Gilbert Azibert, "expert" pour la justice de Nicolas Sarkozy

« J’ai entendu parler de Gilbert Azibert, sans le connaître, à l’époque où il était secrétaire général du ministère de la justice,explique Nicolas Sarkozy. J’en ai entendu parler parce que la garde des Sceaux, Rachida Dati, ne souhaitait pas l’avoir comme directeur de cabinet, si mes souvenirs sont exacts. Il est devenu secrétaire général du ministère de la justice, mais je ne l’avais pas rencontré. Je l’ai vu, je ne peux pas vous le garantir, mais dans mon souvenir, deux fois, plus une troisième particulière. Je l’ai vu une première fois, je pense que ce devait être aux alentours du mois de mai 2013. Il y avait à ce déjeuner mon directeur de cabinet, Michel Gaudin, ma collaboratrice qui anime mes groupes de travail, Véronique Wache, Patrick Ouart [NDR : conseiller pour les affaires de justice de Nicolas Sarkozy de 2007 à 2009, membre du comité exécutif du groupe LVMH] et Thierry Herzog. Je me souviens très bien de ce déjeuner puisque c’est là que j’ai décidé que nous aurions un petit groupe qui travaillerait sur les questions d’organisation de la justice. J’ai vingt ou vingt-cinq anciens collaborateurs ou amis qui animent des réseaux d’experts, y compris pour la police à laquelle j’attache un grand prix. L’initiative de ce déjeuner était celle de Patrick Ouart qui est ami avec Monsieur Azibert. Le sujet, entre autres, était à la suite des travaux de la commission Léger : fallait-il, ou non, créer une Cour constitutionnelle en fusionnant la Cour de cassation et le Conseil constitutionnel, et dans ce cas-là, que faire du Conseil d’Etat ? Deuxième chose : remplacer le juge d’instruction par un juge "de" l’instruction. Comme j’avais échoué à mettre en place cette réforme, je voulais voir comment on pouvait avoir un juge de l’instruction qui arbitre tous les éléments de l’instruction, et non pas un juge d’instruction qui est une heure à charge et une heure à décharge. Troisième sujet qui me préoccupait : que fait-on du lien entre le parquet le garde des Sceaux ? Ce sont des sujets qui m’intéressent. J’ai d’ailleurs évolué et au final, je pense qu’il faudrait rompre ce lien. Je pense, sans en être certain, que j’ai dû revoir une fois Monsieur Azibert. Je situe cela à l’automne 2013. C’était un rendez-vous assez court, qui m’avait interloqué parce qu’il est venu pour me dire qu’il avait des problèmes de santé et qu’il était en retard sur les documents et les papiers sur lesquels il devait travailler pour alimenter ma réflexion sur l’institution judiciaire. »

Quand Gilbert Azibert croise Alain Juppé à un concert de Carla Bruni-Sarkozy

« Enfin, je l’ai revu une troisième fois,poursuit Nicolas Sarkozy. C’était à Bordeaux, au concert de ma femme, où il est venu avec son fils. Je situe cela en décembre [2013]. Je m’en souviens puisqu’à ce concert le maire de Bordeaux est venu avec sa femme dans la loge. Thierry Herzog avait donné mon portable à Monsieur Azibert pour que celui-ci puisse de la salle de concert m’appeler dans la loge de ma femme pour venir avec son fils nous saluer. Je m’en souviens parce que nous étions avec Monsieur Juppé, sa femme, trois amis, Monsieur Azibert et son fils. Nous avons fait des photos avec lui. »

Une carte du secrétariat de Sarkozy au domicile d’Azibert

Gilbert Azibert
Gilbert Azibert © MaxPPP/IP3/Marlene Awaad

« Voilà en tout et pour tout, les contacts que j’ai eus avec Monsieur Azibert, ajoute Nicolas Sarkozy. Je pense ne jamais l’avoir eu au téléphone, en dehors de l’occasion dont je viens de vous parler. »

  • Que savez-vous des fonctions actuellement exercées par Gilbert Azibert ?

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« Franchement, je sais, comme ancien étudiant en droit, qu’il est un spécialiste de la procédure civile, puisque son nom fait référence, répond l’ancien chef de l’Etat. Je sais qu’il est avocat général à la Cour de Cassation. »

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  • Une carte à en-tête de votre actuel secrétariat, situé rue de Miromesnil, a été retrouvée au domicile parisien de Gilbert Azibert. Comment l’expliquez-vous ?

