INFO FRANCE INTER - Au lendemain des Européennes, France Inter vous révélait le plan de bataille de Marine Le Pen pour les municipales de mars prochain. Six mois plus tard, il n'y a plus 100 communes sur la carte, mais deux fois moins. Quelles sont les villes où ça coince ? Et là où ça tremble ? Pourquoi ?

Les cadres du RN sont confrontés aux difficultés du terrain, ils doivent revoir leurs ambitions à la baisse
Les cadres du RN sont confrontés aux difficultés du terrain, ils doivent revoir leurs ambitions à la baisse © Maxppp / PhotoPQR / Pierrick DELOBELLE

"Dans les grandes villes, les municipales sont trop politisées, et dans les petites, pas assez". Voici le premier problème de cette campagne, résumé par un cadre du RN. Le parti ne peut, en effet, gagner aucune métropole. Le plafond de verre y est toujours d'actualité. Et dans les communes de moins de 5.000 habitants, les habitants se moquent généralement de l'étiquette et font confiance aux gens qu'ils connaissent. 

Le deuxième problème du RN réside dans les communes moyennes, où le sentiment d'insécurité et de déclassement domine, mais où personne ne peut porter une liste. "Nos cadres locaux sont des braves gens, confie un député européen RN. Pas forcément capable de diriger des villes". "Et _quand on trouve de bons profils, on a du mal à les convaincre_", ajoute un cadre du mouvement. 

"Se prendre des coups, devenir une cible, animer des centaines de réunion pour 3 000 € par mois, ça ne fait pas rêver grand monde".

Depuis juin dernier, le parti de Marine Le Pen est ainsi confronté à de nombreux refus et à de discrets abandons. Le vivier est d'autant plus restreint que le Rassemblement national a perdu près de la moitié de ses adhérents depuis 2017. Et entre temps, la structure du siège s'est allégée : l'équipe nationale de campagne n'a pas les moyens de se déplacer dans chaque fédération pour trouver des candidats et motiver les troupes. "Tout repose sur les délégués départementaux" admet-on au siège. Et côté financement, "chacun se débrouille avec sa banque".

Quand il n'y a personne de compétent, ou que le parti veut garder la main sur un secteur, il parachute l'un de ses fidèles, et se pose alors le troisième problème : on ne se fait pas un nom et une réputation en un hiver. Et les parachutages vexent parfois les militants du cru (c'est le cas à Calais), ou ne collent pas exactement avec l'atmosphère de la ville (c'est le cas à Lens et Maubeuge). Dans ce contexte, la prime aux maires sortants demeure très forte, et cette année, il n'y a environ que trois maires sur dix qui ne souhaitent pas se représenter, selon une enquête du Cevipof. Cela complique la tâche des "petits nouveaux", au RN comme chez LREM.

Ces trois difficultés amènent les délégués départementaux du RN à revoir petit à petit leurs ambitions à la baisse. Il n'est plus question d'une centaine de villes "dans le viseur", mais d'une cinquantaine "accessible". 

Chaque situation est unique, mais il s'agit généralement de villes où : 

  • le socle électoral est puissant (30 à 50 % des voix aux Européennes), 
  • le nombre d'habitants oscille entre 5 000 et 30 000, 
  • le maire sortant ne se représente pas, a des ennuis judiciaires, ou a plus de 70 ans, 
  • le candidat ou la candidate était déjà là en 2014, ou connaît très bien sa commune.

Notre carte révèle bien les deux zones du force du RN. La plupart des dirigeants du parti espèrent dix à vingt conquêtes sur les cinquante villes présentées ci-dessous. 

Le (nouveau) top 10 des villes-clés pour le RN

  • PERPIGNAN (PYRÉNÉES-ORIENTALES)

"Si les marcheurs gagnent Paris, et nous, Perpignan, on aura chacun la sensation d’avoir gagner ces municipales" résume un dirigeant du parti. Perpignan, c’est la seule grande ville (120.000 hab) que pourrait gagner le RN lors de ces municipales. Le maire sortant LR, Jean-Marc Pujol, repart au combat. En 2014, il avait battu en duel Louis Aliot au second tour avec 55% des voix. Cette fois, le député RN se méfie aussi du candidat LREM : Romain Grau, ancien adjoint du maire LR. L’ex-compagnon de Marine Le Pen ne veut pas du logo RN pour jouer la carte locale, et rassurer les acteurs économiques. 

Louis Aliot, en novembre lors d'une conférence de presse à Perpignan
Louis Aliot, en novembre lors d'une conférence de presse à Perpignan © Maxppp / PHOTOPQR/L'INDEPENDANT

Dans les Pyrénées-Orientales, aucune autre commune n’est à portée de main. Toutes les forces vives du RN sont concentrées sur Perpignan. 

