[scald=211995:sdl_editor_representation]par Emmanuel Jarry

PARIS (Reuters) - La montée des tensions sociales et la multiplication de conflits très médiatisés mettent à l'épreuve la crédibilité et la méthode du gouvernement, à l'approche de réformes délicates comme celles des retraites ou du financement de la protection sociale.

François Hollande et son Premier ministre s'efforcent de conjurer le risque majeur que constituerait la convergence de plans sociaux à répétition, d'une aggravation de la précarité, de la montée du chômage, d'une pression sur le pouvoir d'achat et de la division syndicale, facteur de dérapages incontrôlés.

Neuf mois après le retour de la gauche au pouvoir, des responsables gouvernementaux ne veulent pas croire à l'image d'une France "cocotte-minute" au bord de l'explosion, fabriquée selon eux par l'effet de loupe des médias.

De fait, les syndicats n'ont mobilisé mardi matin qu'un millier de personnes représentant une dizaine de sociétés concernées par des plans sociaux et des fermetures de sites, devant le siège de Goodyear, près de Paris.

Parmi les manifestants, l'ex-candidat trotskiste à l'élection présidentielle Philippe Poutou a reconnu une mobilisation inférieure aux attentes des organisateurs.

"Aujourd'hui, avec la peur de la précarité, du lendemain, les gens ont tendance à baisser la tête, mais on espère que ce soit le début du réveil social", a-t-il dit.

Au même moment, quatre syndicats - dont Force ouvrière (FO) mais pas la CGT - faisaient connaître leur soutien à un plan d'accompagnement à la suppression de 8.000 postes à PSA.

Mais ces conflits ne sont que la partie la plus visible d'un malaise à la fois plus étendu et plus profond.

"Il y a une urgence sociale. Nous développons beaucoup d'actions pour y répondre. Mais elle ne se limite pas aux salariés les mieux organisés", dit-on de source gouvernementale. "Cela fait partie des préoccupations que nous devons avoir."

RADICALISATION

Le chef de l'Etat a confirmé lundi son intention de légiférer sur la reprise des sites rentables pour limiter les fermetures d'usines.

Le gouvernement a transmis au Conseil d'Etat le projet de loi issu de l'accord du 11 janvier entre le patronat et trois centrales syndicales sur la réforme du marché du travail.

Un dispositif de sécurisation de l'emploi sur lequel mise le ministre du Travail, Michel Sapin, pour éviter les licenciements et relancer le dialogue social dans les entreprises.

"C'est d'abord le dialogue social dans l'entreprise qui peut apporter des solutions négociées", a-t-il déclaré à Reuters.

Quant aux organisations syndicales, elles "savent être responsables même lorsque la colère est forte et légitime", fait-il valoir. "Elles sauront faire face aux risques de tensions excessives."

Mais pour Guy Groux, chercheur à l'Institut de sciences politiques (Cevipof), la radicalisation "existe déjà".

"On a connu ça en 2009 mais les conflits restaient localisés. Aujourd'hui, il y a une sorte de coagulation", explique ce spécialiste des mouvements sociaux.

Lors de la crise financière de 2008-2009, l'unité syndicale avait permis de canaliser les inquiétudes et les humeurs.

François Hollande et son gouvernement ont aussi beaucoup misé sur le dialogue avec et entre les partenaires sociaux pour déminer une situation aggravée par la montée du chômage.

Mais l'unité syndicale a aujourd'hui éclaté, même si cela prend des formes variées. La CGT et FO ont ainsi lancé un appel à manifester le 5 mars contre l'accord du 11 janvier.

Un rejet dans lequel Guy Groux voit un facteur de nature à favoriser la convergence des mécontentements et la montée de revendications, comme l'exigence d'une loi anti-"licenciements boursiers", portée par la gauche de la gauche.

"Cela va dans le sens d'une détermination beaucoup plus forte, et la division et la faiblesse des syndicats autorisent beaucoup de mouvements périphériques ou incontrôlés", dit-il.

À VUE

Facteur aggravant : le volontarisme du gouvernement a montré ses limites dans certains des dossiers les plus médiatisés.

C'est le cas de Petroplus, dont les salariés ont été soumis au régime de la douche écossaise par la succession des annonces et contre-annonces sur la reprise éventuelle de leur site.

Et pour l'usine de Goodyear à Amiens-Nord, le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, a dû admettre que le groupe américain Titan, un temps pressenti, avait jeté l'éponge.

"C'est vrai que la conjoncture économique est défavorable mais le gouvernement donne l'impression de naviguer à vue et de ne pas avoir de stratégie bien établie", estime Guy Groux.

"Ça ne va pas du tout dans le sens d'un apaisement des consciences et la confiance des salariés et des syndicats vis-à-vis de ce gouvernement risque d'être tout à fait déficiente."

Thierry Lepaon, qui succédera en mars au secrétaire général de la CGT Bernard Thibault, a ainsi accusé dans le Journal du Dimanche le socialiste François Hollande de "s'inscrire dans la suite" de son prédécesseur UMP Nicolas Sarkozy.

Une accusation relayée par la base : "Il y a de quoi être scandalisé avec un gouvernement de gauche qui prône le dialogue social à tout va et fait en réalité tout le contraire", a dit mardi Mickael Wamen, délégué CGT de Goodyear-Amiens-Nord.

Mais pour Guy Roux, le pari gouvernemental d'un modèle de relations sociales calqué sur celui des pays d'Europe du Nord se heurte à une faiblesse structurelle beaucoup plus profonde.

"La grande différence est que dans ces pays on a de grands partis sociaux-démocrates alors qu'en France on a plutôt un parti d'élus. Et il y a dans ces pays des syndicats très puissants sur lesquels s'appuient les sociaux-démocrates."

"En France, on veut établir un modèle social-démocrate sans en avoir les assises politiques, historiques, culturelles. C'est toute la difficulté pour le gouvernement actuel", ajoute-t-il.

Avec Marine Pennetier à Rueil-Malmaison, édité par Yves Clarisse

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