Jean-Marie Le Pen, 90 ans, fait ce mardi ses adieux au Parlement européen. Élu la première fois en 1984, il sera resté eurodéputé, presque sans discontinuer, jusqu'en 2019. L'Europe dont il s'est servi, et qui s'est parfois vengée.

Jean-Marie Le Pen va quitter le Parlement européen qui fut un tremplin pour son parti
Jean-Marie Le Pen va quitter le Parlement européen qui fut un tremplin pour son parti © Maxppp / Alexandre Marchi

La dernière fois qu'il a manqué un scrutin européen, c'était en 1979. Jean-Marie Le Pen, qui soutient la liste du Rassemblement national (RN) pour les élections européennes, ne sera pas candidat au scrutin du 26 mai 2019. Le cofondateur du Front national va abandonner, ce mardi, le siège de député européen qu'il a occupé pendant 35 ans. Et qui aura contribué à le faire connaître.

Le Parlement européen, un tremplin pour Jean-Marie Le Pen et le FN

À la veille des élections européennes de 1984, le Front national (FN) est encore un "petit" parti peu structuré, malgré une première percée aux élections municipales de 1983. Le 17 juin 1984, la liste menée par Jean-Marie Le Pen recueille près de 11 % des suffrages, ce qui va lui permettre d'entrer aux Parlement européen, aux côtés de neuf autres eurodéputés frontistes. "En dépassant le seuil des 10 %, l'extrême droite en France est, pour la première fois, sortie de sa position marginalisée", commente le rédacteur en chef d'Antenne 2, Albert du Roy, lors de la soirée électorale.

"Les élections de 1984 et 1989 sont très importantes pour le FN, explique Emmanuelle Reungoat, maîtresse de conférence en sciences politique à l'université de Montpellier et membre du Centre d'études politiques de l'Europe. À l'époque, le parti n'arrive pas à se faire élire en France avec le scrutin majoritaire. Les élections européennes vont permettre au parti d'avoir des élus et donc des cadres qui vont devenir des professionnels de la politique. Des élus, cela veut aussi dire des moyens financiers, des équipes de collaborateurs, etc." 

Dès 1984, le Parlement européen va donc servir de base arrière à Jean-Marie Le Pen pour ses ambitions nationales. "Les alliances à l’échelle européenne vont également donner à voir que le FN a un leader qui a une stature internationale", ajoute Emmanuel Reungoat.

Insultes dans l’hémicycle, bagarre à la cantine

Le cofondateur du Front national aura marqué le Parlement européen par ses nombreuses sorties. Le 14 septembre 2011, attaqué par l'eurodéputé Verts Daniel Cohn-Bendit à propos de ses déclarations sur les attentats d'Oslo et d'Utoya, Jean-Marie Le Pen hurle dans l'hémicycle : "J'ai été mis en cause par le pédophile Cohn-Bendit et j'ai le droit de répondre, j'ai le droit de rappeler qu'il a été mis en cause pour avoir hébergé un terroriste de la Fraction armée rouge !"

Cette passe d'armes en rappelle une autre. Accusé d'antisémitisme par un eurodéputé socialiste allemand en septembre 1988, Jean-Marie Le Pen répond, là aussi en plein Parlement européen : "L'antisémitisme se prouve. Mais conviction pour conviction, moi j'ai la conviction que Mr Arndt est un pédophile pro-arabe et à tendance sadique." 

En juin 1990, on passe à un autre niveau : une bagarre éclate à la cantine du Parlement entre Jean-Marie Le Pen et un eurodéputé belge qui l'aurait traité de "gueux". "Qui a dit qu'il ne se passait jamais rien au Parlement de Strasbourg ?", commente le journaliste Roland Sicard dans le reportage d'Antenne 2.