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« C’est très simple. Le déjeuner dont je vous ai parlé, que je se situe aux environs de mai 2013, a eu lieu à mes bureaux rue de Miromesnil. Lorsque je fais un déjeuner de travail, il y a sur la table du papier à en-tête, des cartes et des stylos. C’est la raison pour laquelle il doit avoir cette carte. Je n’ai aucune carte de visite. J’ai du papier à en-tête ou des fiches cartonnées, mais ce n’est pas une carte de visite au sens strict. Je pense que c’est à cette occasion qu’il a pu obtenir cette carte, puisque le second rendez-vous[avec Gilbert Azibert]avait lieu dans mon bureau. »

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« Ce n’est pas un délit de recevoir un téléphone de son avocat »

Les enquêteurs veulent également obtenir des précisions sur les téléphones de Nicolas Sarkozy. Par crainte des écoutes téléphoniques, son avocat, Thierry Herzog lui fournit des téléphones avec des noms d’emprunt, notamment Paul Bismuth.

  • Le téléphone au nom de Paul Bismuth que vous utilisiez pour communiquer avec Thierry Herzog vous servait-il à contacter d’autres interlocuteurs ?

« Quasiment jamais. »

  • Quasiment jamais, cela signifie donc qu’il ne s’agissait pas d’une ligne exclusivement dédiée aux conversations entre vous et votre avocat ?

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« À ma connaissance, elle est exclusivement dédiée. À 99% ou peut-être 100%. »

  • L’analyse des fadettes de votre ligne fait apparaître des communications avec d’autres interlocuteurs que Me Herzog. Le confirmez-vous ?

« Cette ligne me servait essentiellement à contacter Maître Herzog. »

  • Quand avez-vous cessé d’utiliser le téléphone au nom de Paul Bismuth ?

« Au moment où il y a eu la perquisition chez Maître Herzog, puisque son téléphone a été saisi. (…) J’ai deux téléphones (…) enregistrés à mon nom, explique encore Nicolas Sarkozy. J’ai utilisé un troisième téléphone à partir de juillet 2012, qui m’a été fourni par mon avocat, Thierry Herzog. Il craignait, à juste titre, des écoutes. Et donc, dès juillet 2012, il m’a donné ce troisième téléphone par lequel nous avions l’habitude de correspondre pour ce qui concernait les nombreux dossiers en cours et notre stratégie de défense. Il m’a donné le premier en juillet 2012. Par ailleurs, il le changeait quand le compte téléphonique était périmé. Il en prenait un autre. Je n’ai jamais connu l’identité qui était donnée. J’ai appris le nom de Paul Bismuth en lisant la presse. »

  • Combien de téléphone différent Me Herzog vous a-t-il remis depuis mai 2012 ?

« Je dirai peut-être trois, peut-être quatre. »

  • Combien de temps ces téléphones fonctionnaient-ils ?

« Je crois qu’il y avait cent euros de crédit, de cet ordre-là. À ma connaissance, ce n’est pas un délit de recevoir un téléphone de son avocat. Je peux même vous dire que je ne l’ai même pas remboursé. »

  • Pourquoi les téléphones étaient-ils remplacés plutôt que de re-créditer les cartes ?

« Je pense que Monsieur Herzog connaît mon peu d’appétence pour la manipulation technique. »

« Je ne suis pas un trafiquant de drogue ! »

Lors de sa garde à vue, Nicolas Sarkozy conteste la régularité des écoutes téléphoniques dans le dossier libyen qui ont abouties à sa mise en cause dans cette affaire.

« Je conteste formellement la légalité des interceptions qui ne sont ni plus ni moins qu’un scandale,dit Nicolas Sarlozy.Je m’explique. Ces interceptions, de ce que j’en sais par la presse, sont engagées dans un dossier où je suis partie civile. [NDR : Il s’agit du dossier libyen. Depuis avril 2013, deux juges enquêtent sur des accusations de financement libyen de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, en 2007. Dans cette affaire, Nicolas Sarkozy a déposé une plainte pour « faux » contre Médiapart, qui a déposé plainte à son tour pour « dénonciation calomnieuse »] On désigne deux juges sur le même dossier. Deuxièmement, on décide en septembre 2013 de mettre l’ancien chef de l’Etat sur écoutes, pour des faits présumés de corruption commis en 2007. On pensait que Kadhafi allait me téléphoner ? Ces interceptions ont été prolongées sans qu’il n’y ait aucun élément sur le dossier Kadhafi qui le justifie. On écoute des conversations entre un avocat et son client. Lorsque quelqu’un est en prison et qu’il appelle son avocat, le dispositif d’écoutes s’arrête immédiatement. Le secret des conversations entre un avocat et son client est un principe fondamental du droit français. Pendant plusieurs mois, on m’écoute, comme un filet qu’on lance à la mer, espérant me piéger. Or, je ne suis pas un trafiquant de drogue ! Mon casier judiciaire est vierge. Je présente toutes les garanties de représentation et on m’écoute pendant plusieurs mois, c’est scandaleux ! Je conteste la validité de ces écoutes et donc je ne répondrai à aucune question sur ces écoutes. »