  • BRUAY-LA-BUISSIÈRE (PAS-DE-CALAIS)

Depuis le mois d’octobre, le député RN Ludovic Pajot est officiellement en campagne dans cette ancienne cité minière, proche d’Hénin-Beaumont. Il pourrait bénéficier des dissensions de l’équipe sortante. Le FN avait déjà atteint, en 2014, 40% des voix au second tour.

Dans le Pas-de-Calais, le RN fonde logiquement beaucoup d’espoir dans la circonscription de Marine Le Pen : à Carvin, Montigny-en-Gohelle et Méricourt. A Marles-les-mines et Lillers, les maires sortants ne se représentent pas, ce qui ouvre le jeu pour les candidats RN. Et à côté, à Billy-Montigny, le candidat UMP de 2014 prend cette fois les couleurs du Rassemblement national. 

Mais, dans ce département, les deux grandes villes que rêvent de conquérir Marine Le Pen sont Lens et Calais, où "faute de candidats sérieux, nous avons dû parachuter des fidèles" reconnaît un cadre. 

A Calais, il s’agit de Marc de Fleurian, assistant parlementaire d’un député européen RN, ancien officier, diplômé de St Cyr. Son parachutage a provoqué des démissions au sein de la section locale du RN. Il s’attaque, donc, à la maire sortante LR, Natacha Bouchard, qui vient de préempter le local de campagne qu’avait choisi son équipe. « Un geste politique » avoue-t-elle à nos confrères de Libération.

Quant à Lens, nous en reparlerons plus bas, cette commune est sortie de notre "top 10".

  • DENAIN (NORD)
Sébastien Chenu, à l'Assemblée nationale
Sébastien Chenu, à l'Assemblée nationale © Maxppp / IP3 Press

Etre candidat dans sa circonscription, c’est comme à Perpignan et Bruay, l’option choisie par Sébastien Chenu, le député RN du Nord. Il souhaite faire de sa circonscription un vrai fief électoral, pour prétendre éventuellement ensuite à la tête de liste des élections régionales en Hauts-de-France, en mars 2021. Le porte-parole du parti va affronter la maire sortante PS, Anne-Lise Dufour-Tonini, dans cette ancienne cité minière au taux de pauvreté extrêmement élevé (20 000 hab). 

Chez les ch’tis, le parti de Marine Le Pen est aussi bien placé pour décrocher St-Pol-sur-Mer, commune associée de Dunkerque, grâce à un jeune militant très impliqué. Il faudra aussi suivre la situation à Maubeuge, où le RN a choisi de parachuter un conseiller régional des Pays de la Loire, ancien assistante parlementaire de Sébastien Chenu. En 2014, le candidat RN n’avait recueilli que 12% des voix au second tour. 

  • CARPENTRAS (VAUCLUSE)

Dans l’ancienne circonscription de Marion Maréchal Le Pen, l’heure est à l’union des droites. Le RN Hervé de Lepinau, qui avait perdu à 300 voix en 2014, a laissé la tête de liste à un profil plus consensuel, issu de la société civile : le général Bertrand de la Chesnais. Il était, il y a deux ans encore, n°2 de l’armée de Terre et mène déjà une campagne très méthodique.

Dans l’agglomération de Carpentras, à Mazan, une autre union des droites, mais cette fois avec une tête de liste LR, et en troisième position le délégué départemental adjoint du RN dans le Vaucluse, Georges Michel. Trois autres communes paraissent accessibles dans le Vaucluse : Cavaillon, où Marine Le Pen s’est rendu hier soir pour un dîner militant, Bédarrides, et Monteux, où c’est aussi une liste d’union des droites, dirigé par un colonel, Patrice de Camaret.

A Avignon, beaucoup agitent le spectre du RN, mais la conseillère municipale, Anne-Sophie Rigault, ne semble pour l’instant pas en mesure de décrocher la cité des papes à la gauche. 

  • FRONTIGNAN (HÉRAULT)

Dans le département de Robert Ménard, à une cinquantaine de kilomètres de Béziers, il fait bon oublier son étiquette RN pour rassembler « toute la droite ». C’est ce que fait Gérard Prato, conseiller municipal de Frontignan et élu régional RN. Il avait déjà failli décrocher la circonscription en 2017.  

  • SÈTE (HERAULT)

Sa démission a fait beaucoup de bruit, fin novembre. L’ancien président de la fédération LR de l’Hérault, Sébastien Pacull, a franchi le Rubicon en s’associant au RN pour les élections municipales. Il fut le premier adjoint du maire sortant François Commeinhes, ex-LR, devenu marcheur, et compte donc porter une liste d’union des droites à Sète. 

Dans l’Hérault, il n’y a quasiment aucune autre ville "accessible", à part Agde, avec Jean-Louis Cousin, qui devra tout de même affronter le maire sortant LR.