"Le FN et notamment Jean-Marie Le Pen ont vraiment eu une stratégie du coup d'éclat, explique Emmanuelle Reungoat. L'idée c'est de jouer avec les limites du politiquement dicible, à coup d'allusions et de sous-entendus, pour qu'il y ait une couverture médiatique. Pour les petits et moyens partis, le Parlement européen a une fonction tribunicienne, c'est une arène de parole."

L'Europe contre-attaque

Si Jean-Marie Le Pen se lâche très vite contre l'Europe, elle le lui a bien rendu. Le 24 avril 2002, alors que le leader du Front National est qualifié pour le second tour de l'élection présidentielle en France, des eurodéputés distribuent des affichettes "Le Pen Non" dans l'enceinte du parlement de Bruxelles.

En 2009, le Parti socialiste européen et par le Parti populaire européen, les deux principaux groupes politiques à Strasbourg, déposent un amendement pour modifier le règlement du Parlement, afin de retirer au doyen d'âge la prérogative de présider la séance inaugurale de la législature. Cette année-là, Jean-Marie Le Pen a 81 ans. Vingt ans plus tôt, c'est le discours du doyen d'âge lors de la première séance qui avait été supprimé, en réaction à celui de Claude Autant-Lara, eurodéputé frontiste, en ouverture de la troisième législature. Un discours boycotté, à l'époque, par la plupart des élus.

Quand le FN était pro-européen

On a tendance à l'oublier, mais Jean-Marie Le Pen a longtemps retenu ses coups contre celle qu'il renommera un jour "l'Europe des fédérastes". Le 17 juin 1984, le soir des élections européennes, le président du Front national est invité sur Antenne 2 : pas une critique, pas une diatribe contre ce qui est encore la Communauté économique européenne. Jean-Marie Le Pen "européanise" même son célèbre slogan : "Les Français d'abord en France, les Européens d'abord en Europe."

"En 1984, le FN est européiste au nom du patriotisme européen et de l'union des nationalismes européens, explique Emmanuelle Reungoat. Pour Jean-Marie le Pen, cette posture pro-européenne est couplée à une logique anti-communiste : la construction européenne est alors un moyen de faire face au bloc soviétique.

Le revirement se fait au début des années 1990, avec l'effondrement de l'URSS et le référendum sur le traité de Maastricht qui fonde l'Union européenne. Le soir des résultats, le 20 septembre 1992, Jean-Marie Le Pen estime que ce sont les "tenants du parti de l'étranger" qui l'ont emporté. Une rhétorique anti-européenne qu'il ne quittera plus.

"L'évolution est aussi stratégique, il y a un espace politique qui s'ouvre à la critique de l'Europe à l'échelle nationale, estime Emmanuelle Reungoat. À la fin des années 70, le RPR de Jacques Chirac est encore très critique des questions européennes. Arrivé au pouvoir en 1986, le parti signe l'acte unique et modère ses critiques."

Ennuis judiciaires

Jean-Marie Le Pen n'a pas été eurodéputé en continu pendant 35 ans. En 2003, la Cour européenne de justice lui retire son mandat suite à une condamnation pour "violences", en France, pour avoir pris à partie la candidate PS Annette Peulvast-Bergeal, lors des élections législatives de 1997.

La dernière législature (2014-2019) est également marquée par l'affaire des assistants parlementaires présumés fictifs du FN, désormais renommé Rassemblement national. Jean-Marie Le Pen est accusé, tout comme Marine Le Pen et d'autres eurodéputés du parti, d'avoir rémunéré des permanents avec des fonds européens réservés à l'embauche d'assistants parlementaires.

Cette procédure a été lancée alors que Jean-Marie Le Pen s'investit de moins en moins au Parlement européen. Isolé par sa fille, exclu du FN en 2015 pour ses propos sur les chambres à gaz, il est à 90 ans l'eurodéputé français qui a le moins participé lors des séances plénières à Strasbourg depuis 2014, selon les statistiques du site spécialisé VoteWatch Europe.

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