La mobilisation dure maintenant depuis 23 jours. Y-a-t-il une porte de sortie ? Attendre le 7 janvier pour négocier a-t-il du sens ? Comment lire la réforme après les concessions obtenues par certaines professions ? Questions posées par Bruno Duvic à l'historien, spécialiste des conflits sociaux Stéphane Sirot.

Aucune trêve n'est intervenue, malgré les appels d'Emmanuel Macron et de membres du gouvernement
Aucune trêve n'est intervenue, malgré les appels d'Emmanuel Macron et de membres du gouvernement © Radio France / Stéphane GARCIA

Désormais plus long que les grèves de 1995, le mouvement contre la réforme des retraites en est à son 23e jour, avec des voyageurs qui se préparent à un nouveau week-end compliqué dans les transports et des syndicats déterminés, même si la mobilisation faiblit à la SNCF.

STÉPHANE SIROT : "Le taux de grévistes peut sembler en diminution, il n'en reste pas moins qu'il est significatif dans les professions qui sont les plus impactantes en termes de conséquences de la mobilisation, c'est à dire les conducteurs de trains, les conducteurs de métro. Par ailleurs, s'annonce également une journée d'action le 9 janvier, qui peut d'ailleurs signifier un rebond de la mobilisation. Et on voit aussi que petit à petit, d'autres secteurs semblent également entrer en mouvement. Je pense notamment aux salariés des raffineries. La durée s'explique aussi par quelque chose qui peut surprendre : à savoir le calendrier des discussions qui se sont engagées avec les organisations syndicales."

FRANCE INTER : Le gouvernement ne veut pas de négociation avant le 7 janvier, ce qui peut sembler une date lointaine. Trois lectures sont possibles : la France tourne au ralenti en cette période de fête et après tout il n'est pas indécent d'attendre le retour des vacances. On peut y voir aussi une stratégie du gouvernement : jouer le pourrissement ; ou le signe d'un dialogue social bloqué en France. Vous penchez de quel côté ? 

"De tous les côtés à la fois. Le dialogue social, manifestement, est quelque chose qui, en tout cas au plan national, n'est guère pratiqué par le pouvoir en place. D'ailleurs, Emmanuel Macron l'a lui-même théorisé durant sa campagne électorale et par la suite. Il considère que le dialogue social c'est quelque chose qui doit exister à l'intérieur des entreprises, mais lui-même se situe plutôt dans un dialogue direct, à l'ancienne en quelque sorte, entre les citoyens et lui-même, sans les corps intermédiaires. Pour preuve d'ailleurs de ce dysfonctionnement de ce qui aurait pu être ou de ce que pourrait être le dialogue social, voyez le calendrier qui est suivi. 

Parce qu'au fond la grève qui a démarré le 5 décembre, elle a été annoncée au mois de septembre ! Et ça peut tout de même surprendre qu'entre septembre et décembre rien ne se soit produit en termes de négociation. 

Par ailleurs, la trêve qu'a voulu décréter le gouvernement durant la période des vacances, il se l'applique à lui-même alors que la grève ne se l'applique pas à elle-même parce qu'il n'existe pas de grève qui fait une pause pendant quinze jours et qui redémarrait après la trêve des confiseurs."

Officiellement il n'y a pas de négociations, mais à la lumière des conflits précédents ou des informations que vous avez sur celui-ci, on discute tout de même en off, ou alors on ne se parle pas du tout jusqu'au 7 janvier ?

"Il y a toujours des discussions en off, sans doute davantage avec les organisations qui sont les plus proches d'un éventuel accord avec le gouvernement, à savoir la CFDT et l'Unsa, notamment, mais qui elles-mêmes, on le voit bien, ont des difficultés avec leur propre base, voire avec certaines de leurs fédérations qui restent dans l'action. On peut penser en revanche que les contacts sont sans doute beaucoup moins nourris entre les directions des syndicats qui sont à la pointe de la mobilisation. On peut penser bien sûr au premier chef à la CGT . 

Mais on peut se poser la question de savoir si finalement, le gouvernement n'est pas plutôt dans une spirale de pourrissement du conflit, en pensant que celui-ci va se déliter progressivement et que dans les premiers jours de janvier il sera peut être possible de convaincre certains syndicats de signer, ou en tout cas de conclure une forme d'accord tacite avec le gouvernement. Et au fond, il me semble qu'on retrouve là ce qu'est la culture politique des quinze dernières années, c'est à dire une culture qui s'est convaincue finalement de l'échec de ces grands mouvements sociaux qui passent et qui, finalement, rencontrent à chaque fois l'échec. C'est vrai depuis 2003 et d'une certaine manière, on peut considérer que le pouvoir aujourd'hui est un peu dans cette approche de la conflictualité sociale qui consiste finalement à préférer faire le choix du pourrissement que celui de la construction d'un compromis." 

Des concessions ont été obtenues par les policiers, par les pilotes d'avion, les hôtesses et stewards. Ça ne devient-ils pas difficile de lire cette réforme au gré des concessions qui sont faites à droite, à gauche ?

"Le langage gouvernemental fait que l'on annonce toujours la fin des régimes spéciaux. Ce terme de 'régimes spéciaux' est remplacé par celui de 'régimes particuliers' ou de 'conditions particulières'. D'une certaine manière, on peut se demander si, à force, on ne va pas passer de 42 régimes spéciaux à finalement autant de régimes particuliers, si ce n'est finalement davantage. Parce qu'on voit bien que le gouvernement cherche à faire se déliter le mouvement en accordant progressivement des concessions aux différentes professions qui lui paraissent soit les plus mobilisables, soit les plus sensibles - je pense ici aux policiers ou à l'armée également, à laquelle le président a fait des concessions en direct. Et en effet, cette réforme que déjà pas grand monde ne comprenait, devient de plus en plus illisible et de plus en plus difficile à justifier, parce que, au final, comment expliquer à ceux qui resteront sur la touche, c'est à dire ceux qui ne bénéficieront pas de particularités admises par le gouvernement, que eux, en revanche, vont se voir administrer une réforme qui, pour le moment, est très largement rejetée."

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