cause sa présidence. Cela se traduit par un vote "utilitaire, stratégique en faveur du RN et qui a dû se traduire aussi par une forte abstention" expliqueLuc Rouban.

Une hypothèse que valideront sans doute les études à venir selon le chercheur, "les 'gilets jaunes' étaient beaucoup de primo-manifestants, d’abstentionnistes, de gens soit écœurés, soit en colère. On peut penser que les niveaux d’abstentions sont tout à fait importants chez eux".

Le RN se classe donc en tête au niveau national mais aussi chez les soutiens de "gilets jaunes", qui sont, selon lui, par ailleurs nombreux à s’être abstenus. 

Autant d’éléments que le sociologue trouve inquiétants, "la mobilisation des 'gilets jaunes' en terme de manifestations, s’épuise peu à peu mais ces résultats électoraux, l’abstention, le score du RN, etc. Tous ces éléments me font penser que l’on est encore dans cette crise démocratique. On n’en est pas sorti. Il est là, le véritable échec d’Emmanuel Macron".

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