Édouard Philippe a dévoilé lundi les premiers résultats du grand débat national, et notamment les propositions qui ont émergé sur la plateforme officielle granddebat.fr. Dans le même temps, plusieurs plateformes alternatives ont livré leurs premières conclusions, avec des résultats parfois bien différents.

La plateforme du gouvernement et celle lancée par un collectif de "gilets jaunes" n'accordent pas la même importance à la place du RIC dans les débats
La plateforme du gouvernement et celle lancée par un collectif de "gilets jaunes" n'accordent pas la même importance à la place du RIC dans les débats © Maxppp / JC Tardivon

Le site officiel du grand débat national c'est granddebat.fr, celui qui a été promu par le gouvernement, en parallèle des concertations locales et des cahiers de doléance. Via ces trois moyens d'expression, l'exécutif revendique 1,5 million de participants répartis en trois tiers. Lors de la restitution, ce lundi, le premier ministre Édouard Philippe a largement mis en avant le ras-le-bol fiscal des contributeurs, une majorité réclamant selon lui une baisse rapide des impôts : "Notre pays a atteint aujourd'hui une sorte de tolérance fiscale zéro. Nous devons baisser, et baisser plus vite les impôts".

D'autres propositions, très emblématiques du mouvement des "gilets jaunes", comme le rétablissement de l'ISF ou la mise en place d'un référendum d'initiative citoyenne, ne semblent pas plébiscitées par les participants au grand débat du gouvernement. Ainsi, un contributeur sur dix veut le retour de l'ISF, et à peine un sur douze demande la mise en place du RIC. Tâche désormais à Emmanuel Macron de faire des propositions, le 15 avril prochain, en fonction de ce qu'il aura retenu du grand débat. Mais qu'en est-il sur les autres plateformes qui ont accueillis les contributions des Français ?

Supprimer l'ISF et faire le RIC sur le-vrai-debat.fr

Dès l'annonce par Emmanuel Macron de la mise en place du grand débat national, de nombreux "gilets jaunes" avaient critiqué l'initiative, la trouvant biaisée, et y voyant une opération de communication destinée à valider des choix pré-établis par le chef de l'État. Sous le slogan "Il ne nous ont pas invités, faisons-le ensemble", ils ont lancé leur propre consultation en ligne, censée laisser davantage de liberté aux contributeurs, via la même plateforme que celle du granddebat.fr.

Sur le-vrai-débat.fr, le débat a été découpé en neuf sections, chacune nourrie par des propositions, évaluées par des votes (pour, contre ou mitigé), et débattues par des arguments (eux-mêmes soumis à des mentions "j'aime"). Au 4 mars, date de clôture du débat en ligne, 44 576 identifiants d’utilisateurs avaient été recensés, 25 229 propositions, 92 289 arguments, générant au total 898 790 votes.

Pascal Marchand est professeur en sciences de l'information et de la communication à Toulouse. Il a participé à élaborer la synthèse des contributions des 44 000 utilisateurs du site. Il les a analysées, sans les chiffrer : "Le rétablissement de l'ISF et le RIC font partie des propositions les plus homogènes, avec un vote absolument massif" dit-il.

De fait, parmi les sections, c'est celle nommée "économie, finances, travail et comptes publics" qui a le plus mobilisée (27% des propositions, 20% des arguments et 18% des votes). Viennent ensuite la section "expression libre et sujets de société" et "démocratie, institutions et référendum d'initiative citoyenne".

Pour autant, pour le directeur du LERASS (Laboratoire d’Études et de Recherches Appliquées en Sciences Sociales), qui a chapeauté cette analyse, il faut rester prudent avec les chiffres. "Les analyses chiffrées sont extrêmement difficiles, nous préférons définir les thématiques structurantes, c'est ce à quoi travaille notre logiciel"

Outre le RIC et l'ISF, Pascal Marchand cite l'écologie, le transport, l'énergie et l'alimentation (circuits courts et agriculture responsable) comme autres axes de discussion majeurs de cette plateforme.

Toutes ces thématiques ont recueilli un nombre écrasant de votes favorables, peu importe qu'elles aient fait l'objet de 10, 20 ou 50 propositions. "Il y a eu à un moment des propositions sur le rétablissement de la peine de mort" poursuit Pascal Marchand, "on aurait pu se dire que les contributeurs étaient pour la peine de mort. Or, les votes rejetaient cette proposition à 82%. Une thématique peut émerger car un groupe extérieur a voulu l'insérer dans le débat, mais elle est rejetée par l'ensemble des participants. C'est une nuance qu'on aura beaucoup de mal à évaluer avec le modèle de contribution choisi par le gouvernement".

