[scald=66635:sdl_editor_representation]par Patrick Vignal

PARIS (Reuters) - S'il suffisait de concentrer tous les maux de la société française pour s'inviter dans la campagne pour la présidentielle, les banlieues y auraient généreusement droit de cité.

Ce sujet brûlant n'est pourtant guère évoqué par les ténors des partis que par quelques mots clés réducteurs, souvent dotés d'une consonance négative : insécurité, immigration, islam...

Entre les populations des excroissances aux portes des grandes villes et une classe politique dans laquelle elles ne se reconnaissent pas, le dialogue semble rompu.

"Il n'y a aucune force politique capable de comprendre ce qui se passe en profondeur dans ces quartiers populaires, de travailler avec eux, de construire une politique pour ceux qui souffrent le plus dans cette société", dénonce Patrick Braouezec, fin connaisseur des banlieues en sa qualité de député apparenté communiste de Seine-Saint-Denis, président de la communauté d'agglomération Plaine Commune et ancien maire de Saint-Denis.

Si le mot "banlieues" lui-même est tabou, il figure néanmoins en filigrane dans les débats sur la délinquance, l'identité nationale ou encore le défi que pose l'islam à la tradition laïque française.

Dans les "quartiers populaires", personne ne se trompe sur la cible véritable de ces discours. A l'ombre des tours de départements dont les numéros sonnent comme une menace, la colère gronde. Il suffit d'une étincelle pour qu'elle explose, comme lors des émeutes de l'automne 2005.

Les médias comme les hommes politiques s'éveillent alors à cet univers parallèle d'ordinaire occulté pour en offrir une vision déformée, faite de voitures calcinées et d'images fugitives de jeunes en perte de repères dont le discours se résume à des actes de violence contre les symboles de l'autorité.

"La banlieue, on la convoque soit quand ça brûle, soit lorsqu'on essaye d'innover à la recherche de l'électorat populaire," déplore Nordine Nabili, directeur du Bondy Blog, un média innovant né dans le sillage des émeutes de 2005 et qui s'efforce de donner la parole aux jeunes de banlieue.

"J'ai l'impression que la banlieue est une question périphérique dans tous les sens du terme et qu'aucun parti politique ne propose quelque chose de sérieux", ajoute-t-il.

Avec un taux de chômage qui atteint 45% pour les 15-25 ans dans les secteurs les plus défavorisés, soit près de deux fois plus que la moyenne nationale, des statistiques record en matière de décrochage scolaire et un environnement crispé par les tensions communautaires, la banlieue offre l'image d'un monde difficile où il ne fait pas bon vivre.

Comment en est-on arrivé là ? Les enfants de la dernière génération du "baby-boom" se souviennent pourtant avoir été heureux dans ces tours et ces barres qui offraient tous les attraits du confort moderne et où leurs parents économisaient pour, plus tard, s'offrir un petit pavillon ceint d'un jardin.

Les "grands ensembles", parés depuis les années 1960 de maux qu'ils ne méritent qu'en partie, n'ont cessé depuis de se détériorer. Et surtout, leur population a changé.

"RACAILLE" ET "SAUVAGEONS"

La nouvelle politique d'immigration mise en oeuvre sous l'effet des chocs pétroliers et de l'entrée dans la crise économique s'est traduite notamment dans les années 1970 par le maintien en l'état du nombre d'étrangers dans le pays et l'autorisation du regroupement familial.

Ces familles étrangères ont alors accédé en masse au logement social et se sont installées dans les quartiers que, contrairement aux habitants précédents, elles n'allaient plus quitter, bloquées par un ascenseur social en panne.

"Il s'est passé qu'on est sorti des Trente Glorieuses", résume Patrick Braouezec. "A partir de 1974 et de la première crise du pétrole, les choses ont commencé à se dégrader. Aujourd'hui, on est dans un monde de plus en plus dur, de plus en plus violent."

Cette violence des banlieues, les hommes politiques préfèrent souvent la stigmatiser plutôt que d'en rechercher les racines. Des "sauvageons" de l'ex-socialiste Jean-Pierre Chevènement (1999) à la "racaille" de Nicolas Sarkozy (2005), les jeunes des banlieues ont droit à des qualificatifs peu flatteurs dans les discours des ministres de l'Intérieur.

A droite comme à gauche, des efforts ont tout de même été tentés pour mener une politique de la Ville, ce serpent de mer lancé par les socialistes après l'accession de François Mitterrand à la présidence de la République en 1981 et qui a continué depuis à onduler avec plus ou moins de bonheur.

