"L'Europe en BD" : c'est le nom d'une bande-dessinée, sortie la semaine dernière aux éditions Casterman, dont la vocation est d'expliquer le fonctionnement de l'Union européenne (et pas seulement) aux enfants. Le scénario de cette BD assez étrange est signé par la tête de liste LREM aux européennes, Nathalie Loiseau.

La planche de l'album qui fait le plus polémique concerne un enfant Polonais contre le mariage des homosexuels
La planche de l'album qui fait le plus polémique concerne un enfant Polonais contre le mariage des homosexuels © Capture d'écran / Casterman

"Ca veut dire quoi, être européen ? Ca veut dire plein de choses, tu vas voir !" : voilà ce qu'on peut lire sur la couverture de "L'Europe en BD", un album pour enfants sorti le 17 avril dernier aux éditions Casterman, spécialisées dans la bande dessinée. En cinquante pages, deux adolescents, Rim et Nathan découvrent ce qu'est l'Europe et comment elle fonctionne. Dimanche sur Twitter, cette bande dessinée pour enfants a fait l'objet de plusieurs tweets dénonciateurs. Car l'autrice du scénario de cette bande dessinée n'est pas n'importe qui : il s'agit de Nathalie Loiseau, tête de liste pour la République en Marche aux élections européennes des 25 et 26 mai prochain. 

Problème : à aucun moment, ni en quatrième de couverture, ni sur le site de l'éditeur, il est précisé que Nathalie Loiseau (qui en sa qualité d'ancienne directrice de l'ENA avait signé "La démocratie en BD" précédemment chez le même éditeur) est candidate aux Européennes. Sur son site, Casterman explique : "Au fil de leurs discussions (...) les amis aborderont des questions essentielles sur l’Europe". Mais à la lecture de cet album, on reste dans le flou : que veut dire Nathalie Loiseau de l'Europe dans cet album ? Certaines pages sèment le doute. 

Un Polonais sur le mariage pour tous : "Même pas en rêve"

L'une des planches qui a le plus fait réagir sur Twitter est celle qui met en scène un enfant polonais, qui affirme : "Moi, je suis Polonais. Eh bien, deux garçons qui se marient, en Pologne, même pas en rêve". L'instituteur lui répond "Nous avons des différences, c'est sûr, et il faut se respecter"... 

"Qu'apprenons-nous aux enfants ? Que l'homophobie est culturelle, qu'il faut la tolérer chez nos voisins ?", a demandé @Guill_Melanie sur Twitter. Dès dimanche, Nathalie Loiseau a répondu à ces accusations sur son compte, affirmant que "décrire la Pologne telle qu’elle est ne veut pas dire qu’on l’approuve". Elle joint à son tweet une page de son livre "Choisissez tout" dans lequel elle précise qu'elle a des frères homosexuels.

Les frontières : "Et tu trouves ça normal"

Planche extraite de "L'Europe en BD"
Planche extraite de "L'Europe en BD" / Capture d'écran - Casterman

Autre question, celle des frontières. Elle se résume à un dialogue entre les deux ados : 

"On est dans l'Union européenne, on voyage comme on veut !
- Ah oui ? Et tu as changé de l'argent ?
- Mais, en Grèce aussi ils ont des euros !
- Donc, tu entres dans un pays comme si c'était chez toi et tu trouves ça normal.
- Ben, c'est la mondialisation, tout le monde voyage, quoi !"

Et le débat dérive immédiatement sur la question des réfugiés et de la Grèce, qui "s'est retrouvée toute seule à s'en occuper". Même avec les yeux d'un adulte, difficile de saisir le message de ce passage. 

Le Brexit expédié en deux phrases

Planche extraite de "L'Europe en BD"
Planche extraite de "L'Europe en BD" / Capture d'écran - Casterman

La complexe question de la sortie de place de la Grande-Bretagne en Europe est littéralement expédiée en trois cases et une question : "Ils savent ce qu'ils veulent ou pas ?". La réponse ressemble moins à une explication pédagogique qu'à la réponse d'un responsable politique, un peu méprisant : "On a l'impression qu'ils voudraient avoir les avantages d'être dedans et ceux d'être dehors". 

