ENQUÊTE FRANCE INTER - Dans deux-tiers des départements, le Rassemblement national présentera moins de 5 candidats aux municipales de mars prochain. Le RN a toujours autant de mal à s’implanter, à recruter des têtes de listes, même dans des départements où il rassemble, en général, plus de 30% des votants.

Il y a aura moins de cinq listes Rassemblement national dans deux départements sur trois, aux municipales de mars.
Il y a aura moins de cinq listes Rassemblement national dans deux départements sur trois, aux municipales de mars. © Radio France / Xavier Demagny

Au soir des Européennes, au printemps dernier, le Rassemblement National retrouvait son titre de "premier parti de France". La liste de Jordan Bardella arrivait en tête dans trois quart des départements. Et chacun y allait de sa projection sur les municipales. Le parti présidentiel continue d'ailleurs de se servir de ces résultats pour établir leur stratégie anti-RN. Sauf que l'implantation locale du parti de Marine Le Pen ne fait que commencer. Son père se moquait de ce scrutin. Elle en fait une "étape" vers "la conquête du pouvoir". 

Nous avons, donc, voulu analyser de très près la carte électorale, les faiblesses et les forces du RN sur le terrain. Et le résultat de notre recherche est sans appel : dans deux-tiers des départements (67% précisément) Marine Le Pen aura moins de 5 candidats aux municipales. Et la flamme sera absente dans 25 préfectures sur 100 : Gap, Chambéry, Foix, Aurillac, Bastia, Guéret, Périgueux, Chartres, Mont-de-Marsan, le Puy-en-Velay, Orléans, Saint-Lô, Chaumont, Alençon, Colmar, Vesoul, Privas, Pontoise, Bobigny, Bourges et Mende, ainsi qu'en Outre-Mer à Cayenne, Fort-de-France, Basse-Terre et St Pierre-et-Miquelon. Et dans une dizaine d'autres chef-lieux (Laon, Tulle, Bar-le-Duc, Rodez, Pau, Créteil, Evry, Melun) les listes ne sont pas encore bouclées. 

"Votre carte montre bien à quel point notre travail reste immense", admet un membre du bureau national du RN. "Ça veut dire que dans tous ces endroits, nous allons nous passer d'élus d’opposition, d'élus dans les agglomérations, autant de relais de perdus pour les départementales, les régionales, et d'ambassadeurs en moins pour Marine Le Pen".

En Outre-Mer, il y aura une dizaine de listes RN à La Réunion, cinq en Guadeloupe, quelques unes en Guyane et à Mayotte et aucune en Martinique.

Dans les départements ruraux, comme le Cantal et la Lozère, le RN présente, sans surprise, très peu de listes. Mais cela concerne aussi des départements plus peuplés, où Marine Le Pen rassemble régulièrement 30% des voix, notamment la Somme, la Meuse, les Ardennes, la Marne et la Haute-Marne. Sur ces terres, le parti manque encore de dirigeants locaux, de cadres motivés, pour bâtir des listes, recruter des militants. Dans ces fédérations, il n'y a parfois qu'une centaine d'adhérents, à jour de cotisation. 

Pourquoi si peu de listes par endroits ? 