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Gilbert Azibert, « un homme dont les idées politiques étaient plutôt proches des miennes »

Les enquêteurs reviennent ensuite sur ses liens avec Gilbert Azibert.

« Thierry Herzog m’a dit qu’il connaissait bien Gilbert Azibert depuis vint-cinq/trente ans, qu’il était un grand spécialiste de la procédure, explique Nicolas Sarkozy. Et qu’il souhaitait recueillir son avis sur les documents rédigés par Me Spinosi [NDR : l’avocat de Nicolas Sarkozy auprès de la Cour de cassation]. Honnêtement, je trouvais que c’était plutôt une bonne idée que Thierry Herzog s’assure auprès d’un spécialiste de la procédure qu’il n’y avait pas d’erreur juridique et que les démarches engagées dans ce pourvoi allaient plutôt dans le bon sens. [Thierry Herzog] m’avait indiqué qu’ils étaient amis, que Gilbert Azibert était un spécialiste de la procédure, que c’était un homme dont les idées politiques étaient plutôt proches des miennes. Et j’ai trouvé que l’idée de demander à un spécialiste ce qu’il pensait du travail de Me Spinosi était bonne. »

Les enquêteurs se demandent également pourquoi Thierry Herzog transmet à Gilbert Azibert un arrêt de la chambre d’instruction de la Cour d’appel de Bordeaux (daté du 24 septembre 2013) dans le dossier Bettencourt.

  • Pour quelles raisons, votre avocat a-t-il communiqué un arrêt de la chambre de l’instruction portant sur une affaire toujours en cours à un tiers ?

« Je n’en sais strictement rien. J’imagine qu’il voulait avoir l’analyse juridique de Gilbert Azibert, avant que nous ne déposions un pourvoi en cassation, rétorque Nicolas Sarkozy. J’imagine que c’est cela, c’est la seule raison que je vois. »

  • Thierry Herzog ou votre avocat Patrice Spinosi ne disposent-ils pas des connaissances suffisantes pour analyser cet arrêt sans qu’il soit nécessaire de demander des avis à des magistrats de la deuxième chambre civile de la Cour de cassation ?

« À l’évidence Me Spinosi en dispose, concède Nicolas Sarkozy. Me Herzog n’est pas avocat à la Cour de cassation. Que Thierry Herzog souhaite, auprès d’un de ses amis, avoir un conseil juridique sur une matière juridique qu’il ne maîtrise pas, je trouve ça plutôt rassurant pour un avocat de faire ça. Cela ne veut pas dire que je ne faisais pas confiance à Me Spinosi. Et Monsieur Azibert est un spécialiste. »

Les « informations d’ambiance » de Gilbert Azibert

  • Avez-vous eu connaissance de démarches de Gilbert Azibert auprès de membres de la Cour de cassation, démarches en lien avec votre pourvoi ?

« Je pense, en tous cas dans mon souvenir, que Thierry Herzog a fait état d’informations d’ambiance qu’auraient recueillies par Monsieur Azibert incitant à l’optimisme pour notre pourvoi. Je pense que Thierry Herzog a dû me le dire. Pour vous dire les choses, je n’y attachais qu’une importance très relative, instruit que j’étais de toutes les informations optimistes qui m’avaient été données tout au long des précédentes procédures et qui s’étaient toujours terminées de façon négative. Mon avocat m’a souvent dit : « Tu verras, on va gagner ! » J’ai très souvent été déçu, sauf dans le non-lieu [dans le dossier Bettencourt], bien évidemment. En fait, dans ce cas précis, ce n’était pas une décision d’un magistrat devant trancher sur celle d’un autre magistrat. Car il est toujours difficile lorsque des magistrats doivent statuer sur une décision prise par un autre magistrat de les faire désavouer leur collègue. Pour mon non-lieu, c’était une décision en conscience des trois magistrats. Mais pour en revenir à votre question, Thierry Herzog m’a vraisemblablement informé de ces informations d’ambiance, mais je ne m’y intéressais pas réellement. J’ignorais l’origine de ces informations. »

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