Quelle est la stratégie du Front National pour capter les électeurs de gauche? Derrière les affaires et les menaces contre les magistrats, des collectifs s’activent sur le terrain.

 Marine Le Pen à Montbéliard avec des ouvriers de l'usine PSA Peugeot Sochaux en 2012
Marine Le Pen à Montbéliard avec des ouvriers de l'usine PSA Peugeot Sochaux en 2012 © Maxppp / Simon Daval

La montée du Front National s’appuie majoritairement sur un électorat de droite qui se dirige vers une droite plus extrême. Mais on observe aussi que des personnes votant habituellement à gauche sont aujourd’hui tentées par le parti d'extrême droite. Cette part de l'électorat n'est pas négligeable dans l'ascension du FN : il est le fruit d’une véritable stratégie.

VIDÉO | La gauche : nouvelle cible du FN

La peur du déclassement

En Pays de Montbéliard, du côté de l’atelier ferrage de l’entreprise Peugeot, Geoffrey Pouthier, contrôleur qualité, relève que le nom de Marine Le Pen intervient de plus en plus souvent dans les conversations : "Moi, de toute façon, je voterai Marine" : c'est le discours dur qui séduit, ça redore un peu leur fierté. Ils ne croient plus à la politique pendant 4 ans mais à la 5ème année, ils se remettent à voter pour quelqu'un".

Geoffrey Pouthier, Odile Mangeot et Gérard Deneux, les Amis de l'Emancipation Sociale
Geoffrey Pouthier, Odile Mangeot et Gérard Deneux, les Amis de l'Emancipation Sociale © Radio France / P.Reltien

Les ouvriers qui votent Front national ont un sentiment de dépit : l'impression que l’ascenseur social est enrayé et que le chômage et la précarité les guettent. Selon Florent Gougou, professeur à Sciences Po Grenoble, les ouvriers électeurs du FN ont l’impression d'être pris en tenaille entre les milieux privilégiés à l'abri des besoins, et des immigrés qu’ils perçoivent comme plus protégés. C’est la peur du déclassement :

Ils sont sensibles au discours qui donne du sens à leurs conditions d'existence, aujourd'hui ce n'est pas celui de la gauche.

Sur les plates-bandes de la gauche

C’est parce que la gauche ne répond plus à cette crainte du déclassement que le Front National a pu reprendre une partie de son discours. Notamment sur la santé. Sophie Montel, élue Front National de la région de Bourgogne/Franche-Comté et députée européenne, explique par exemple comment les propositions de François Fillon sur la sécurité sociale ont offert à son parti la possibilité d’une riposte du Front National : "Dès que nous avons eu connaissance du résultat de la primaire, le programme de Fillon a été décortiqué. Quand un candidat veut casser le modèle de la sécurité sociale, il est tout à fait logique que l'on fasse part de nos propositions et que l'on démonte notre adversaire politique, c'est le jeu. Ça s'adresse à l'électorat populaire, aux classes moyennes, aux gens qui peuvent avoir des difficultés à payer leurs soins médicaux si demain François Fillon l'emporte".

Ce soudain intérêt du Front National pour la santé s’est traduit par la création d’un "collectif santé", auquel participent des adhérents et des professionnels de la santé. On y traite toutes sortes de sujets :

  • les déserts médicaux,
  • l'augmentation des effectifs dans les hôpitaux,
  • la baisse des prix des médicaments,
  • la fraude à la carte vitale.

Et des réponses sont formulées dans le but de rassurer les moins fortunés. Sophie Montel explique le fonctionnement de ces réunions : "Les invitations se font sur le fichier des adhérents, on a de tout : des usagers mais aussi des professionnels de santé, des professions libérales, des chirurgiens-dentistes, des médecins, des chirurgiens, des infirmières. Les adhérents sont libres d'inviter des amis, des chaines se mettent en place. Ce seront pour la plupart des électeurs de Marine Le Pen à ces élections présidentielles". L’objectif est clair : recruter de futurs électeurs. Mais les adhérents du Front national ne s'arrêtent pas à ces rassemblements, ils sont aussi présents sur le terrain et distribuent des tracts. Par exemple, cette fausse Carte Vitale grande comme une feuille A4 sur laquelle on peut lire : "Fillon va vous rendre malade" et au verso "Avec Marine protégeons à 100% la santé des français" :

Distribution du tract du Front national "Fillon va vous rendre malade"
Distribution du tract du Front national "Fillon va vous rendre malade" © Radio France / P.Reltien

La stratégie : imiter la gauche pour tenter de capter ceux qu’elle a déçus. En 2011, la CGT avait en effet distribué des tracts similaires. Cyril Keller, le secrétaire départemental de la CGT du Doubs, s'en souvient :

Bien sûr qu'ils copient !

