Enquête | La campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon a-t-elle donné lieu à des surfacturations au profit de structures proches des insoumis ? Une société a largement bénéficié de cette période : Mediascop, propriété de Sophia Chikirou.

Jean-Luc Mélenchon et Sophia Chikirou, le 22 avril 2012.
Jean-Luc Mélenchon et Sophia Chikirou, le 22 avril 2012. © AFP / CHARLES PLATIAU / POOL / AFP

Mediascop est une agence de communication habituée des campagnes de Jean-Luc Mélenchon. Et pour cause, l’entreprise a été créée en juillet 2011 dans la perspective de la présidentielle 2012. Elle est fondée sous forme de société coopérative par Arnauld Champremier-Trigano, Alban Fischer, deux anciens journalistes passés dans la com’, et Sophia Chikirou. Ils sont à l’époque les trois stratèges de la communication de Jean-Luc Mélenchon. Mediascop prend en charge tout le volet communication de la campagne 2012 : attachés de presse, conseils, site internet, réalisation de clips… Elle facture au total 705 000 € à l’association de financement qui représentent la quasi-totalité de son chiffre d’affaires jusqu’en 2013. A l’époque, la Commission de contrôle des comptes de campagne (CNCCFP) ne trouve rien à redire sur les factures de la société qui annonce une marge de 10  % sur ses documents.

Les mois qui suivent la présidentielle sont compliqués pour Mediascop, dont les créateurs réalisent même une web-série pour illustrer leurs difficultés à se relancer. Le chiffre d’affaires s’effondre, malgré quelques prestations sur les législatives et une mission de communication pour Jerôme Kerviel (à titre gratuit, nous a assuré l’un des fondateurs). En septembre 2013, Arnauld Champremier-Trigano et Alban Fischer lancent leur propre agence de communication et cèdent leurs parts dans Mediascop à Sophia Chikirou qui reste seule propriétaire d’une société somnolente. Plus de locaux, plus de clients, Mediascop ne réalise aucun chiffre d’affaires en 2015. La campagne présidentielle qui se profile va lui donner l’occasion de se relancer de manière exceptionnelle.

Une société qui devient assistant parlementaire européen

Le 6 septembre 2016, Sophia Chikirou annonce sur Facebook que Mediascop va "accompagner" le candidat dans sa campagne. En réalité, Mediascop a déjà repris du service auprès de Jean-Luc Mélenchon. Début juin, la société est devenue "prestataire de service" du député européen Mélenchon. Ce statut, propre au Parlement européen, permet aux eurodéputés de payer sur leur enveloppe collaborateurs des sociétés pour des services bien définis. D’après nos informations, la société aurait perçu 15 000 € pour réaliser une "étude" pour le compte du parlementaire.

Ce contrat avec le député européen prend fin début septembre, au moment où Mediascop bascule dans la campagne présidentielle 2017. Sophia Chikirou met en place une équipe conséquente. Le montant des prestations facturées va presque doubler par rapport à 2012 : 1 161 768 €. Comme en 2012, Mediascop semble avoir pris en charge la totalité de l’équipe et des prestations communication de la campagne. Ce montage, à lui seul pose question. Sur l’organigramme de l’équipe de campagne, Sophia Chikirou est "directrice de la communication". Or elle est aussi l’actionnaire (unique) de la société qui assure la majeure partie des prestations de ce secteur, ce qui la place dans une situation où elle est à la fois donneuse d’ordres et prestataire. Le choix de confier à Mediascop plus de 11  % du budget total de la campagne interroge pourtant. Pourquoi choisir une entreprise qui n’a plus d’activité depuis des mois, pas de salariés, et encore moins de locaux ? Pourquoi ne pas avoir salarié directement, par l’association de campagne, l’équipe communication comme l’ont fait la majorité des autres candidats à l’Elysée ?

47  % de marge nette en 2016 !

