Dans un livre paru le 25 janvier, deux journalistes dressent les portraits de Bercy et des différents locataires, en particulier celui d'Emmanuel Macron, candidat à la présidence.

Pendant deux ans, Marion L'hour et Frédéric Says ont enquêté sur ce ministère par comme les autres, cet "Etat dans l'Etat"", Bercy.
Pendant deux ans, Marion L'hour et Frédéric Says ont enquêté sur ce ministère par comme les autres, cet "Etat dans l'Etat"", Bercy. © Radio France / Chadi Romanos

Marion L'Hour, journaliste au service économique de France Inter et Frédéric Says, journaliste politique à France Culture, ont coécrit Dans l'enfer de Bercy, ouvrage dans lequel ils relatent et analysent ce qui se trame et qui se décide au ministère de l'Économie, véritable "État dans l'État". Dans ce livre, paru chez JC Lattès, les deux auteurs évoquent notamment Emmanuel Macron, le leader du mouvement "En marche !", phénomène médiatique et politique qu'ils analysent dans cette interview.

Vous passez en revue dans votre livre Dans l’enfer de Bercy les dépenses du ministre Emmanuel Macron. Est-il sorti des clous ?

Frédéric Says : Ce que l’on montre, c’est que sur les huit premiers mois de l’année 2016, Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, a utilisé 80% de l’enveloppe des frais de représentation, qui normalement doit servir également aux secrétaires d’État sous sa responsabilité, et à tout son cabinet. Il a utilisé ces frais de représentation pour des déjeuners, des dîners, des réceptions avec des personnes qui parfois n’avaient rien à voir avec le ministère de l’Économie – des sondeurs, des artistes, des responsables associatifs, des responsables religieux – pour commencer à se faire un réseau, à rencontrer des personnes influentes.

En fait, il était déjà à peu près convaincu qu’il allait démissionner puisque cette période correspond au moment où le Premier ministre Manuel Valls est en forte rivalité avec lui et le "prive" de sa loi Macron 2. Il décide alors de jouer sa carte personnelle. Si les ministres ne l’ont pas vu venir, en revanche, l’administration, qui voyait les dépenses filer s’est dit "il ne va pas finir l’année". Il n’était plus uniquement dans le job de ministre de l’Économie. Il n’y a rien d’illégal là-dedans, mais ce que nous ont dit certains invités c’est que le ministre ne s’intéressait pas qu’aux questions économiques : il regardait de près la campagne présidentielle à venir.

Emmanuel Macron justifie ces dépenses en expliquant qu’il a été un ministre très actif et qu’il a fait beaucoup de déplacements…

Marion L’Hour : Sauf que cette enveloppe ne concerne que les frais de bouche. Les dépenses dont on parle, c’est à dire les 120.000 euros sur les 150.000 pour l’année, ces dépenses-là ne s’appliquent qu’aux frais de bouche.

Par ailleurs, il a aussi utilisé quatre conseillers à Bercy pour relire et amender ses discours en tant de leader de son mouvement En marche ! en juillet, donc un mois avant sa démission. Il y a une confusion encore une fois entre son rôle de ministre et celui de futur potentiel candidat d’En marche !

Macron s’est servi de Bercy comme d’un tremplin vers la présidence ?

F.S. : Quand Emmanuel Macron est arrivé à Bercy, c'était un quasi inconnu. En deux ans, il a pris une ampleur considérable. Il a servi son ministère, c’est indéniable et il s’en est servi aussi pour parfaire son carnet d’adresse pour imprimer sa marque dans l’opinion.

Avec ses sorties sur les 35 heures ou lorsqu’il dit qu’il n’est pas socialiste, quelle est sa stratégie politique ?

M.L. : Au sujet des 35 heures, ce n’était pas une erreur, c’était vraiment calculé. Il avait déjà dit devant le Medef que la France avait fait une erreur. C’est son raisonnement à lui et il essaie d’imposer cette idée dans l’opinion et de le mettre en débat, donc de se faire une place.

F.S. : Emmanuel Macron mise complètement sur le pourrissement des appareils politiques. Les gens, selon lui, n’ont plus confiance dans les appareils en général. En particulier le PS, qui a subi une saignée extraordinaire dans les deux ans. Il en profite pour se démarquer, pour dire "moi, les polémiques je les assume, je suis différents d’eux". Son absence aux universités d’été du PS en 2015 avait été plus commentée que s’il était venu. Et quasiment au même moment, il lançait des "bombes" au Medef.

Comment comprendre l’attitude de François Hollande vis-à-vis d’Emmanuel Macron ?

F.S. : Il y a une admiration. François Hollande le considère comme un de ses fils spirituels. Quand il y avait des couacs, il était pardonné quand d’autres se faisaient taper sur les doigts. Par ailleurs, le président de la République est un homme qui a passé sa vie au PS, qui a intériorisé les logiques de parti. Il s’est dit, mécaniquement, d’après les lois de gravitation de la politique, ce n’est pas possible de trahir, démissionner, lancer un courant et d’être crédible à la présidentielle. Et tous étaient sur cette ligne.

M.L. : Par contre, le choix va être difficile si à un moment Hollande doit vraiment choisir entre Macron et Hamon (le candidat issu de la primaire de gauche, ndlr). Lorsqu’il était au gouvernement, Benoît Hamon avait fait une loi qui prévoyait qu’un chef d’entreprise devait avertir des salariés au moment de vendre l’entreprise sous peine s’annuler la vente. Macron est arrivé derrière et a transformé cette annulation de vente en sanction financière.

Il va devoir choisir entre celui qui a fait cette loi et celui qui l’a détricotée. La loi Hamon, c’était la suite de Florange !

Quel est le projet économique de Macron ? A-t-il un programme ?

M.L. : Lui faire le procès de l’absence de programme, c’est lui faire un mauvais procès. Il n’y a pas de chiffrage comme chez beaucoup de candidats, mais on a une philosophie générale et des mesures emblématiques. Il choisit clairement l’orientation libérale, pro-européenne, pro-mondialisation.

► ALLER PLUS LOIN | Emmanuel Macron a bien un (début de) programme

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