Un coup d'État a été perpétré lundi en Birmanie par l'armée qui a arrêté la cheffe de facto du gouvernement civil Aung San Suu Kyi, proclamé l'état d'urgence pour un an et placé ses généraux aux principaux postes. Retour sur un coup d'État qui n'est pas une surprise, en sept questions.

Un manifestant pro-démocratie à Bangkok le 1er février 2021
Un manifestant pro-démocratie à Bangkok le 1er février 2021 © AFP / Lillian SUWANRUMPHA

Des véhicules blindés déployés, quelques partisans de l'armée en train de défiler, mais aucune présence massive de militaires : la Birmanie a été le théâtre lundi d'un coup d'État sans effusion de sang qui marque un coup d'arrêt brutal pour la jeune démocratie.

Que s'est-il passé ?

Tout s'est passé en quelques heures. Peu après 3h du matin, des observateurs repèrent des perturbations dans les télécommunications et l'accès à Internet. Réveillé, un parlementaire, membre du parti de la Ligue nationale pour la démocratie (le mouvement d'Aung San Suu Kyi) et résidant à Naypyidaw, la capitale, tente de savoir ce qui se passe.

"Des membres de ma famille sont sortis pour tenter de se renseigner, les forces de sécurité leur ont dit de rentrer chez elles, que les soldats étaient à l'extérieur du bâtiment" où résident les parlementaires, a raconté à l'AFP un député (sous couvert d'anonymat par peur de représailles).

Quelques heures plus tard, les militaires procèdent à une vague d'interpellations, dont la cheffe de facto du gouvernement civil, Aung San Suu Kyi, et le président de la République, Win Myint. L'armée bloque les axes autour de Naypyidaw avec des troupes armées et des véhicules blindés, tandis que des hélicoptères la survolent. À Rangoon, les soldats de Tatmadaw, le nom officiel des forces armées birmanes, s'emparent de l'hôtel de ville et bloquent l'accès à l'aéroport international.

Puis, les militaires déclarent, sur leur chaîne de télévision Myawaddy TV, l'état d'urgence pour une durée d'un an et placent leurs généraux aux principaux postes, mettant brusquement fin à dix ans de transition démocratique.

Qu'est devenue Aung San Suu Kyi ?

Aung San Suu Kyi et le président de la République WIN MYINT ont été arrêtés à l'aube et placés en détention. Réseaux sociaux, communications perturbées… À leur place, Min Aung Hlaing, le tout-puissant chef de l'armée, concentre désormais les pouvoirs "législatif, administratif et judiciaire", tandis qu'un autre général, Myint Swe, est désigné président par intérim, un poste largement honorifique.

L'armée est donc pleinement de retour au pouvoir à Rangoon, armée détestée avec laquelle l'icône Aung San Suu Kyi, adulée par les Birmans, avait tenté de composer depuis 2015 dans un partage des pouvoirs qui vient de s'effondrer.

Comment réagit la population ?

Plusieurs Birmans rencontrés par l'AFP ont exprimé leur déception. "J'avais hâte d'un avenir meilleur", relève un homme de 64 ans en train de faire la queue pour obtenir de la nourriture, alors que le pays est déjà frappé de plein fouet par la pandémie de coronavirus (plus de 140 000 cas et 3 000 décès recensés). "C'est extrêmement bouleversant", "je ne veux pas de putsch militaire", pouvait-on entendre dans les rues de Rangoon, la capitale économique de plus de cinq millions d'habitants.

Tous ne ressentent pas ce même désarroi : plusieurs camions ont traversé à grande vitesse les rues de Rangoon, des partisans de l'armée agitant à leur bord des drapeaux et chantant des hymnes nationalistes.

Comment en est-on arrivé là ?

Ce sont les élections législatives de novembre qui ont servi de déclencheur. Le parti d'ASSK, la Ligue nationale pour la démocratie, a fait un triomphe : 82 % des voix, encore plus qu'en 2015. Le parti affilié à l’armée s'est lui retrouvé complètement laminé... Une véritable humiliation pour les généraux, qui n'ont cessé de dénoncer des fraudes et demandé le recomptage de tous les bulletins.

L’armée affirme avoir recensé au moins 8,6 millions de cas de fraude, dont des milliers d’électeurs centenaires ou mineurs. La Commission électorale a récusé ces accusations, jeudi 28 janvier, assurant que le scrutin avait été "libre, juste et crédible" et avait reflété "la volonté du peuple".

Malgré la dissolution de la junte en 2011, l'armée avait gardé beaucoup de pouvoir en Birmanie, et réussi à instaurer un régime hybride, pas tout à fait autocratique ni tout à fait démocratique… Avec certes un gouvernement civil dirigé par ASSK, mais un vice-président issu des rangs de l'armée et trois miliaires à des ministères clé (Intérieur, Défense et Frontières).

La gouvernance quotidienne était un exercice de funambule, contraignant ASSK à s'aligner sur les militaires : on l'a vu sur la question des Rohingyas où, malgré les accusations de génocide, elle n'a jamais condamné les massacres contre la minorité musulmane, allant même même jusqu’à défendre elle-même son pays devant la Cour internationale de justice à La Haye, ce qui lui a valu de perdre beaucoup de crédit sur la scène internationale. En 2017, des centaines de milliers de Rohingyas ont fui les exactions de l'armée et se sont réfugiés au Bangladesh voisin.

Ce coup d'État est-il une surprise ?

Le moins que l'on puisse dire, c'est que les militaires birmans avaient prévenu. Depuis la semaine dernière, le ton était monté d'un cran, l'armée ayant menacé de révoquer la Constitution si - selon elle - la loi n'était pas respectée. Message reçu par de nombreux Birmans qui n'oublient pas que depuis un demi-siècle, la vie de leur pays est rythmée par les coups d'État (trois depuis 1948).

Qu'est-ce qui va se passer maintenant ?

Tout dépend de la réaction de la population... Aung San Suu Kyi, l'ancienne opposante restée 15 ans en résidence surveillée après son retour au pays en 1988, incarne toujours la figure de l'opposition face à la dictature militaire. Elle est toujours adulée par la majorité de Birmans alors que l'armée, qui a dirigé le pays pendant 50 ans fait l'objet d'une méfiance - pour ne pas dire d'une haine - tenace.

On voit mal ce que les militaires auraient à gagner à reprendre le contrôle des affaires dans ce climat, et à faire de l’"Antigone de Rangoon" une martyre nationale.

Comment ont réagi les grandes capitales internationales ?

Le putsch a immédiatement été condamné à travers le monde, l'ONU dénonçant un revers terrible pour un pays qui, depuis dix ans, s'efforçait d'accélérer les réformes. L'Union européenne a "fermement" condamné le coup d'État et a réclamé "la libération immédiate" des personnes détenues. De son côté, la France a appelé à ce que "le vote des Birmans soit respecté". Gabriel Attal, le porte-parole du gouvernement a ajouté : "Il y a eu des élections au mois de novembre dernier, madame Aung San Suu Kyi a été élue et dans ces conditions, nous appelons à ce que le résultat des urnes soit respecté."

La Chine a quant à elle appelé les acteurs militaires et politiques en Birmanie à "régler leurs différends dans le cadre de la constitution et des lois". "La Chine est un voisin amical de la Birmanie", a rappelé le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, lors d'une conférence de presse.