  • Le désengagement politique : "Il n'a fait qu'augmenter depuis 2014, constate Gilles Pennelle, directeur de campagne du RN pour ces municipales. Et cela concerne tous les partis : l'action publique rime malheureusement avec magouilles ou ennuis, les gens n'ont plus envie de s'engager pour 6 ans au service d'une commune."
  • Le manque de dirigeants locaux : "Chez LR, les dirigeants de fédération restent en place 5 ou 10 ans, sont diplômés et ont un vrai réseau, reconnaît un élu RN, ex-UMP. "Chez nous, on demande à un simple citoyen de devenir un acteur politique" dixit Marine Le Pen. La sociologie du vote RN ne facilite pas son implantation locale.
  • Les faibles chances de victoire : "Nos sympathisants sont au rendez-vous quand ils sentent qu'on peut gagner, explique Philippe Olivier, député européen RN. On l'a vu aux législatives de 2017, la moitié de nos électeurs sont restés chez eux, persuadés de notre défaite". Participer à une liste RN pour figurer ensuite dans l'opposition municipale, ça ne déplace pas les foules.
  • La marque Le Pen : "On voit encore pas mal de gens qui n'ont pas envie, pour leur famille, leur travail, leurs amis, de s'afficher publiquement sur une liste RN", admet une candidate. "Je pensais que ça, c'était fini".
  • La stratégie du parti : "On préfère ne pas présenter de listes qu'avoir une liste pas à la hauteur", assure Nicolas Bay, membre du bureau exécutif du RN. "On fait parfois l'impasse car les conditions ne sont pas réunies". Il peut s'agir d'un candidat farfelu ou incompétent. Le parti veut pouvoir compter sur ces futurs conseillers municipaux. Entre 2014 et 2019, plus d'un tiers ont jeté l'éponge.

Notre enquête révèle les 19 départements où le Rassemblement National aura, au mieux, 2 listes. Il s'agit de la Sarthe, l'Orne, la Haute-Saône, la Meuse, la Mayenne, la Lozère, le Cantal, l'Ardèche, l'Ain, la Haute-Loire, la Drôme, la Savoie, les Hautes-Pyrénées, l'Indre-et-Loire, la Haute-Corse, la Corse-du-Sud, Mayotte, la Martinique et les Landes.

Les Landes, où le délégué départemental, Christophe Barbin regrette ce choix  : "Le score du Rassemblement National aurait été assez élevé, ose-t-il au micro de France Bleu Gascogne, parce que depuis les dernières municipales, le mécontentement gronde de partout : il y a eu les 'gilets jaunes' et, là, les manifestations contre les retraites, ça aurait fait qu'augmenter le nombre de votes pour nous". Quand on lui demande pourquoi il n'y a pas eu d'investiture, il lâche : "_faut poser la question à la commission__, ce sont des choix faits nationalement, ici, on n'a pas tous les éléments au niveau loca_l".

La commission d'investiture du RN a jugé que les propositions de candidatures n'étaient pas suffisamment solides, que ce soit à Dax ou à Mont-de-Marsan. En tout, le parti a investi plus de 600 listes, mais imagine entre 450 et 500 candidatures validées avec des listes complètes, et la moitié des villes de 10.000 habitants couverte grâce au Nord Pas-de-Calais et au bassin méditerranéen.

En ce moment, la plupart des candidats partent en quête de colistiers. Certains en réalisant un simple porte-à-porte avec des formulaires, d'autres en publiant une petite annonce sur les réseaux sociaux. Et puis il y a ceux qui font appel aux élus du parti pour gagner en notoriété. Vendredi dernier, la députée européenne, Hélène Laporte, a fait dans une vidéo la promotion du candidat investi à Tonneins, ville de 9000 habitants dans le Lot-et-Garonne. 

Les candidats ont jusqu'au 27 février pour déposer leur liste complète, avec par exemple 28 personnes à trouver dans les communes de 5 000 habitants, et 45 dans celle de 50 000.  

Le RN n'est pas le seul parti à manquer d'implantation et à courir derrière les candidats. 

"La République En Marche sera absente dans de très nombreuses communes, beaucoup plus que le Rassemblement National" assure le député européen Nicolas Bay.

"Nous serons, sans doute, le parti qui présentera le plus de listes clairement identifiées uniquement sous notre bannière" ajoute Gilles Pennelle. En effet, les Socialistes, les Insoumis, les Verts, les Communistes, les Républicains, les Marcheurs sont régulièrement dans des logiques d'alliance dès le premier tour. Leurs scores individuels seront difficiles à établir au soir du 15 mars. Marine Le Pen mise, elle, sur la réélection de certains maires sortants dès le premier tour, et sur plusieurs centaines de qualifications au second tour. En 2014, 330 listes avaient franchi la barre des 10% au premier tour. Et ce record pourrait bien être battu.

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