  • VAUVERT (GARD)

Un médecin de famille à la mairie ? Le docteur Jean-Louis Meizonnet compte soigner sa ville avec le programme du RN. Il semble bénéficier d’une bonne réputation et d’une grande notoriété. Son fils, Nicolas Meizonnet, était le suppléant de Gilbert Collard, devenu en juin 2019 député européen. Il devrait donc rejoindre prochainement le palais Bourbon et siégeait aux côtés de Marine Le Pen. La voisine de Vauvert, la commune de St Gilles, paraît elle hors de portée face à un maire LR bien implanté. Ça s’annonce plus serré au Grau-du-Roi avec le général Emmnauel de Richoufftz.

A Nîmes, "si on l’emporte, c’est avec une quadrangulaire au second tour" assure un cadre du parti. En 2014, le candidat RN Yoann Gilet avait été distancé de 22 points. Il repart dans l’arène en espérant profiter de la guerre fratricide entre le maire et le président de l’agglomération. 

  • PUGET-SUR-ARGENS (VAR)

Illustration parfaite de la stratégie du RN pour ces municipales : la commune du Puget-sur-Argens, limitrophe de Fréjus, conquise en 2014 par David Rachline. Un de ses collaborateurs, ancien haut fonctionnaire, Franck Giletti, va essayer de faire tomber le maire sortant, Paul Boudoube, âgé de 74 ans. Et si c’est le cas, David Rachline serait en bonne place pour décrocher la communauté d’agglomération. Il aimerait aussi voir la flamme du RN flotter à Roquebrune-sur-Argens, grâce à un ancien LR, Patrice Amado. 

  • MENTON (ALPES-MARITIMES)

A la frontière italienne, Olivier Bettati joue sur la frontière entre droite et extrême droite. Ancien adjoint de Christian Estrosi à Nice, avant d’être son adversaire du second tour en 2014, puis de rejoindre la liste de Marion Maréchal pour les élections régionales, Olivier Bettati échoue aux législatives de 2017 (47% face à LREM). Il est depuis vice-président du CNIP et monte une liste d’union des droites. Le président LR de la région Sud, Renaud Muselier, lui promet "s’il est élu (…) d’accompagner ses projets". Il va affronter le maire sortant LR, Jean-Claude Guibal, 78 ans, à la tête de la cité des citrons depuis 1989. 

  • LA TRINITÉ (ALPES-MARITIMES)

Nice est perdue d’avance, avec un Christian Estrosi tout puissant, mais juste à côté, dans la commune de la Trinité, le jeu est plus ouvert. Philippe Vardon, candidat à Nice, membre du bureau national du RN, encourage et conseille Philippe Carlin, 61 ans, ex-journaliste et ancien cadre territorial. 

Ils ont quitté le "Top 10"

  • LENS (62)

A Lens, le RN a choisi d’investir Bruno Clavet, ancien mannequin et candidat de l’émission X-Factor, originaire de Marseille et candidat à Paris en 2014. "La greffe n’a pas encore pris, constate un conseiller régional RN. Mais il n’y avait personne d’autre". "Il ne colle pas à la sociologie du bassin minier" pense un membre de la commission d’investiture. Bruno Clavet est en lice contre le maire sortant PS, Sylvain Robert : la gauche est aux commandes à Lens depuis 1947. 

  • TARASCON (13)

En 2014, le FN avait failli l’emporter grâce à une directrice d’école : Valérie Laupies (47% au second tour). Depuis, elle a rejoint Nicolas Dupont-Aignan, critiquant "l’autoritarisme" du RN, et se présente à nouveau pour ces élections municipales. Le Rassemblement national a investi un jeune candidat, Jean-Guillaume Remise. "Il ne gagnera pas, mais ça permettra de neutraliser Laupies" reconnaît un élu du coin. Cette situation agace directement Jean-Marie Le Pen, qui compte apporter son soutien à Valérie Laupies. Dans ce contexte, le maire sortant, divers droite, a toutes ses chances. 

  • BRIGNOLES (83)

Sous-préfecture du Var, cette ville de 20 000 habitants avait échappé au FN, Laurent Lopez, en 2014 : 40% au second tour face à la droite. Depuis, Laurent Lopez a quitté la scène politique. Et le RN n’a trouvé aucune autre figure locale. Quant au maire sortant, il a le soutien de LR et de La République en marche, et semble bien parti pour garder son fauteuil. 

Ces trois villes apparaissent néanmoins dans notre carte. Nous reconnaissons que ce travail de projection électorale reste périlleux. Aux municipales, un second tour en duel, en triangulaire ou en quadrangulaire peut tout changer. Nous essaierons d'actualiser à nouveau ce dossier dans les prochaines semaines, en y ajoutant notamment la situation des maires RN sortants.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.