Menaces de mort, permanences prises d'assaut... Au sein de la crise des gilets jaunes, un anti-parlementarisme de plus en plus virulent se fait sentir. Selon l'historien Christophe Bellon, si c'est une première dans la Ve République, on trouve en revanche des exemples comparables dans les IIIe et IVe Républiques.

L'anti-parlementarisme lié à la crise des gilets jaunes, une première dans la Ve République
L'anti-parlementarisme lié à la crise des gilets jaunes, une première dans la Ve République © AFP / Philippe Lopez

La situation s'est tellement envenimée que Richard Ferrand, le patron de l'Assemblée nationale, a dû lancer un appel au calme... Pourtant, comme l'explique le spécialiste d'histoire parlementaire Christophe Bellon, chercheur à Sciences Po et maître de conférences à l’Université catholique de Lille, cet anti-parlementarisme n'est pas nouveau : il est simplement exacerbé par le fonctionnement actuel de la majorité.

Sommes-nous à un point d’anti-parlementarisme beaucoup plus virulent qu’il y a quelques années ?

"Il n’y a effectivement pas de précédent, sous la Ve république, à la crise d’anti-parlementarisme que nous vivons actuellement. Il faut remonter à quelques moments des IIIe et IVe Républiques. Lorsqu'on s’en prend à l’État sous la Ve République, on s’en prend plutôt au pouvoir exécutif, on s’en prend rarement au pouvoir parlementaire et notamment aux députés de la majorité.

L’anti-parlementarisme, c’est une composante de la vie politique française. Selon les époques, il est plus ou moins faible ou fort, mais ce qu’on peut dire, c’est qu’il correspond à un mouvement, presque un mouvement social. J’entraînerais la comparaison avec le mouvement paysan des années 30 où, au fil des mois, sont organisées des manifestations convergeant vers Paris, des manifestations s’en prenant directement au Parlement et même aux parlementaires, à leurs domiciles personnels, qui sont plus connus à l’époque qu'aujourd'hui, car dans les trombinoscopes de la IIIe République, on avait les adresses personnelles.

On pourrait aussi faire la comparaison avec les révoltes antifiscales, au mouvement poujadiste des années 55-56 sous la IVe République. Sous la Ve, c’est beaucoup plus délicat, il y a certes des parlementaires qui, depuis 60 ans, ont vu leurs permanences électorales cassées ou plus ou moins attaquées, mais de là à ce qu'on s’en prenne personnellement à eux, c’est quelque chose qu’on ne connaissait pas et qui, sous la Ve en tout cas, est nouveau."

Comment vous l’expliquez ? Est-ce qu’il y a une coupure entre le peuple et ceux qui sont censés être ses médiateurs ? 

"Qu’est-ce que le pouvoir sous la Ve République ? C’est d’abord le pouvoir exécutif et c’est d’abord à ce pouvoir exécutif-là qu’on s’en prend. Rappelez-vous, quand Dominique Voynet, ministre de l’Environnement, a vu son bureau ministériel saccagé à la suite d’une mesure qu’elle avait prise et qui allait à l’encontre de ce que voulaient ceux qui ont saccagé son bureau. C’est le pouvoir exécutif auquel on s’en prend, éventuellement le pouvoir médiatique car il représente un pouvoir important dans la société, mais le pouvoir parlementaire qui, au titre des institutions, est moins puissant qu’il ne l’était sous les IIIe et IVe Républiques, on ne s’en prend pas directement à lui.

Aujourd'hui, ça change parce que les députés sont aussi les représentants du peuple à Paris, mais quand ils reviennent dans les circonscriptions, ils sont face à la population, donc on a plus accès à eux qu’on n’a accès au pouvoir exécutif, et on s’en prend également à eux."

Est-ce que ce n’est pas le revers de la médaille d’une Assemblée nationale très homogène, très "En Marche", assimilant les députés à des "godillots" aux ordres du pouvoir ?

"Si les choses continuent, c’est l’ensemble de la classe parlementaire, tous groupes confondus, qui sera associé à la critique parlementaire actuelle. C’est-à-dire que non seulement, il s’agit de critiquer la majorité puisqu'elle représente le pouvoir en place, mais également d’associer à cette critique l’ensemble de la classe parlementaire. Et à ce moment-là, il s’agira d’élargir la critique que l’on fait au pouvoir représenté par le président de la République à l’ensemble de la classe politique.

Il n’est pas inconcevable que la critique s’élargissant à l’ensemble de la classe parlementaire parvienne également au Sénat. Ce n’est pas quelque chose que l’on maîtrise à l’heure où on parle, mais c’est un risque puisque cela s'est déjà produit par le passé."

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