[scald=98439:sdl_editor_representation]par Emmanuel Jarry

PARIS (Reuters) - Les chaînes de télévision d'information continue sont devenues une pièce centrale du dispositif des candidats à l'élection présidentielle française, qui sont en direct de manière quasiment permanente, une des grandes nouveautés du cru 2012.

Selon le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), le temps de parole cumulé des candidats sur BFM-TV, i> Télé et LCI a été de 356 heures du 1er janvier au 24 février.

Il n'a été que de 118 heures sur les chaînes généralistes. Et l'écart en matière de temps d'antenne - qui mesure toute apparition, même muette - est sans doute encore bien supérieur.

Le 16 février, les téléspectateurs des chaînes info ont pu s'immiscer en direct dans les conversations du candidat Nicolas Sarkozy avec des commerçants d'Annecy. Deux jours plus tard, ils assistaient de la même façon à l'arrivée du chef de l'Etat à son QG de campagne, puis à sa sortie.

Autant d'images à chaque fois rediffusées en boucle toute la journée, sans qu'elles puissent être assimilées à du temps de parole mais qui n'en saturent pas moins l'espace médiatique.

Mardi, c'est le socialiste François Hollande qui a eu droit au direct au Salon de l'agriculture, notamment sur BFM-TV, dont environ 50 journalistes et techniciens suivent la campagne.

"La grande différence par rapport à 2007, c'est qu'on est pratiquement en direct en permanence, le candidat est suivi du matin au soir et peut être amené à réagir tout moment", souligne un membre de l'équipe de campagne du chef de l'Etat.

TOUS LES CANDIDATS S'Y METTENT

Les collaborateurs de Nicolas Sarkozy ont pris conscience très tôt de la puissance de cet outil de communication longtemps négligé mais accessible gratuitement à tous grâce à la TNT.

"La campagne de 2012 se fera sur les chaînes d'info", déclarait ainsi dès juin dernier le conseiller communication du chef de l'Etat sortant, Franck Louvrier.

De fait, ce sont souvent elles les premières averties d'un déplacement important du président-candidat.

L'équipe de François Hollande a semble-t-il été plus lente à la détente mais a aussi acquis le réflexe. C'est ainsi dans une interview sur BFM-TV que le principal rival de Nicolas Sarkozy a répondu à son discours du 19 février à Marseille.

"L'équipe de Nicolas Sarkozy est plus organisée, plus préparée. C'était déjà le cas il y a cinq ans", constate Alain Weill, PDG de BFM-TV. "Le Parti socialiste a énormément progressé mais l'équipe Sarkozy garde une petite longueur d'avance dans la réactivité et la compréhension du media."

Les chiffres du CSA donnent une légère avance au chef de l'Etat sur la période 1er janvier-24 février - une avance en partie due à son entrée officielle en campagne le 15 février.

Il est ainsi crédité de 35% de temps de parole sur BFM-TV contre 32% pour François Hollande, de 32% sur i> Télé (29%) et de 36% sur LCI (29%). Et le CSA a dû lancer une mise en garde contre une bipolarisation excessive.

"Nous avons constaté un effort ces derniers jours, même si les deux principaux candidats restent prépondérants", commente Christine Kelly, membre du CSA chargé du pluralisme.

De fait, les autres candidats semblent plutôt s'y retrouver.

"C'est relativement équilibré", estime Robert Rochefort, vice-président du MoDem et proche du candidat François Bayrou.

Un avis partagé par Louis Aliot, vice-président du Front national et compagnon de la candidate du FN. "Il y a plus de présence de Marine Le Pen sur les chaînes info en pourcentage que sur la première chaîne ou sur le service public", dit-il.

Les chaînes info sont aussi devenues pour les candidats un outil de travail et un moyen de s'informer sur la concurrence - il y a toujours un écran branché sur l'une d'elles dans leur QG.

"Nos rapports avec les politiques ont changé. Avant, ils nous répondaient quand ils avaient le temps. Maintenant, ils nous sollicitent", souligne Thierry Arnaud, journaliste à BFM.

STRATÉGIE ET RISQUES

Ces chaînes retransmettent en direct l'intégralité des discours des candidats avec des audiences de plusieurs centaines de milliers de personnes, quand les chaînes généralistes n'en retiennent que de courts extraits, ce qui contraint les équipes de campagne à revoir leur façon de travailler.

"Tous les candidats s'observent", souligne un membre de l'équipe de Nicolas Sarkozy. "L'image et la mise en scène sont aussi porteuses de sens."

Lors de ses discours, le chef de l'Etat ne s'interrompt plus au moment des applaudissements, parce qu'ils donnent plus de force à ses propos mais aussi parce qu'ils seraient de toute façon coupés au montage lors des rediffusions.

"Je pense à la salle et aux téléspectateurs", confiait-il dans le train qui le ramenait de Lille, le 23 février.

Cela va de pair avec le recours systématique des candidats à des sociétés de production pour fournir des "images propres" de leurs meetings. Une tendance qui inquiète le CSA.

"Nous avons exigé la mention 'images fournies par le candidat'", souligne Christine Kelly

La stratégie de l'information continue n'est pas non plus sans risque. Le fonctionnement répétitif de ces chaînes a certes un effet démultiplicateur, recherché par les candidats. Mais le même effet peut donner au moindre incident un impact désastreux.

Nicolas Sarkozy l'a appris mardi à ses dépens : il a dû démentir l'évacuation au Liban de la journaliste Edith Bouvier, blessée en Syrie, qu'il avait annoncée plus tôt à l'une de ces chaînes en marge d'un déplacement à Montpellier - information erronée mais immédiatement reprise par le reste de la presse.

Pour le spécialiste de la communication Dominique Wolton, le danger réside également dans une saturation de l'opinion.

"Cela fait deux mois qu'on en bouffe matin, midi et soir et il y a encore 50 jours", soupire-t-il. Un avis que n'est pas loin de partager Fédéric Dabi, de l'institut de sondage Ifop.

"Le rythme, le côté répétitif des chaînes info est peut-être un peu plus en adéquation avec la campagne voulue par Nicolas Sarkozy", estime ce deuxième analyste. "Mais gare aux effets de lassitude, d'agacement et de réactivation de son bilan sur le mode 'qu'a-t-il fait depuis cinq ans ?'"

Edité par Yves Clarisse

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