On a inventé des sigles à la pelle et présenté plusieurs "plans Banlieues", dont le dernier, lancé en juin 2008 par François Fillon et incarné par Fadela Amara, secrétaire d'Etat chargée de la politique de la Ville jusqu'en novembre 2010, semble s'être perdu en route, faute d'un financement approprié.

Le candidat Nicolas Sarkozy avait pourtant promis, lors de sa campagne pour la présidentielle de 2007, un "plan Marshall" pour les banlieues. Il était revenu sur le sujet après son élection, évoquant en février 2008 un plan "Espoir banlieue" et affirmant lors d'un discours à l'Elysée devant des habitants de quartiers difficiles qu'il fallait "réinventer la ville".

Issue des cités et figure de leur engagement au sein du mouvement Ni putes, ni soumises avant d'accéder au gouvernement, Fadela Amara avait dessiné les grandes lignes de cet ambitieux projet qui devait se concentrer sur une centaine de quartiers avec comme priorités l'insertion par le travail, la lutte contre l'échec scolaire et le désenclavement.

La secrétaire d'Etat avait évoqué imprudemment un effort d'un

milliard d'euros pour ce vaste programme avant d'être écartée du gouvernement pour devenir un double symbole : celui de l'échec de la politique en banlieue mais aussi de la difficulté pour les personnalités issues de cet univers à s'immiscer dans le milieu des décideurs pour promouvoir leur cause.

Le problème des banlieues, où plutôt des "quartiers" puisque certains ont été érigés à la hâte dans le coeur même des villes, à été identifié et cartographié précisément par le Comité interministériel des Villes (CIV), qui a dressé une liste de 751 Zones urbaines sensibles (Zus) délimitées par un gros trait rouge sur un atlas très détaillé.

Les solutions, par contre, se font attendre, même si des efforts réels ont été entrepris, pour tenter de dynamiser les banlieues en y attirant des entreprises ou des grandes écoles et pour en modifier l'urbanisme en démolissant des barres disgracieuses pour les remplacer par des structures plus humaines.

LE GRAND PARIS S'ÉVEILLE

Des projets ambitieux ont fini par voir le jour, à l'image du Grand Paris, qui vise à remodeler la région capitale jusqu'à l'estuaire de la Seine pour faire d'un Paris alangui une métropole vivace à l'image de Londres, New York ou Shanghai.

Le gouvernement et la région Ile-de-France, présidée par le socialiste Jean-Paul Huchon, ont ainsi conclu en janvier dernier un accord qualifié d'historique par les principaux protagonistes sur un investissement massif et conjoint dans les transports.

Quelque 32,5 milliards d'euros doivent être investis d'ici 2025 dans 155 km de lignes de métro automatique autour de la capitale, 57 gares, la modernisation et le prolongement des lignes existantes, etc.

Ce programme suscite encore bien des réticences et se résume selon certains détracteurs à son volet transports. Faux, a répondu récemment Nicolas Sarkozy en insistant sur les 650 projets d'aménagement et de développement urbain recensés par l'Atelier international du Grand Paris.

La banlieue est bien sûr concernée au premier chef par ce chantier pharaonique, notamment par un réseau de transports destiné à la désenclaver mais aussi par un vaste plan de constructions de logements et quelques grands projets culturels.

La symbolique de certains, comme la création d'une "Villa Médicis" pour accueillir des artistes et un centre d'art à la frontière entre Clichy-sous-Bois et Montfermeil, centre névralgique des émeutes de 2005, peut prêter à sourire mais la bonne volonté des promoteurs du Grand Paris est indéniable.

"Il faut dire que pendant 20 ans, rien n'avait été fait", concède Maurice Leroy, le ministre de la Ville, pour qui le Grand Paris est "irréversible" et résisterait à une éventuelle alternance, en raison notamment de financements à long terme déjà votés.

Le Grand Paris, ajoute le successeur de Fadela Amara, a permis de casser les barrières entre territoires administratifs tracés arbitrairement, dont les limites apparaissent plus absurdes en banlieue qu'ailleurs, et d'établir le dialogue entre élus de sensibilités politiques différentes.

L'urbanisme, cependant, n'est qu'une réponse cosmétique à une question dont le fond est social. La "sarcellite", nom donné dans les années 1960 à la maladie des grands ensembles provoquée par les répercussions déprimantes d'une architecture qualifiée de "concentrationnaire", n'est pas au coeur de la crise des banlieues, estime ainsi Patrick Braouezec.

"On essaye de limiter les démolitions parce qu'on ne pense pas que le bâti soit en cause", dit-il en évoquant son action au sein de Plaine Commune. "Les cellules de logement sont plutôt agréables. Par contre, on n'a pas traité les espaces publics. On a de grands espaces sans statut et on fait n'importe quoi dedans."