La réponse est peut-être dans les livres de la société de Sophia Chikirou. Mediascop est une société incroyablement rentable si l’on en croit les comptes qu’elle a déposé pour l’année 2016 (comprenant donc les premières prestations réalisées lors de la campagne présidentielle). Pour un chiffre d’affaires de 162 899 €, elle réalise un bénéfice net (après impôts) de 76 550 €, soit 47  % de marge nette ! Un ratio exceptionnel, qui s’explique notamment par la faiblesse de la masse salariale (environ 24 000 € pour 2016), mais aussi de ses charges. D’après nos informations, le personnel mis à disposition par Mediascop travaillait au troisième étage du 43, rue de Dunkerque, au siège de campagne de Jean-Luc Mélenchon. Un ancien membre de l’équipe nous a raconté qu’il était impossible de savoir qui travaillait pour Mediascop, "tout le monde était mélangé". Pas de locaux propres donc, et peu de matériel apparemment, Mediascop ayant refacturé à l’association de financement de la campagne la location d’ordinateurs et de bancs de montage. La société semble aussi avoir eu recours au paiement de certains salariés en honoraires d’auto-entrepreneurs, plutôt qu’en salaire, système nettement plus avantageux du point de vue des cotisations sociales. 

Deux factures pour toute la campagne

Malgré cette économie de moyens, les rapporteurs ont constaté que les prestations de Mediascop étaient plutôt élevées. 

Dans un premier temps, le rapporteur en charge de l’examen des comptes du candidat Mélenchon avait proposé de ne pas rembourser plus de 170 000 € de prestations pour cause de surévaluation et de manque de justification. Les rapporteurs ont eu beaucoup de mal à établir la réalité des prestations de la société qui n’a émis que deux factures pour toute la campagne. En se référant à la grille tarifaire de l’entreprise les rapporteurs ont néanmoins dénombré initialement pas moins de 46 prestations possiblement surfacturées, payées parfois le double du tarif "normal" de l’entreprise, comme ces "illustrations de livrets thématiques" facturées 15 600 € pour un "prix catalogue" de 7 800 €. 

Dans sa décision finale, la commission des comptes de campagne a bien reconnu que le prix de certaines prestations présentait des "écarts significatifs" avec la grille tarifaire de l’entreprise. Mais elle n’en a retenu qu’une partie, un peu plus de 32 000 €, sans que l’on sache pourquoi elle validait le reste. Cette décision est pour partie à l’origine de la démission du rapporteur qui était chargé d’examiner les comptes du candidat de La France insoumise. La CNCCFP a néanmoins aussi relevé quelques bizarreries, comme ces demandes de remboursement de billets de train au nom de la sœur de Sophia Chikirou (elle a travaillé comme juriste pendant la campagne). Le même jour, elle était censée être arrivée à Paris à 13h15, et repartie de Marseille à 14h58. 

Alexis Corbière, porte-parole de campagne et prestataire de services

Les comptes de la société pour 2017 n’étant pas publiés, impossible de savoir quel est le bénéfice total que Mediascop a réalisé grâce aux campagnes présidentielle et législatives (sur lesquelles elle intervenait également) des Insoumis. Mais si sa marge nette était aussi importante qu’en 2016, les soupçons de surfacturation nourris par le rapporteur des comptes de campagne seraient évidemment renforcés. Aucun autre candidat à la présidentielle n’a confié de si larges missions à une société, qui plus est propriété d’un proche. 

Reste cette question : Mediascop était-il un prestataire comme un autre sur cette campagne ou la société de Sophia Chikirou était-elle en réalité entièrement à la main du candidat Mélenchon ? Un élément curieux vient étayer la deuxième hypothèse. Alexis Corbière, le principal porte-parole de la campagne de Jean-Luc Mélenchon, s’est mis en disponibilité de l’Education nationale (il était professeur) à partir d’octobre 2016. A partir de ce moment, sa rémunération a été prise en charge pour moitié par l’association de financement de la campagne, et pour moitié par Mediascop, à l’euro près. Les deux structures lui ont versé chacune 14 350 € (bruts) pour sept mois de campagne. Une telle symétrie interroge. Y a-t-il eu un arrangement entre Mediascop et l’association pour se répartir la charge de sa rémunération ? Pourquoi Alexis Corbière n’était-il pas pris en charge entièrement par l’association en tant que porte-parole ? Quelles missions remplissait-il pour le compte de Mediascop ? La société de Sophia Chikirou appliquait-elle une marge sur les interventions du bras droit de Jean-Luc Mélenchon ? A toutes ces questions, ni Sophia Chikirou, ni Alexis Corbière, ni l’entourage de Jean-Luc Mélenchon n’ont accepté de répondre malgré nos nombreuses sollicitations.

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