Le phénomène n’a rien d’anecdotique. Après le second tour des municipales, une vingtaine de députés vont faire le choix de leur ville et préférer le mandat de maire à celui de parlementaire. Ils quittent l'Assemblée sans regret et ont en ce moment du mal à convaincre leurs suppléants de venir les remplacer.

Dans le groupe Les Républicains, 10 % des députés souhaitent quitter leur mandat à l'occasion de ces municipales.
Dans le groupe Les Républicains, 10 % des députés souhaitent quitter leur mandat à l'occasion de ces municipales. © AFP / EPA / Christophe Petit Tesson

Quand l'Assemblée ne fait plus rêver. Les pots de départs s'enchaînent, et les questions au gouvernement se transforment en séance d'adieux. Chaque mardi, depuis le début du mois de juin, des parlementaires tirent leur révérence "non sans émotion". "Je m'apprête à quitter les bancs de cette Assemblée dont j'ai eu l'honneur de faire parti depuis 2002", a notamment lancé Francis Vercamer, député du Nord, redevenu maire de Hem. Heureux d'avoir connu cette tribune, mais souvent très frustré de n'avoir eu aucune influence. 

La députée LR, Valérie Lacroute, a quant à elle dressé le 16 juin dans l’hémicycle, un bilan amer de ces huit années dans l'opposition parlementaire. "Huit années à défendre, sans beaucoup de succès, des amendements jusqu'à point d'heure", a-t-elle déploré, "à écouter les réponses des ministres dictées par la haute administration, à porter des dossiers de la circonscription dont certains n'ont toujours pas abouti, comme le commissariat de Fontainebleau". Le Premier ministre, Edouard Philippe, n'a pas voulu répondre sur le fond, mais a dit "toute son affection" pour Valérie Lacroute, à côté de qui il avait démarré à l'Assemblée en 2012. 

La faute au "non-cumul"

Dans le groupe LR, 10 % des députés souhaitent quitter leur mandat à l'occasion de ces municipales. Sept des 30 députés du groupe socialiste et apparentés se sont portés candidats. Luc Carvounas a été élu dès le premier tour maire d'Alfortville (Val-de-Marne). "Je me sens plus utile dans ma commune pour continuer de la faire avancer", reconnaît-il au micro de France Inter, "plutôt que d’être jusqu’à 4h30 du matin un samedi dans l’hémicycle sur la loi Egalim pour appuyer sur un bouton contre le glyphosate et éviter ainsi un tombereau d’insultes des ayatollah de l’écologie qui m’aurait dit ensuite 'pourquoi vous n’y étiez pas pour vous y opposer ?'".

L'ancien fidèle de Manuel Valls aurait aimé garder la double casquette député-maire. "La loi sur le non-cumul, c’est une énorme bêtise. Nous, les maires, nous avons l’expertise territoriale. Je le vois depuis trois ans, les nouveaux parlementaires du macronisme ne comprennent même pas les lois qu’ils votent et n’en saisissent pas les répercussions. L’annulation de la taxe d’habitation, par exemple, c’est un magnifique coup de comm, mais la réalité à Alfortville, dans ma ville, on m’a bloqué ma taxe d’habitation au niveau de 2017, et donc sur tous les logements que je construis aujourd’hui, je n’ai aucune recette supplémentaire, alors que j’accueille des habitants en plus qui vont me demander plus d’écoles, de crèches, de services, et donc de dépenses."

L'ex-député socialiste va dans le sens de Valérie Lacroute : "Depuis que les maires ont quitté l'Assemblée, ceux qui se frottent les mains, ce sont les hauts fonctionnaires qui peuvent tout faire passer", se plaint-il. "Il fallait avoir le courage politique de dire 'le non-cumul, ça parait moderne et populaire', mais 'ça ne fera qu'accroître le fossé entre des élus parisiens et les réalités du terrain'."

Des bastions à conserver

Un Parlement devenu peu à peu une chambre d'enregistrement. Ça n'explique pas tout. Plusieurs députés retournent dans le combat municipal par peur de voir leur ville basculer dans le camp adverse. C'est le cas, par exemple, du député LR du Pas-de-Calais, Daniel Fasquelle, qui a peur de perdre sa ville du Touquet, convoitée par la macronie, ou de l'ex-socialiste, François Pupponi, qui vole au secours de son adjoint, doublé au premier tour, et reprend la tête de la campagne. 

"Quand vous partez, il y a aussi peu d’endroits où les successeurs n’ont pas voulu faire la peau du titulaire", observe un ministre. En 2017, de nombreux maires, élus députés, ont laissé les rênes à leur premier adjoint. Et peu à peu, les adjoints ont pris leur autonomie. Les députés ont perdu la main, et tentent aujourd'hui de retrouver un peu de pouvoir. "Un maire d'une ville de 50 000 habitants, comme Alfortville, a plus de poids politique qu'un modeste député de la majorité ou de l'opposition", assure Luc Carvounas. "Il a aussi plus de collaborateurs qu'un ministre", peste l'un d'entre-eux. 

Des suppléants récalcitrants

À l'issue du premier tour, six députés (Valérie Lacroute, Laurent Furst, Francis Vercamer, Patrice Verchère, Luc Carvounas et Christophe Bouillon) ont déjà quitté leur mandat de député. Ils ont, donc, demandé à leur suppléant de les remplacer. 

Il y a quelques années, ils auraient couru à Paris. Mais en 2020, "il faut un sacré travail de persuasion pour les convaincre de venir" assure un ténor LR. Le suppléant du socialiste Christophe Bouillon, par exemple, préfère garder son mandat local (maire de Rives-en-Seine, en Normandie) que de monter à l'Assemblée. Résultat : le siège est remis en jeu. Il y aura, en septembre, une élection législative partielle dans la cinquième circonscription de Seine-Maritime.

Et ce ne sera pas la seul. La suppléante de Luc Carvounas, étant élève à l'Ena, ne peut rejoindre l'Assemblée : une nouvelle campagne démarre donc dans le Val-de-Marne. La droite s'inquiète aussi pour Saint-Malo. Le député Gilles Lurton est arrivé largement en tête du premier tour (47%). S'il est élu maire de St-Malo, son suppléant, Jean-Luc Bourgeaux, élu maire de Cherrueix (Ille-et-Vilaine) va-t-il préférer les allers-retours à Paris ou la gestion de son village ? "On essaie de leur vendre le Parlement, mais ils savent très bien tous les sacrifices que cela représente", admet un collaborateur parlementaire. "Plus ça va, plus je me demande qui sera encore candidat aux législatives de 2022" conclut-il. 

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