Dans un rapport remis au président Emmanuel Macron, une commission d'historiens rend compte de "l'aveuglement" de l'État français face au génocide de 1994, malgré les alertes. La commission conclut à des "responsabilités", mais pas à la "complicité" de la France.

Après deux ans de travail, l'historien Vincent Duclert remet le rapport de la Commission Rwanda à Emmanuel Macron.
Après deux ans de travail, l'historien Vincent Duclert remet le rapport de la Commission Rwanda à Emmanuel Macron. © AFP / Ludovic Marin

La France "est demeurée aveugle face à la préparation" du génocide des Tutsi du Rwanda de 1994 et porte des "responsabilités lourdes et accablantes" dans la tragédie, assènent les quatorze historiens dans la conclusion du rapport remis ce vendredi à Emmanuel Macron. "Faillite" et "aveuglement" face à la dérive génocidaire du régime "raciste, corrompu et violent" du président hutu Juvénal Habyarimana. Et ce, "en dépit des alertes lancées depuis Kigali, Kampala ou Paris", précisent les auteurs qui ont passé au crible des dizaines de milliers d'archives françaises pendant deux ans.

Après réception du document, les services du président Emmanuel Macron, qui avait commandé ce rapport d'historiens, ont publié un communiqué, assurant que la France, où ont trouvé refuge nombre de personnes suspectées d'avoir participé au génocide, "poursuivra ses efforts" contre "l'impunité des responsables de crimes de génocide". Le chef de l'État annonce également l'ouverture de "deux principaux fonds d'archives" sur ce dossier et espère "un rapprochement irréversible" avec Kigali, après ce rapport.

François Mitterrand accablé

Le document, de 1 200 pages, insiste sur la responsabilité de François Mitterrand. Le président socialiste de l'époque entretenait "une relation forte, personnelle et directe" avec Juvénal Habyarimana, soulignent-ils. Et dans les archives consultées par la commission "aucun document n'atteste que le président rwandais ait été désavoué par son homologue français".

"On a pu restaurer la chaine de commandement", explique Vincent Duclert à France Inter. Le rapport qu'il a présidé dénonce "l'existence de _pratiques irrégulières d'administration_, de chaînes parallèles de communication et même de commandement, de contournement des procédures légales, d'actes d'intimidation" dans la mise en œuvre d'une politique qui était essentiellement décidée à l'Élysée et dans le cercle proche de François Mitterrand, notamment son chef d'état-major particulier Christian Quesnot. Sur le terrain, où les décisions de Paris ont té appliquées "avec une certaine violence", précise l'historien, il y a eu "l'emploi d'une pratique irrégulière".

Une "lecture ethniciste" de la situation

La commission présidée par l'historien Vincent Duclert observe que le terme "ougando-tutsie" est fréquent dans les archives consultées. Cela témoigne "d'une lecture ethniciste" de la situation au Rwanda par les autorités françaises. Le FPR (Front patriotique rwandais, l'ex rébellion tutsi qui mit fin au génocide) est considéré comme "un instrument de l'Ouganda", et "les Hutu étant majoritaires, la possibilité d'une victoire du FPR est toujours assimilée à la prise de contrôle antidémocratique par une minorité ethnique". Christian Quesnot et le conseiller Afrique de l'Élysée, Bruno Delaye, ont abreuvé le président de la République de notes mettant en garde contre le danger du FPR.

C'est ainsi que fut justifiée "la livraison, en quantités considérables et avec la plus grande célérité, d'armes et de munitions au régime d'Habyarimana, tout comme l'implication très grande des militaires français dans la formation des Forces armées rwandaises". La France "a tardé à rompre" avec les responsables et a continué à placer la menace du FPR "au sommet de ses préoccupations", écrivent-ils. 

Des alertes ignorées, des "occasions manquées"

La France a "réagi tardivement", conservant longtemps une position "d'équilibre entre les parties", alors que "ses engagements passés auprès de l'État rwandais ne lui permettaient pas d'apparaitre comme un acteur impartial". Finalement, entre juin et août 1994, l'opération militaro-humanitaire Turquoise, déployée sous mandat de l'ONU, "a permis de sauver de nombreuses vies, mais non celles de _la très grande majorité des Tutsi du Rwanda exterminés dès les premières semaines du génocide_", ajoutent-ils.

La faillite de la politique française au Rwanda a contribué aux conditions d'un génocide qui pouvait être arrêté à chaque moment."

Une réaction tardive, alors que des alertes étaient lancées. Le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé "prend la mesure des massacres perpétrés et les qualifie de génocide", en mai 1994. Un an plus tôt, la Direction générale des services extérieurs (DGSE) avait alerté sur la responsabilité du président Habyarimana dans les massacres de Tutsi, mettant en doute sa "bonne foi". On peut même remonter trois ans avant le génocide, en octobre 1990, quand l'attaché de défense français à Kigali, le colonel René Galinié, avait mis en garde Paris sur la possibilité d'une élimination physique de centaines de milliers de Tutsi.

"Il y a beaucoup d'occasions manquées, décrit Vincent Duclert. La France aurait pu avoir une politique de lutte contre les préparatifs d'un génocide, mais elle n'a rien vu et elle est restée dans une focalisation qu'on pourrait qualifier de néocoloniale. La faillite de la politique française au Rwanda a contribué aux conditions d'un génocide qui pouvait être arrêté à chaque moment."

La France responsable mais pas complice

Le rapport souligne que "rien ne vient démontrer" que Paris s'est rendu "complice" du génocide qui a fait au moins 800 000 morts selon l'ONU entre avril et juillet 1994. "La France s'est néanmoins longuement investie au côté d'un régime qui encourageait des massacres racistes", nuancent les historiens. Ce rapport, disponible dans sa totalité dès ce vendredi soir, est une "avancée considérable" aux yeux d'Emmanuel Macron pour comprendre l'engagement de la France au Rwanda.

Mais c'est loin d'être l'avis de l’association Survie, qui dénonce depuis 1994 le soutien de la France aux génocidaires rwandais. Les premiers éléments connus du rapport "rappellent les conclusions édulcorées de la mission d’information parlementaire de 1998, ou encore les propos du Président Sarkozy en 2010 qui faisaient état de "graves erreurs d'appréciation" au sujet du Rwanda. Le soutien français aux génocidaires n'avait rien d'aveugle, poursuit l'association, il s'est même poursuivi après le génocide, alors que les faits étaient connus. Rappelons que Maurice Papon a été condamné pour complicité de crime contre l'humanité malgré l'absence "d'intention génocidaire."

"On savait, avant même la création de la commission, que des analyses très lucides et pertinentes ont été transmises jusqu'à la tête de l'État et qu'elles ont été sciemment écartées par les décideurs de l'époque, réagit Patrice Garesio, co-président de Survie. _La complicité est documentée, l'enjeu serait plutôt de compléter le tableau_, hélas très cohérent sur la base de ce qui est déjà public."

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