Alors que la campagne des prochaines élections européennes se poursuit, la dernière mandature, elle, s’achève. Un moment de répit pour les centaines d’interprètes du Parlement européen, traducteurs indispensables des échanges entre eurodéputés. Portrait de l’un d’entre eux.

Serge Levenheck est interprète au Parlement européen depuis 30 ans.
Serge Levenheck est interprète au Parlement européen depuis 30 ans. © Parlement européen

C’est un rituel dont Serge Levenheck a l’habitude. Prendre place dans l’une des cabines, brancher son casque pour entendre le débat à venir et se tenir prêt à traduire. Depuis trente ans maintenant, il est l’un des interprètes du Parlement européen et fait partie de l’effectif composé de 250 fonctionnaires (auxquels viennent s’ajouter, selon les besoins, environ 2000 remplaçants freelances qui réalisent tout de même près de la moitié du travail). 

Soyons clairs, sans les interprètes - qui se chargent de l’oral au contraire des traducteurs, qui s’occupent de l’écrit - les eurodéputés ne se comprendraient pas vraiment. Dans les couloirs, à Strasbourg comme à Bruxelles, le multilinguisme est pourtant ordinaire chez les élus, les collaborateurs ou le personnel. “Mais je ne suis pas certain que le ‘mauvais anglais’ que l’on entend généralement pourrait suffire à un véritable travail législatif approfondi et technique”, estime Serge Levenheck.  

Cinq langues parlées couramment

Car c’est un droit de l’Union européenne : pour les démarches écrites comme lors des échanges oraux, citoyens et élus peuvent s’exprimer dans la langue officielle de leur choix. Il y en a vingt-quatre au total, du grec au maltais, du polonais au suédois. Un droit, mais aussi un casse-tête avec plus de 500 combinaisons de langues. 

À la tête de la “cabine française”, comprenez l’équipe d’interprètes qui traduisent vers le français, Serge Levenheck fait désormais partie des anciens. Trente ans, “ça commence à chiffrer pas mal”, s’amuse-t-il. Cet alsacien d’origine parle cinq langues : le français (évidemment), l’anglais, mais aussi l’allemand, l’italien et l’espagnol. “La base, c’est que les interprètes travaillent vers leur langue maternelle ou leur langue active” dit-il, expliquant par ailleurs que le métier a évolué ces dernières années, qu’il n’est plus monopolisé par les filles et fils de diplomates ou par les frontaliers : “L’écrasante majorité, ce sont des gens qui ont pu naître monolingue et qui ont ensuite suivi un parcours extrêmement professionnalisant”. 

Chaque interprète travaille en général sur une demi-douzaine de langues mais lorsque l’une d’entre elles n’est pas couverte, il faut trouver une parade. Serge Levenheck donne un exemple : “En général, l’un des interprètes d’une autre cabine, allemande par exemple, qui va comprendre le grec, le traduira en allemand et on pourra se brancher sur la cabine allemande pour interpréter ensuite en français”. 

Traduire des idées, pas des mots

En cabine, tout se passe en direct. Concentration extrême : pas question de trop hésiter ou de se tromper lorsque l’on parle dans l’oreille de dizaines de députés francophones (ou francophiles). “Quand l’on est en cabine, même si l’on n’est pas physiquement en train de parler, on suit ce qu’il se passe dans la salle. Autrement, on risque de rater une intervention qui pourra être évoquée plusieurs minutes plus tard”. 

Un poste d'interprétation dans une cabine du Parlement européen de Strasbourg.
Un poste d'interprétation dans une cabine du Parlement européen de Strasbourg. © Radio France / Xavier Demagny

Alors comment ne pas faire d’erreurs, face au nombre de discours et de prises de parole ?Il peut y avoir des imprécisions mais il y en a très, très peu” précise d’emblée Serge Levenheck pour qui les mots ‘interprète’, ‘interpréter’ et ‘interprétation’ prennent là tout leur sens : “on traduit des idées, pas des mots (...) Un interprète peut ne pas être gêné par un ou deux mots qu’il ne comprend pas, parce que c’est un travail d’analyse permanent.” 

Un jour, raconte-t-il, j’ai accompagné un député en Inde et je ne connaissais pas l’anglais d’Inde. Un député indien s’est adressé à mon député français et je n’ai pas compris la question. J’ai dit à mon député que je ne pouvais pas interpréter mais que je pouvais comprendre. Et en me concentrant sur l’écoute, j’ai réussi à lui faire un résumé.”   

Il faut noter également un colossal travail de préparation. Une attention du quotidien, à lire les journaux en langues étrangères, à écouter parler. Plusieurs heures chaque semaine également consacrées à l’étude des textes, des propositions des députés, des documents de travail : “Le Parlement est monté en puissance depuis le traité de Lisbonne, devenant co-législateur sur beaucoup de dossiers très techniques qui nous obligent à nous préparer vraiment sur le vocabulaire notamment”.  

Des journées denses, intenses et chargées qui avaient conduit les interprètes du Parlement européen à faire grève en juillet 2018, comme le raconte Rue89 Strasbourg

Pas de changement brutal avec le Brexit 

En trois décennies, Serge Levenheck en a vu, des esclandres et des envolées. Évidemment, “chaque interprète a ses orateurs préférés, ses manières de parler, même s’il ce n’est pas forcément lié à nos préférences personnelles ou politiques”. À bientôt 60 ans, notre interprète se rapproche de la retraite mais “ne veut pas faire de jaloux” et refuse de nous donner les noms des eurodéputés qu’il préfère traduire. Il nous raconte en revanche le moment “marquant” et “chargé émotionnellement” qu’a été la cérémonie organisée pour les funérailles de l’ancien chancelier allemand Helmut Kohl, disparu en 2017

Serge Levenheck ne manque pas de commenter “un tournant que tout le monde perçoit” à l'approche des prochaines élections européennes et surtout du Brexit, sortie programmée des Britanniques de l’Union européenne, autour duquel de nombreuses incertitudes planent encore

D’ailleurs, “on ne sait pas trop” ce que cela va changer pour les interprètes. “L’anglais britannique va perdre de la place mais restera langue officielle à Malte et en Irlande. L’anglais restera aussi très utilisée comme langue technique par les interprètes. Mais il n’y aura pas de changement brutal. Je pense que l’évolution la plus probable sera vers un multilinguisme plus véritable dans les langues de travail” conclut-il.

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