Pour cet élu, "ce n'est pas le bâti qui est en cause, c'est la situation des gens dans le bâti."

Nordine Nabili abonde dans le même sens en pointant du doigt l'absence d'une politique sociale : "La société française a estimé pendant très longtemps qu'il n'y avait pas de problème des banlieues, que ces questions-là n'étaient pas ancrées dans la problématique sociale. On a pensé que ces gens-là allaient partir. On a construit très vite sans se poser la question du peuplement".

LA MAMIE ET LE DEALER

Incapable d'organiser la vie sociale dans les quartiers, la République a été remplacée dans ce rôle par l'islam, conclut pour sa part le politologue Gilles Kepel, auteur d'une enquête réalisée à Clichy-sous-Bois et Montfermeil, deux communes décidément emblématiques.

Dans son étude, publiée début octobre par l'Institut Montaigne, Gilles Kepel raconte un sentiment de mise à l'écart qui se traduit par une intensification des pratiques religieuses, illustrée par la fréquentation sans cesse croissante des mosquées et la pratique du ramadan, quasiment automatique chez les hommes.

Gilles Kepel et les cinq chercheurs qui l'ont accompagné dans ses travaux prennent notamment l'exemple des cantines scolaires, désertées parce qu'elles coûtent trop cher pour les familles les plus pauvres mais aussi et surtout parce qu'elles ne respectent pas le halal.

"Apprendre à manger, ensemble, à la table de l'école est l'un des modes d'apprentissage de la convivialité future à la table de la République", estime Gilles Kepel, qui constate un phénomène de "réislamisation culturelle" des banlieues entamé dès la fin des années 1990.

Un islam plus ou moins menaçant n'est pas le seul cliché qui colle aux murs des banlieues. L'insécurité en est un autre, avec une police que l'on caillasse dès qu'elle ose s'aventurer dans des zones qui refusent l'autorité républicaine, ou encore des cités livrées aux mains de truands qui contrôlent une économie parallèle reposant sur le trafic de stupéfiants.

Cette réalité, les jeunes de banlieues ne la nient pas et relèvent qu'elle pourrit le quotidien des habitants de ces quartiers que Nicolas Sarkozy avait dit vouloir "nettoyer au Kärcher", où victimes et responsables de l'insécurité se côtoient au quotidien

"Dans une même tour, on a la mamie qui a peur d'aller retirer son argent à la poste et on a les dealers de drogue," relève Kahina Mekdem, assistante d'éducation dans un lycée, animatrice d'un centre de loisirs en Seine-Saint-Denis et jeune blogueuse au Bondy Blog.

Pour faire face à cette situation, certaines personnalités politiques préconisent des solutions radicales, à l'image de Marine Le Pen.

"Il y a sur le territoire français 5.000 leaders de délinquance, c'est-à-dire des chefs de mafia," déclarait ainsi la présidente du Front national dans un entretien accordé fin août à Reuters. "Il faut mettre hors d'état de nuire ces 5.000 personnes qui sont connues par les services de police et les extraire de leurs quartiers".

Pour Alexandre Devecchio, gamin du "93" devenu un étudiant brillant, et lui aussi blogueur au Bondy Blog, Marine Le Pen ne caricature pas tant que cela.

"Il ne faut pas faire d'amalgame non plus mais dire qu'il y a 5.000 caïds en banlieue, c'est vrai aussi", dit-il. "Il faudrait se demander pourquoi ils sont là. Si on n'avait pas abandonné ces zones-là, on n'en serait pas là."

LA PICARDIE À LA LOUPE

Bouc émissaire idéal, la banlieue n'est que le révélateur d'un mal-être plus profond. Ses problèmes sont ceux de la société française dans son ensemble, aggravés par une conjonction de facteurs défavorables et concentrés sur un espace restreint.

"On devrait parler de la banlieue comme on parle de la Picardie", estime Kahina Mekdem. "C'est comme si on prenait une loupe pour regarder les problèmes de la France."

Contrairement aux campagnes, les quartiers populaires débordent d'énergie, un cocktail facteur d'espoir mais également à l'origine des explosions épidermiques qui, de temps au temps, rappellent au reste du monde l'acuité du problème.

"Le malaise dans le milieu rural est sans doute aussi profond, notamment chez les jeunes, sauf qu'ils n'ont pas la moelle pour le manifester", fait valoir Patrick Braouezec. "Personne n'ira brûler un tracteur."

Entre les villes qui ferment les yeux et les banlieues qui serrent les poings s'est érigé un mur plus épais qu'un boulevard périphérique, que même les acteurs politiques de bonne volonté n'arrivent plus à fissurer.

