[scald=222093:sdl_editor_representation]par Yves Clarisse et Marine Pennetier

PARIS (Reuters) - Ils sont minés par le pessimisme, convaincus que leur âge d'or ne reviendra jamais et effrayés par une mondialisation perçue comme une menace. L'obligation de réformer une France en pleine dépression représente un véritable défi pour François Hollande.

Il y a un peu plus de deux ans, un sondage BVA-Gallup international sonnait comme un avertissement.

Les Français y étaient déclarés champions du monde du pessimisme sur leur situation économique future, éclipsant les habitants de pays en guerre comme l'Afghanistan.

Depuis, sondage après sondage, les Français s'enfoncent dans une profonde déprime qui ne semble pas avoir de limite, tout comme la cote de popularité de François Hollande dont la courbe est inversement proportionnelle à celle du chômage.

Selon une enquête de Harris Interactive pour LCP publiée en janvier dernier, les actifs sont 60% à penser que leur vie est pire que celle de leurs parents, seuls les retraités et les plus aisés croyant encore majoritairement à un progrès.

Dans une enquête Ipsos publiée par Le Monde en janvier, 61% des Français voyaient la mondialisation comme une menace et 90% constataient le déclin de la puissance économique de leur pays.

Le directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), Pascal Lamy, bien placé pour mesurer l'état d'esprit des 159 pays membres de son institution, s'en désole.

"La France est un pays qui a une image très forte. Une image très forte mais des performances économiques médiocres", dit-il, plaidant pour une accélération des réformes économiques.

"Mais je crois que les Français n'en ont pas envie parce qu'ils ne voient pas ce que cela leur rapporterait", ajoute-t-il. "Les Français considèrent qu'ils sont un îlot de bonheur provisoire dans un monde de catastrophes. La France a beaucoup de capacités pour s'en sortir, mais ne les voit pas."

SENTIMENT DE DÉCLIN

Gaël Sliman, de l'institut de sondages BVA, celui-là même qui a décerné aux Français leur médaille de champions du monde du pessimisme, partage cette analyse.

"Les Français ont un sentiment de déclin qu'il n'y a pas dans les autres pays", a-t-il expliqué à Reuters.

"Il y a cette idée qu'ils avaient un système formidable, un modèle qui marchait bien et que progressivement ce modèle, inexorablement, va aller moins bien. En France, cette idée s'est ancrée parce qu'au fil des années, on a expliqué aux Français qu'il fallait faire des sacrifices et que ce qu'ils avaient hier, ils ne l'auraient plus demain, sans jamais leur proposer un contre-modèle, sans jamais leur expliquer qu'il faudrait peut-être faire des efforts pendant deux ou trois ans mais dans l'espoir que dans quatre ans, ça irait mieux."

Les livres qui traitent des symptômes du mal français se multiplient, jusqu'à faire de l'ouvrage "Le déni français, les derniers enfants gâtés de l'Europe", de Sophie Pedder, un véritable phénomène médiatique.

Sans rien partager de l'analyse de la journaliste du très libéral hebdomadaire The Economist sur ce qu'il faudrait faire pour y remédier, le futur secrétaire général de la CGT, Thierry Lepaon, voit un double risque découlant de cette situation.

"Le premier risque, c'est que les gens ne croient plus en rien et ne participent plus", a-t-il déclaré à Reuters. "Et là, ce serait un recul dans notre civilisation."

"Le deuxième, c'est la montée du Front national et d'avoir des discours extrêmes qui opposent les salariés entre eux, ce qui nous conduirait vers une guerre civile."

LA NÉCESSITÉ D'UN NARRATIF

Pour François Hollande, toute la difficulté est de réformer un pays atteint par un tel pessimisme, puisque ces réformes sont perçues non pas comme un moyen d'améliorer leur avenir à terme mais comme une aggravation certaine de leur sort.

La plupart des analystes et commentateurs estiment qu'il faut trouver un moyen de prendre les Français par la main afin de susciter l'adhésion pour les convaincre que leur avenir ne sera pas forcément si sombre qu'ils ne le pensent.

"Il faut un narratif", explique Pascal Lamy. "Il y a des pays qui ont réussi. Il faut convaincre que ça va aller mieux."

L'Allemagne, la Suède ou le Danemark ont en effet mené, depuis la fin des années 1990 ou le début des années 2000, des réformes qui ont permis à la fois de réduire les déficits et le chômage, essentiellement par une réforme du marché du travail et une utilisation économe des deniers publics.

Résultat, le chômage, baromètre crucial du moral d'un pays, touche plus d'un quart des jeunes en France mais ne concerne que 8% de cette catégorie en Allemagne. Dans la population active, il affecte moitié moins d'Allemands que de Français, même si ces derniers insistent sur le creusement des inégalités outre-Rhin.

Après son élection, le président français a délibérément cherché la voie de l'apaisement d'une société française qu'il estimait traumatisée par son prédécesseur Nicolas Sarkozy.

MOTS TABOUS

La réforme par la concertation du marché du travail et bientôt des retraites, le lancement d'un pacte de compétitivité salué par les entreprises, mais dont l'effet risque d'être lent à se concrétiser, la réduction modérée des déficits et les dispositifs sociaux de lutte contre le chômage l'illustrent.

Mais les mots qui restent tabous en disent long sur la peur de l'exécutif de brusquer une population frileuse: pas question de parler d'"austérité" ou de "choc" de compétitivité, à la grande surprise des responsables allemands.

Pour Gaël Sliman, le phénonème ne date pas de François Hollande : même si les Français sont conscients de la nécessité de réformer leur pays", dit-il, "aucun homme politique jusqu'à présent n'a fait l'effort de demander des sacrifices vraiment importants" pour redresser durablement la situation.

Depuis 20 ans, ni Jacques Chirac, échaudé par les grandes grèves qui ont marqué le début de son règne en 1995, ni Nicolas Sarkozy, élu sur le thème de la "rupture" mais bien vite confronté à la crise financière, puis de la dette, n'ont jamais voulu tenir un discours churchillien, même de loin.

L'actuel président français, en outre, estime devoir prendre en compte les états d'âme de l'aile gauche du Parti socialiste, qui réclame un changement de politique et rejette l'austérité.

"Le grand problème, c'est que François Hollande gère la France comme il gérait le Parti socialiste", estime le député européen écologiste Daniel Cohn-Bendit.

Dans sa contribution à l'ouvrage "La France des illusions perdues" (Editions de l'Aube), l'économiste Nicolas Baverez estime que "les grandes crises, comme les grandes guerres, exigent une stratégie claire et un leadership politique fort".

Il juge pourtant que la peur des Français "reste teintée d'espoir", tant il est vrai que leur pays dispose d'atouts rares dans le monde: une démographie à faire pâlir d'envie les Allemands, des infrastructures développées, une épargne abondante et des pôles d'excellence publics et privés.

Pour le sociologue Gérard Mermet, auteur de "Francoscopie: Tout sur les Français" (Larousse), le pays est prêt à réagir.

"La France procède non par évolutions mais par révolutions, comme le disait Raymond Aron ; confrontée au gouffre devant elle -des indicateurs économiques et sociaux presque tous au rouge-, elle décidera d'un sursaut national", écrit-t-il.

Avec Emmanuel Jarry, édité par Patrick Vignal

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