La dernière session plénière se termine ce jeudi au Parlement européen de Strasbourg, avant les élections européennes du 26 mai. Eva Joly, Edouard Martin et Françoise Grossetête ont choisi de ne pas se représenter. Ils se souviennent de leurs succès, de leurs échecs et de ce qui les a marqués lors de leur(s) mandat(s).

Eva Joly (EELV), Françoise Grossetête (LR) et Edouard Martin (Génération.s) ne se représentent pas aux élections européennes du 26 mai 2019.
Eva Joly (EELV), Françoise Grossetête (LR) et Edouard Martin (Génération.s) ne se représentent pas aux élections européennes du 26 mai 2019. © Radio France / Thomas Schonheere

Au-delà de leurs convictions européennes, ce sont trois profils assez différents. Edouard Martin, 55 ans, avait promis dès le départ qu'il ne ferait qu'un mandat. De la CFDT au Parti socialiste, il termine son mandat sous la bannière Génération.s. Eva Joly, 75 ans, fait partie de la "dream team" écologiste qui avait remporté 14 sièges aux élections européennes de 2009. Quant à Françoise Grossetête (Les Républicains), elle fait partie à 72 ans des "historiques", après 25 ans passés entre Strasbourg et Bruxelles. Tous les trois, il reviennent sur leur passage au Parlement européen.

Pas trop triste ? 

Que l'on ait passé cinq ou vingt-cinq ans au Parlement, c'est une constante : le quotidien des eurodéputés "bosseurs" est extrêmement dense. "Personnellement je me sens très bien, j'ai le sentiment du travail accompli", confie Edouard Martin. Françoise Grossetête elle-aussi se dit "sereine". "Ne pas se représenter a été une décision difficile à prendre, poursuit-elle. Après 25 ans, il y a un moment où il faut s'en aller avant qu'on vous dise de partir... Et je ne me sentais plus sur la ligne de mon parti, Les Républicains. Je viens de l'UDF et je sentais trop d'hésitations sur des convictions purement européennes, c'était le bon moment pour s'en aller."

Le combat européen va leur manquer, mais aussi tous les à-côtés. "Mes assistants bien sûr", sourit Eva Joly. Au bout de deux mandats, l'ancienne candidate à l'élection présidentielle a ses repères : "Tous les jours dans l'ascenseur, vous entendez trois langues différentes. C'est le côté européen de ce Parlement qui va me manquer." Pour cette dernière session plénière, Françoise Grossetête est venue à Strasbourg avec deux malles pour ramener les souvenirs qu'elle a envie de conserver. Un petit tableau notamment, offert par une stagiaire. "Ce sont des traces d'une grande partie de ma vie, une partie qui a beaucoup compté pour moi", raconte-t-elle.

Les déceptions

Le plus compliqué, c'est finalement de ne pas avoir pu mener certains dossiers à bout. Ou d'avoir perdu certains combats. Eva Joly cite d'entrée la lutte contre changement climatique, un domaine dans lequel l'Union européenne (UE) n'a pas fait assez selon elle. Mais il y a aussi la lutte contre l'évasion fiscale : "Nous avons voulu changer les règles, la Commission a proposé un texte, voté à une très large majorité par le Parlement. Mais ce texte est aujourd'hui bloqué au Conseil européen, où siègent les paradis fiscaux européens. C'est la faiblesse de l'Union telle qu'elle fonctionne aujourd'hui : le verrou de l'unanimité."

Eva Joly a été élue pour la première fois en 2009, puis réélue en 2014.
Eva Joly a été élue pour la première fois en 2009, puis réélue en 2014. © Radio France / Thomas Schonheere

Si Eva Joly met en cause l'hypocrisie des États ou des eurodéputés qui ne défendent que leurs intérêts, Edouard Martin dénonce également le rôle des lobbys : "En arrivant en 2014, je voulais faire imposer l'ajustement carbone aux frontières afin de taxer les importations, notamment de produits manufacturés. Quand il a fallu concrétiser les changements, les lobbyistes sont venus faire le sale boulot en menaçant de fermer les usines pour partir ailleurs..."