"Les questions économiques et les baisses d'impôts" sur politizr.com

Cette plateforme, spécialisée dans les questions de démocratie participative, a reçu environ 10 000 contributions. Actuellement, les données recueillies sont en train d'être analysées et compilées par des chercheurs et chercheuses de l'Institut Mines-Télécom Business School. D'ici la fin du mois, la petite équipe prévoit d'avoir monté un dossier reprenant les propositions les plus pertinentes et les plus abouties pour les médiatiser et les mettre à disposition par exemple des syndicats et des partis politiques. 

"Le nombre de contributions, qui peut paraître modeste, au regard du site granddebat.fr, va nous permettre d'en faire une analyse fine", explique Lionel Bouzouville, cofondateur de politizr.com. "Nous avons opté pour un système de vote des contribution et de débat sur chacune d'elles. Cela nous permet déjà de dire, même si nous n'en sommes qu'au stade du traitement des données brutes, que ce sont les questions économiques, de baisse des impôts mais aussi d'augmentation des salaires et d'exemplarité des élus qui ont le plus mobilisé. Les contributeurs se sont emparés des questions écologiques, mais dans une moindre mesure, on peut le regretter".

Selon lui, la mise en place du RIC, le Référendum d'Initiative Citoyenne, a été débattue à un niveau bien plus important qu'elle ne l'a été sur la plateforme du gouvernement, mais "pas aussi massivement que sur la plateforme le-vrai-debat.fr".

Peu de RIC et d'ISF sur le questionnaire "Entendre la France" (Facebook)

Sur Facebook, l'association "Entendre la France" avait lancé son propre questionnaires, dont elle a livré cette semaine les résultats. Ceux-ci semblent assez proches de ceux récoltés par le gouvernement : seuls 15% des 16 000 contributeurs citent l'ISF, et à peine 7% se préoccupent du RIC. Jérémy Lefèvre, le cofondateur d'Entendre la France, convient que la méthode employée est bien loin de celle de granddebat.fr : "Il y a un parti pris qui est de demander à nos répondants qui ils étaient, alors qu'on ne sait pas qui a participé sur la plateforme granddebat.fr. Tout l'enjeu pour le gouvernement désormais est d'essayer de tirer une conclusion qui va représenter les différents groupes de personnes qui se sont exprimées."

Rendre les institutions culturelles accessibles, sur le granddebatculture.fr

Autre secteur qui s'est estimé oublié par le grand débat du gouvernement : la culture. Pour pallier cet oubli, Beaux-Arts Magazine et la Fondation du Patrimoine ont lancé une consultation en ligne, ouverte à tous, et articulée autour de trois enjeux : la culture pour tous, l’éducation artistique et culturelle, et le patrimoine. La consultation sur granddebatculture.fr s'est tenue jusqu'au 18 mars, et la synthèse des propositions est en cours depuis, pour une restitution prévue d'ici la fin du mois. 

Les organisateurs se sont engagés à remettre au Président de la République et au ministre de la Culture un rapport qui contiendra les dix propositions les plus débattues, les dix propositions les plus soutenues et les revendications essentielles, et une liste des propositions qui leur semblent les plus pertinentes et les plus innovantes. "On est content de la participation", explique l'une des responsables de l'organisation de ce débat. "Nous avions organisé de deux réunions physiques, et une vingtaine se sont organisées spontanément"

Parmi les idées fortes, les contributeurs entendent renforcer l'attractivité des institutions culturelles, garantir leur accès à tous les publics, encourager le développement du maillage territorial, notamment en favorisant des structures itinérantes. "Ce sont des thématiques que nous avions déjà en tête", poursuit l'organisatrice, "mais certaines ont émergé et rencontrent un certain succès, comme rendre obligatoire les actions hors les murs des institutions culturelles".

Des propositions précises, de pros, sur legranddebatsante.fr

Les professionnels de santé se sont étonnés, pour le moins, de ne pas voir leur secteur mis en avant par le gouvernement dans le cadre du grand débat. La restitution du premier ministre, ce lundi, semble leur donner raison : l'accès et le financement de notre système de santé est une thématique qui a émergé spontanément des contributions du grand débat.

Mais face à ce manque initial, le syndicat APH (Action praticiens hospitaliers) a lancé sa propre consultation en ligne, sur le site legranddebatsante.fr. Si le nombre de contributions et de votes semble modeste (quelques centaines en moyenne) au regard des autres plateformes généralistes, les propositions qui y sont faites sont extrêmement précises, et visiblement rédigées par des professionnels.

La plateforme fonctionne sur le modèle de le-vrai-debat.fr, avec un système de vote sur les propositions et d'arguments. La thématique qui a le plus mobilisé est celle relative à l'offre de soins hospitalière, avec 322 contributions, 2438 votes et 369 participants (au 9 avril).

Le but de cette consultation est d'avoir des arguments à opposer au gouvernement, dans les négociations sur le plan "ma santé 2022". Les propositions qui émergeront sur cette plateforme seront égrainées dans les 12 à 18 mois qui viennent.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.