"Il y a une frontière qui s'est dessinée entre les quartiers populaires et le reste de la société", soupire Aladine Zaiane, licencié en sciences politiques de 25 ans qui a grandi à Montreuil, en Seine-Saint-Denis, où il vit toujours.

"On a laissé la situation pourrir depuis longtemps, avec l'immigration, la vie chère et plein de choses qui se sont mélangées, et on obtient une situation où les gens se désintéressent des quartiers, jusqu'aux politiques", poursuit-il. "Une adjointe à Sevran me disait, on n'arrive plus à faire rêver les gens, ils ne croient plus en nous."

En 2007, la banlieue s'était mobilisée en masse pour aller voter, parce qu'une campagne en ce sens, menée par des personnalités telles que l'humoriste Jamel Debbouze, avait porté ses fruits, et aussi parce que la stigmatisation des banlieues par le ministère de l'Intérieur devenu candidat à la présidence, Nicolas Sarkozy, avait incité les populations des quartiers à lui faire barrage.

Le phénomène se reproduira-t-il au printemps prochain ? Patrick Braouezec en doute.

"Je ne suis pas sûr que ça marchera deux fois aussi spontanément", dit-il. "Le rejet de Nicolas Sarkozy n'est pas suffisamment fort pour être la seule raison pour se déranger et il n'y a pas d'adhésion à un projet politique auquel les populations des quartiers populaires puissent s'identifier. Il y a un risque d'abstention assez forte, même à la présidentielle."

UN AVENIR À INVENTER

La parole politique en direction de la banlieue reste donc à inventer

"Il y a un discours infantilisant vis-à-vis des quartiers", relève Nordine Nabili. "On se comporte soit comme un policier, soit comme un curé, en venant faire de la philanthropie. On est soit des voyous qu'il faut redresser, soit des enfants qu'il faut éduquer et accompagner gentiment."

Cette approche a été illustrée récemment lors des journées parlementaires de l'UMP, où François Fillon a célébré dans une même phrase la "farouche envie de République" et la "profonde envie d'ordre et de réussite" qui existeraient, selon lui, "dans nos quartiers".

Et le Premier ministre de saluer, de la part de son gouvernement, une action "pour désenclaver les cités, pour soutenir les élèves méritants, pour casser les trafics de drogue, pour stopper et pour renvoyer l'immigration irrégulière."

"Nous avons investi, nous avons démoli, rénové des quartiers entiers et en la matière, il faut dire que notre majorité à fait bien plus que celles qui l'ont précédée", a-t-il ajouté.

Et qu'en dit la gauche ? Pas grand-chose, à en croire son silence sur ce thème lors des débats ayant entouré la primaire socialiste.

"Le Parti socialiste se comporte avec cet électorat comme un électorat captif", estime Nordine Nabili. "Ils se sont dit longtemps, de toute façon, la banlieue ne votera jamais à droite. Ce n'est pas tout à fait exact et, surtout, la banlieue vote de moins en moins".

S'ils dénoncent ceux qui préconisent des remèdes miracles, les experts qui se penchent au chevet des banlieues insistent sur le fait que des solutions existent.

Nordine Nabili invite l'Etat à réinventer l'école pour lui permettre de favoriser l'intégration économique et sociale des jeunes des banlieues.

Patrick Braouezec se propose pour sa part, un peu naïvement peut-être, de faire vivre ensemble les habitants des métropoles, banlieues comprises, par le partage de l'espace public mais également par le biais de politiques culturelles, de loisirs ou festives.

Quant à Gilles Kepel, il souhaite l'émergence d'élites issues de la diversité, d'élus et de hauts fonctionnaires "musulmans républicains" issus d'une classe moyenne qui se dessine malgré les difficultés.

La route sera longue mais peut être belle, souligne Nordine Nabili, sans se faire cependant trop d'illusions sur la volonté de la classe politique d'entreprendre un chantier aussi considérable.

"Ce qu'il reste en France, comme projet politique ambitieux, c'est la banlieue, et je pense qu'on pourrait donner des leçons au monde entier mais il n'y a pas un candidat qui dit ça parce que s'il le dit, il est grillé", dit-il.

Puis il rêve tout haut à un avenir radieux pour ces banlieues dans l'horizon paraît si bouché :

"Malgré les difficultés, malgré la crise, le problème des banlieues, si on s'y attaque à fond, dans 20, 25 ans, on changera radicalement le visage des villes", dit-il.

"C'est rien du tout, 20, 25 ans, ça veut dire que les mômes qui naissent aujourd'hui en banlieue, ils ne grandiront plus dans les banlieues telles que nous, on a pu les vivre."

Edité par Yves Clarisse

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