Matthieu Rey fait le point sur les relations entre la Russie et La Syrie depuis 60 ans.

Hafez Al Assad et Vladimir Poutine se rencontrent à Damas en 1999.
Hafez Al Assad et Vladimir Poutine se rencontrent à Damas en 1999. © Reuters / Reuters

Matthieu Rey, chercheur au CNRS à l’Iremam (Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman) a répondu aux questions de France inter au sujet des relations entre la Syrie et la Russie (et avant cela L’URSS) afin de mieux comprendre comment et pourquoi Vladimir Poutine et Bachar Al Assad combattent côte à côte dans ce conflit.

Depuis quand les Russes et les Syriens ont-ils une relation privilégiée ?

Dès 1943, l’URSS est l‘un des premiers pays à reconnaître la Syrie, nouvel Etat indépendant. Parmi les nouveaux députés élus, notamment du côté du parti des Frères musulmans, on suggère que l’on pourrait demander aux Soviétiques une aide militaire que l’on n’obtiendra pas ailleurs. C’est l’époque de la guerre en Corée où l’on voit se déployer les forces américaine et russe sur un territoire qui n’est pas le leur. Ce conflit, né de la guerre froide, fait peur aux Syriens qui sont alors désarmés.

À quel moment cette relation devient-elle une coopération ?

Deux ans après la mort de Staline, en 1955, les Syriens signent un premier accord d’armement avec le bloc communiste précisément avec la Tchécoslovaquie. La collaboration militaire entre les deux pays commence à ce moment-là. Ensuite, au cours des guerres successives entre Israël et les pays arabes voisins, l’URSS va systématiquement remplacer le matériel militaire syrien détruit par l’armée israélienne. Les Russes ont reconnu l’État d’Israël et ce soutien militaire à la Syrie intervient uniquement dans un rapport de force avec les Américains. A la fin des années 50, il y a aussi des accords économiques qui sont signés entre la Syrie et l’URSS. Cette relation sera renforcée après une tentative de coup soutenue par les Américains en 1957 contre le gouvernement syrien. Les années 60 seront "la lune de miel" de cette relation. C’est à cette époque que les Syriens décident de développer le port de Tartous. C’est une entreprise yougoslave qui le construira.

L’arrivée d’Hafez El-Assad en 1970 va modifier la donne ?

Les Russes sont surpris par l’arrivée de cet homme au pouvoir après un coup d'Etat. Ils ne le connaissent pas et au départ, ils s’en méfient. Mais très rapidement, les liens se tissent et les accords se succèdent à la fois militaires, économiques et culturels. Le meilleur exemple de cette collaboration militaire se déroule au Liban où chacun à nourrit l’intérêt de l’autre même s’ils divergent. L’essentiel pour les deux parties, c’est qu’en 1983, l’Amérique de Reagan se prend une claque au Liban.

Après la Perestroïka, cette relation syro-russe est mise entre parenthèse ?

Hafez El Assad sent vite le vent tourner. Dès 1987, il opère un revirement total. Il s’éloigne de l’allié russe et se rapproche des Américains. A tel point que quelques années plus tard en 1993, la Syrie refuse de rembourser une partie de sa dette à la Russie. Pendant la guerre du Golfe, les Syriens seront dans le camp américains et Georges Bush père fermera les yeux sur l’intervention de la Syrie au Liban. A cette époque-là, la Russie a beaucoup perdu de sa puissance. Le représentant du pays à l’ONU n’est autre qu’un certain Sergueï Labrov. Pour lui et toute une génération de dirigeants politiques et militaires russes, c’est l’époque où l’hyperpuissance américaine se manifeste partout dans le monde sans trouver en face une quelconque opposition et sans qu’il y ait de véritables discussions diplomatiques.

Et c’est la Syrie qui remet la Russie au centre du jeu international ?

En 2010, quand on interrogeait l’ambassadeur de Russie à Damas au sujet de Tartous, il répondait qu’il s’agissait « d’un garage en pièces détachées… Ce pays (la Syrie), n’a aucun intérêt pour nous ». Entre Poutine et Bachar, au départ, il n’y a rien ni amitié ni animosité. Mais à l’ONU, dès 2011 et les débuts du conflit syrien, les Russes refusent systématiquement que l’on intervienne en Syrie pour selon eux « respecter la souveraineté des peuples ». Par ailleurs, Poutine joue les arbitres et reçoit l’opposition syrienne. A l’époque, il n’a pas encore clairement établi son soutien à Bachar. La Syrie est pour lui un moyen de revenir en force sur la scène internationale. Les occidentaux sont «mous», lui n’agit pas non plus, il dit juste « non » à une intervention militaire en Syrie c’est-à-dire ni plus ni moins que les Chinois. En sous-main, la Russie vend des armes aux Syriens : les Russes se font payer en cash pour ce business par d’autres pays.

Le prisme de Poutine, c’est le Caucase d’où il se vante d’avoir chassé les islamistes. Ces hommes arrivent ensuite en Syrie où ils deviennent miliciens. C’est à ce moment-là que Bachar retire ses troupes des lieux de passage par où ces islamistes du Caucase sont susceptibles d’entrer en Syrie. C’est à ce moment-là aussi que le Président syrien trahit l’allié turc au profit de la Russie. En mai 2014, Moscou fait officiellement don par le biais d’une œuvre orthodoxe de 250 millions de dollars à la Syrie.

C’est en 2015, que la Russie entre dans le jeu miliaire ?

Lors de cet automne 2015, Bachar est sur le point d’être renversé. La Russie envoie des troupes aériennes avec des moyens énormes pour inverser la donne. On reprochera ensuite à Poutine d’avoir bombardé les zones où vivaient les rebelles les plus modérés et les plus compétents militairement au profit de Bachar.

Peut-on intervenir diplomatiquement auprès de la Russie pour faire cesser cette hégémonie militaire en Syrie ?

Pour le moment, nous n’avons jamais négocié avec Poutine, nous n’avons fait que discuter. Il y a cinq ans, la puissance militaire russe n’était pas encore déployée. Aujourd’hui, elle l’est et le rapport de force est donc différent. Poutine ne sait pas encore comment il va s’installer dans la durée au Moyen-Orient sans braquer l’Iran, mais pour lui, ces pays ne sont que des puissances secondaires. Les seuls qui comptent à ses yeux sont les Américains.

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