Un an après les élections européennes, comment les mouvements populistes ont-ils évolué, notamment en France ? Entretien avec Nicolas Lebourg, historien et chercheur au Centre d’études politiques de l’Europe latine, qui se méfie de l'idée de "vague populiste".

Jordan Bardella, vice-président du Rassemblement national, au Parlement européen à Bruxelles le 29 janvier pour le vote du Brexit
Jordan Bardella, vice-président du Rassemblement national, au Parlement européen à Bruxelles le 29 janvier pour le vote du Brexit © AFP / Martin Bertrand

Il y a un an, on commentait les résultats de l'extrême droite en France, arrivée en tête aux élections européennes avec plus de 23% des voix et s'affirmant un peu plus au Parlement européen. Un an plus tard, qu'en est-il ?

Dans une note publiée par la chaire citoyenneté de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, Nicolas Lebourg, historien et chercheur, et Jean-Yves Camus, directeur de l’observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès, décryptent l'année passée par les extrêmes droites européennes. Nicolas Lebourg était ce jeudi l'invité de Bruno Duvic dans le Grand Rendez-vous de France Inter. 

FRANCE INTER : Vous dites qu’au fond l’expression "vague populiste" est inappropriée. Pourquoi ?

NICOLAS LEBOURG : "D’abord parce que, dans les chiffres, ça n’a pas été le tsunami que certains annonçaient. Ensuite, parce que ce populisme vient de loin. L’histoire de l’extrême droite se comprend en remontant au XIXe siècle. La globalisation commence dans les années 1860, et au fur et à mesure de son avancée en Europe, on a à chaque fois une réaction de l’extrême droite qui, en face, propose un système nationaliste pour créer une société fermée. On est donc sur une tendance très structurelle, en Europe."

Depuis un an, vous notez que les députés d’extrême droite des différents pays européens sont souvent en désaccord quand il s’agit de voter, qu’ils ont du mal à s’entendre…

"Oui, les députés d’extrême droite votent mal entre eux. On vote beaucoup plus de la même façon quand on est un député conservateur ou socialiste, français, allemand ou belge. La seule chose sur laquelle ils s’entendent très bien, ce sont les motions de soutien à la Russie ! Il y a une conception géopolitique orientée vers l’Est, qui est totalement partagée, mais sur le reste c’est assez divergent."

Ils n’ont pas réussi non plus à créer de brèche au sein des partis traditionnels…

"Non, au contraire ! Il y a des partis proches d’eux politiquement, comme les Espagnols de Vox, qui ont préféré aller avec les nationaux-conservateurs comme le grand parti polonais Droit et Justice, parce que pour leur image dans leur propre pays, ils ne voulaient pas s'approcher du Rassemblement national ou de la Ligue italienne."

Faut-il y voir un coup d’arrêt la montée en puissance électorale de l'extrême droite en Europe ?

"Non, je ne crois pas du tout. Cette extrême droite est une réaction aux crises de la globalisation. Le national-populisme - ce que représente la famille Le Pen - remonte à la fin du XIXe siècle avec la défaite contre l’Allemagne. Le fascisme nait de la Première Guerre mondiale. Quant aux néopopulistes - ces gens qui expliquent que tous les problèmes viennent de l’Islam, ils apparaissent à partir de 2001.

On est dans une situation de crise très forte depuis 2015, année des attentats et de la crise des réfugiés en Europe, ça a dopé toutes les extrêmes droites en Europe. Aujourd’hui, nous avons la crise du Covid-19 : certains vont y retrouver des arguments, parfois pour dénoncer la Chine, parfois pour dénoncer l’immigration.

Cette conjonction de crises internationales devrait au contraire soutenir l’extrême droite."

Vous soulignez dans votre note que Donald Trump a pu gagner aux États-Unis en s’imposant depuis l’extérieur du parti républicain mais aussi parce qu’il était le candidat des républicains. Être à l’intérieur d’un parti traditionnel a joué un rôle clé dans sa victoire...

"C’est très clair aussi dans le cas italien. C’est toujours un équilibre très complexe à trouver entre l’intérieur et l’extérieur du système. Pour les élections municipales en France, on parle beaucoup de Perpignan et de Louis Aliot. Il prône une ligne d’union des droites qui est très loin de celle de Marine Le Pen. Or cette ligne là lui permet d’intégrer le mainstream, puisqu'il est celui qui a le plus de chances de gagner une grande ville pour son parti."

Néanmoins, le premier tour des municipales n’a pas été très bon pour le Rassemblement national…

"Non, c’est le moins qu’on puisse dire. Ils avaient théorisé l’idée que les villes gagnées en 2014 allaient en irriguer d’autres. Ça n’a pas fonctionné du tout. Le parti a toujours un problème d’identité, et de crédibilité pour son leader. Cette crédibilité est très forte au sein de son électorat mais très faible en dehors. Marine Le Pen a son socle personnel, mais le parti et elle-même n’arrivent pas à aller plus loin."

Comment interprétez-vous l’hommage que Marine Le Pen a rendu au général de Gaulle dans la Revue politique et parlementaire ?

"La conception de Marine Le Pen, qui était aussi celle de Florian Philippot, c’est de dire que le général de Gaulle, c’est le souverainisme. Pour toute personne qui s’est intéressée à l’histoire du gaullisme, ramener de Gaulle au souverainiste c’est un peu court. Mais c’est de bonne guerre. De Gaulle permet à Marine Le Pen de dire l’union nationale, de dire qu’elle n’a aucun rapport avec l’État d’extrême droite de Vichy. On comprend en tous cas qu’elle marche dans ces pas-là."

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