L'Europe, un grand machin

Planche extraite de "L'Europe en BD"
Planche extraite de "L'Europe en BD" / Capture d'écran / Casterman

C'est ce qui ressort de cet album de la façon la plus évidente : l'Europe est une machine incompréhensible. "Je n'ai rien compris", "Ca se corse", "Oui mais non", "Là, j'ai failli craquer", "Je suis perdu de chez perdu"... tout au long de l'album, les deux protagonistes se plaignent de la complexité des institutions européennes. 

"Et les gens qui t'expliquent ça te disent que c'est hyper simple !" "MDR"

S'il a le mérite de montrer qu'effectivement le fonctionnement des institutions européennes est difficile à saisir, Nathalie Loiseau semble s'embarquer allègrement dans cette brèche qui correspond aux reproches souvent faits à l'Europe. D'autant plus que le flou n'est pas clairement dissipé entre ce qui dépend de l'Union européenne (Le Conseil européen, le Parlement et la Commission) et celles qui n'en dépendent pas (le Conseil de l'Europe, la Cour européenne des droits de l'homme, l'Agence spatiale européenne entre autres). 

Glyphosate : "On arrête dans trois ans" ?

Planche extraite de "L'Europe en BD"
Planche extraite de "L'Europe en BD" / Capture d'écran / Casterman

Au contraire du passage sur le Brexit, celui sur l'interdiction du glyphosate est l'un des plus développés et l'un des mieux amenés, via un débat entre un défenseur de ce produit et un opposant, qui amène de façon claire les arguments de chaque bord. Mais une petite phrase de l'instituteur (encore lui) interpelle : "L'Europe a décidé de n'autoriser le glyphosate que pour cinq ans de plus. Mais en France, on arrête dans trois ans !". 

Une petite phrase étonnante venant d'un membre de la majorité, qui plus est tête de liste aux européennes et ancienne ministre, alors que le chef de l'Etat a déclaré en janvier dernier qu'il ne jugeait "pas réaliste" le principe d'un abandon du glyphosate en 2021, évoquant plutôt une interdiction à 80% ou 85%. 

Thomas Pesquet convoqué 

Thomas Pesquet dans l'une des planches de "L'Europe en BD"
Thomas Pesquet dans l'une des planches de "L'Europe en BD" / Capture d'écran / Casterman

Il n'y a qu'un personnage existant qui soit convoqué dans cette bande dessinée, et c'est un certain Thomas Pesquet. Le spationaute, pris à partie par un vieux monsieur, explique le fonctionnement de l'Agence spatiale européenne, mais affirme ensuite "Je suis d'abord Français, mais aussi Européen". Nous n'avons pas retrouvé de telle prise de parole de Thomas Pesquet dans des interviews. 

Utiliser ainsi un personnage non fictionnel dans une oeuvre de fiction ne serait pas une première... mais ce qui est plus interpellant c'est que Thomas Pesquet, approché par LREM pour entrer en campagne en vue des Européennes, avait finalement refusé, disant avoir pour projet de continuer à voyager vers l'espace prochainement. 

Daech... dans "les mots de l'Europe"

A la fin de l'ouvrage, les planches sont suivies d'un glossaire qui reprend quelques grandes notions du livre, dont la Cour européenne des droits de l'homme, les députés européens, le Président de la commission... mais aussi "Daech". Si la définition est neutre ("Organisation terroriste dont le nom signifie "Etat islamique". Elle s'est essentiellement développée en Syrie et en Irak et a commandité des attentats terroristes, notamment en France. La France participe à une alliance militaire internationale qui combat Daech"), on peut s'étonner de ce choix de faire figurer ce terme plutôt que d'autres qui concerneraient plus directement l'Europe et ses institutions. 

Nous avons contacté l'entourage de la candidate ce dimanche pour tenter d'obtenir un éclairage, mais n'avons pour l'heure pas obtenu de réponse à nos sollicitations.

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