Au bout de 25 ans au Parlement européen, Françoise Grossetête regrette que l'on ne soit pas allé plus loin dans le renforcement de la zone Euro. Mais sur son dernier mandat, c'est le Brexit qui est le regret numéro un : "Parfois on râlait un peu sur nos collègues britanniques, leur manière d'un avoir un pied dehors, un pied dehors. Mais je sais combien leur participation était importante sur les questions de recherche et d'innovation, ils apportaient beaucoup."

Leur plus grande fierté

Le tableau, heureusement, n'est pas tout noir. "Suite au scandale LuxLeaks et aux Panama Papers, nous avons obtenu l'obligation pour les banques et les avocats de déclarer les schémas défiscalisants qu'ils proposent à leur client", rappelle Eva Joly. Autre combat portée par l’eurodéputée écologiste : la protection des lanceurs d'alerte, pour lesquels le Parlement a voté une protection inédite, interdisant leur condamnation.

Françoise Grossetête s'est beaucoup investie sur les questions de santé. Un règlement dont elle a été rapporteur a permis de soutenir la recherche afin de produire plus d'une centaine de médicaments permettant de lutter contre les maladies rares. Sur l'Europe de la défense, l'eurodéputée LR met en valeur la création du fonds européen de défense. "J'ai eu là aussi cette chance d'être nommée rapporteur, parce qu'on savait que j'avais l'habitude des négociations pour obtenir une majorité au Parlement", explique-t-elle.

Françoise Grossetête aura fait cinq mandats consécutifs au Parlement européen, de 1994 à 2019.
Françoise Grossetête aura fait cinq mandats consécutifs au Parlement européen, de 1994 à 2019. © Radio France / Thomas Schonheere

C'est un point qu'Edouard Martin met au crédit du Parlement européen : ceux qui s'y démarquent sont ceux qui travaillent. "Quand j'ai été élu, j'ai dû faire face à un torrent de boue, pour certains je n'étais même pas légitime, explique l'ancien ouvrier. Mais ici vous n'êtes pas reconnu par vos pairs parce que vous avez été ministre. Ici, vous êtes reconnus pour votre assiduité, votre capacité à débattre, à proposer des amendements, etc. Personne ne me reproche ici de ne pas avoir fait le travail." 

Quel avenir pour l'Europe ?

Les trois eurodéputés s'apprêtent à abandonner leur siège, mais pas leur combat pour l'Europe. "L'Europe peut réussir seulement si on y envoie des gens qui défendent l'intérêt général", affirme Edouard Martin. Face à la montée des nationalismes, l'ancien syndicaliste estime qu'il est temps de penser à "l'Europe sociale" : "Ça fait des années qu'on en parle et personne ne l'a jamais vue, il ne faut pas s'étonner qu'il y ait cette poussée des nationalismes. Ma crainte, c'est que ce soit le mandat de la dernière chance."

Edouard Martin avait promis, lors de son élection en 2014, qu'il ne ferait qu'un mandat.
Edouard Martin avait promis, lors de son élection en 2014, qu'il ne ferait qu'un mandat. © Radio France / Thomas Schonheere

Eva Joly est moins pessimiste : "Les populistes auront peut-être un groupe, mais ils ne dépasseront pas un certain seuil. Mais je suis persuadé que les citoyens savent que l'Europe est la réponse à leurs problèmes, que l'Europe protège. Les populismes se construisent sur la haine de l'autre et la haine de la différence, il ne faut jamais oublier d'où ils viennent."

Il y a d'autres enjeux pour les années à venir, selon Françoise Grossetête. L'eurodéputée plaide pour des des investissements massifs et efficaces en Afrique pour réguler les flux migratoires, ou encore pour une souveraineté européenne qui permettrait d'assurer à l'UE son autonomie "dans tous les domaines". Pour les petits nouveaux, celle qui passé 25 ans au Parlement européen donne trois conseils : "Arriver l'esprit humble et modeste, prendre le temps d'écouter les autres et surtout beaucoup travailler." Les députés européens qui seront élus au mois de mai entreront en fonction le 2 juillet.

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