"En voyant le tract du FN, ça m'a tout de suite fait penser à ce qu'on avait sorti à l'époque : des badges avec la carte vitale "La sécu c'est vital". Ça fait un moment que la CGT monte au créneau sur les problèmes de soins. Comme par hasard, en pleine campagne, le FN découvre qu'il y a des problèmes et va intervenir là-dessus".

Cyril Keller, secrétaire départemental de la CGT du Doubs
Cyril Keller, secrétaire départemental de la CGT du Doubs © Radio France / P.Reltien

De manière plus globale, le Front national s'approprie toute une thématique sociale, comme le retour de la retraite à 60 ans, ou la baisse des cotisations sociales de 200€ pour les salariés. Cette opération de séduction visant les votants déçus de la gauche concerne tous les domaines, explique le politologue Florent Gougou :

Le FN se repositionne vers des thématiques associées à la gauche.

"Par exemple, la défense du modèle social français, et le fait de réserver une série de droits sociaux pour les nationaux plutôt que pour les étrangers. Ce message porte dans le monde ouvrier (à droite comme à gauche) : on va vous garantir des droits dans un contexte dans lequel vous êtes frappés par le chômage de masse et une dégradation de vos conditions de vie".

Des jeunes syndicalistes faciles à débaucher

Les militants du Front national parviennent aussi à retourner des syndicalistes déçus. A la CGT, on a été ébranlé par l'affaire Thierry Le Paon qui, sur le terrain, a été vécue comme une trahison. Exemple : Fabien Engelmann, fonctionnaire de collectivité locale en Moselle, ancien adhérent CGT, aujourd’hui maire Front national de Hayange. Résultat : afin de prévenir d'autres retournements éventuels, le cégétiste Cyril Keller rend visite aux syndicalistes des villes tenues par le FN, pour les convaincre de résister aux sirènes des Lepénistes :

Les mairies frontistes essaient d'acheter les organisations syndicales présentes.

"Ils essaient de trouver des candidats, des futurs cadres pour travailler dans les communes. Des fois on va frapper à la porte de militants CGT, ou d'autres organisations syndicales, et certaines choses nous mettent la puce à l'oreille : ça commence par la peine de mort, par "il y a peut-être un peu trop d'immigrés". C'est possible que demain des militants disent qu'ils vont se présenter sur une liste FN".

Pour Florent Gougou, il y a désormais deux publics :

  • Les anciens dont le vote ne change pas,
  • Les jeunes désormais plus perméables au FN.

Il est convaincu que par rapport aux anciens, les jeunes portent un regard différent sur le parti de Marine Le Pen : "L'équation en tête c'était : un ouvrier = de gauche. On avait du mal à penser qu'un ouvrier puisse voter FN. Mais le renouvellement des générations est la dynamique principale dans les changements de vote des ouvriers. Ceux qui votent pour le FN aujourd'hui ont peut-être les mêmes caractéristiques sociologiques que leurs parents, le même type de métier, les mêmes lieux d'habitations, mais pas le même type de comportement électoral". Selon Jean-Yves Camus, directeur de l’observatoire des radicalités politiques, "une génération est en train de passer la main à une autre génération née dans un contexte très différent". Etre né après les Trente Glorieuses et n’avoir connu que la crise, n'avoir vécu que l’alternance gauche/droite depuis 1981, et échapper au syndrome des "prisonniers de la guerre d'Algérie" font de ces jeunes militants des personnes "vierges en politique" et peut-être plus enclines à voter pour Marine Le Pen.

Un discours xénophobe édulcoré

Le thème de l’immigration alimente aussi le moulin du Front national. Dans les années 1980 une de ses affiches annonçait "un million de chômeurs, c’est un million d’immigrés en trop, la France et les Français d’abord". Ce discours anti-immigré s'est poursuivi dans un contexte de crise prolongée. Une fois encore, le contrôleur qualité de Peugeot, Geoffrey Pouthier témoigne de son impact dans les conversations qu'il perçoit :

L'anti-migrant en ce moment, c'est très à la mode.

"Les polémiques, le burkini, le halal, ça fait bien causer. Ils ont l'impression qu'on leur enlève leur identité. Anti-migrant, anti-chômeurs, anti-fonctionnaires : plus que pour des idées, c'est un discours contre des gens et contre un système".

En toile de fond de ces conversations, une peur inexprimée : que leur emploi puisse un jour être occupé par un migrant, même si aucun migrant de la nouvelle vague n’a été embauché chez Peugeot. Ce sentiment est par ailleurs facilité par un discours sur les étrangers qui a été édulcoré. Les migrants ne sont pas stigmatisés en tant qu’individus, mais c'est leur nombre qui est dénoncé. C'est une variante de la phrase de Brice Hortefeux qui avait fait polémique en 2009 : "quand il y en a un ça va, c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes". Pour démontrer que le FN n’est pas un parti xénophobe, Marine le Pen a choisi un porte-parole immigré d’origine égyptienne. Il s'appelle Jean Messiha, il a 46 ans, il est né au Caire et naturalisé français à l’âge de 20 ans. L’homme a fait Sciences Po et l’ENA, il est l’incarnation idéale de ce qui est présenté comme le nouveau FN sur la question de l’immigration. Voici ce qu'il disait à Alexandra Bensaïd dans la Matinale sur France Inter : "Pour qu'il y ait assimilation il faut que les migrations se fassent à dose homéopathique. Quand je suis arrivé à la fin des années 70, on était trois étrangers dans une classe de Français, donc on a pu me prendre en charge. Chose totalement impossible si vous avez 99% d'élèves étrangers".

Le FN se verdit

Pour le jeune Jeremy Navion, (22 ans) étudiant en informatique à Besançon, tout est allé très vite. Chef des réseaux sociaux et responsable du fichier adhérent, il est devenu responsable du site FN du Doubs. Il consacre tout son temps libre à la campagne de Marine Le Pen.

Léonie Cugnot et Jeremy Navion, militants FN
Léonie Cugnot et Jeremy Navion, militants FN © Radio France / P.Reltien

Il travaille aussi à élargir le socle électoral de son parti en visant de nouveaux électeurs, y compris des écologistes. C’est là encore le résultat d’une analyse politique très pragmatique : Nicolas Hulot a jeté l’éponge, Yannick Jadot se ralliant à Benoît Hamon, il ne sera pas présent au premier tour de la présidentielle. Les verts sont divisés alors que l’écologie reste une préoccupation importante pour les français. Résultat : le Front national a mis sur pied plusieurs collectifs : l’un consacré aux animaux, sujet par nature consensuel, et l’autre plus atypique, à la fois écologiste et pro-nucléaire, donc pro-Fessenheim… Un grand écart que justifie la conseillère régionale FN Sophie Montel : "Les électeurs ont compris que les partis écologistes ont trouvé un créneau et qu'ils le développent. Mais dans le fond, à part vociférer contre le nucléaire… Tant qu'on n'aura pas trouvé un moyen fiable de le remplacer qui permette de produire avec les mêmes coûts, on gardera le nucléaire. Il faut mettre en place les conditions nécessaires pour sécuriser, traiter les déchets. Ça nécessite des fonds, on n'a pas de solution aujourd'hui".

A l'assaut des classes moyennes

Le basculement du vote ouvrier est déjà en marche, mais selon l’analyste politique Brice Teinturier, le directeur de l’institut Ipsos*, il reste des voix à prendre : "Dans la France désindustrialisée, il y avait un électorat populaire qui se syndicalisait à gauche, voire très à gauche, donc le basculement vers le FN à l'époque est une certitude. Aujourd'hui, c'est plutôt vers les classes moyennes que le FN arrive à capter de nouveaux électeurs".

7% des électeurs ayant voté à gauche en 2012 disent qu'ils voteront pour Marine Le Pen en 2017.

Pour identifier les nouveaux électeurs du Front national, il faut aussi s'intéresser aux enseignants, un bastion de gauche quasi imperméable au parti jusqu’à il y a peu. Certes, les conditions dégradées d’enseignement, les classes surchargées, les quartiers difficiles, et une forme de désespérance, peuvent expliquer qu’on y retrouve parfois les mêmes phénomènes qu’ailleurs, mais le FN s’organise pour exploiter ce sentiment. C’est notamment ce que fait Aymeric Durox, 31 ans, professeur d’histoire géographie arrivé il y a deux ans en Seine-et-Marne.

Aymeric Durox, enseignant en histoire, a créé le premier collectif Racine
Aymeric Durox, enseignant en histoire, a créé le premier collectif Racine © Radio France / P.Reltien

En 2012, sa mère, enseignante à la retraite, avait voté pour François Hollande. Mais son fils, lui, milite au Front national. Et il a réuni 100 collègues de la région parisienne dans un collectif baptisé Racine : "Ça s'est fait via Facebook. J'ai pris contact avec le responsable local [du FN], et on a cherché tous les adhérents ou sympathisants qui avaient un lien avec l'Education Nationale. J'ai réussi à réunir une quinzaine de profs en 2 mois. Aujourd'hui on est entre 30 et 35 professeurs, des directeurs d'école, des professeurs du premier, second degré et du supérieur."Aymeric Durox alimente un blog accessible à tous. Il prend aussi la défense des chefs d’établissement qui ont eu des problèmes en voulant appliquer la loi de 2004 sur l’interdiction du port du voile. Une interdiction que le FN veut étendre aux universités. Il marche donc sur les traces de la gauche laïque avec l’objectif final de créer 8 collectifs "Racine" en Ile-de-France cette année, ce qui équivaudrait à doubler le nombre d’adhérents.

La dédiabolisation du FN fonctionne-t-elle ?

Aimeric Durox incarne cette nouvelle génération débarrassé des oripeaux qui faisait peur. Nommé professeur principal des Terminales E.S, il estime être devenu cette année un vrai relais d’opinion. Ces collectifs sont peu nombreux mais ils se multiplient et sont très actifs. L’expert Jean-Yves Camus prévient l’effet d’entrainement : "15 personnes motivées, correctement formées et qui par capillarité diffusent leur message dans leur milieu professionnel, en termes de résultat électoral, de retour sur investissement, c'est non négligeable. Il ne faut pas regarder le nombre d'adhérents mais la part du vote captée. Si dans un village, le FN peut recueillir jusqu'à 35% des voies, c'est bien parce qu'il y a un travail de terrain effectué par des relais d'opinions". Le phénomène est encore très minoritaire, mais la députée européenne FN Sophie Montel témoigne d'un changement de comportement à son égard. Elle a le sentiment de ne plus être infréquentable comme elle a pu l’être par le passé : "J'ai deux filles scolarisées au collège et je suis ravie de constater qu'un certain nombre d'enseignants se déclarent, viennent me voir. On m'explique qu'il y a quelques années dans les salles des profs c'était hostile quand il y avait des élections. Il y a un changement."

On a une percée du vote Marine Le Pen chez les enseignants.

Tout pronostic est donc hasardeux. La Grande Bretagne et les Etats-Unis ont récemment montré qu'on ne vote pas seulement pour quelqu’un, mais de plus en plus contre un système. Que Marine Le Pen soit une professionnelle de la politique, que le Front national soit encore caporalisé par une organisation très verticale, qu’il soit, lui aussi, touchés par les affaires, importe peu. Il est encore perçu comme un parti qui n’a jamais gouverné. Jean-Yves Camus, directeur de l’observatoire des radicalités politiques, s'inquiète donc de l'audience que suscite le Front national auprès des laissés pour compte. Selon lui, le vote FN pourrait répondre, au fond, à un désir quasi révolutionnaire : "La question à se poser c'est si ce parti ne répond pas à un besoin d'utopie et d’idéologie dans la vie politique, même si c'est déraisonnable. Il y a un tel fossé entre les institutions et les milieux populaires que je me demande si la prise de risque considérable qu'offre le FN, au lieu d'être un frein, ne devient pas un avantage."

Une sorte de désespérance conduirait certains citoyens à dire "au lieu de modifier le système à la marge, je renverse la table".

Les citoyens vont-ils finir par confier les clés du pouvoir au Front National ? Le climat actuel et les structures qu’il met en place font que plus rien ne semble désormais impossible.

Référence bibliographique :

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*Ipsos est partenaire de France Inter sur cette campagne présidentielle 2017.

Programmation musicale | Bob Dylan, The best is yet to come

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