Après l'annonce de la composition du gouvernement Castex, les féministes ont vivement réagi. Les nominations de Gérald Darmanin et d’Éric Dupond-Moretti ne passent pas. D'autres ajustements inquiètent.

Marlène Schiappa, précédemment en charge des questions des violences sexuelles, se retrouve sous la tutelle du ministre de l'Intérieur, lui-même poursuivi pour viol.
Marlène Schiappa, précédemment en charge des questions des violences sexuelles, se retrouve sous la tutelle du ministre de l'Intérieur, lui-même poursuivi pour viol. © AFP / Thomas Samson

Dès ce mardi matin, des militantes féministes se sont rendues près du ministère de l'Intérieur, en scandant le slogan : "Un violeur à l'Intérieur, un complice à la justice". La petite manifestation visait à dénoncer les nominations à des postes clé de Gérald Darmanin et Éric Dupond-Moretti.

Nomination de Darmanin : "Un doigt d'honneur aux victimes de violences"

Gérald Darmanin a été mis en cause par deux femmes début 2018, l'une pour viol, l'autre pour abus de faiblesse ; des accusations qu'il réfute. Si l'enquête se poursuit pour la première, le parquet a rendu un non-lieu concernant la seconde. L'entourage du président a fait savoir lundi soir que cette plainte ne constituait "pas un obstacle" à sa nomination en tant que ministre de l'Intérieur, ce qui a déclenché la "colère" des féministes.

Pour la militante féministe Caroline de Haas, membre du collectif "Nous toutes", Emmanuel Macron "aurait pu directement cracher à la gueule des femmes victimes de violences, ça aurait fait pareil"

Selon elle, le message qui est envoyé aux victimes de violences c'est que "leurs voix de comptent pas", comme elle l'a dit sur France Inter. "Ça interroge sur la façon dont cette enquête va être menée. Avec en plus à la Justice, un homme qui est censé faire appliquer la loi et qui a pris de multiples positions anti-féministes". Et Caroline de Haas d'ajouter : "C'est faire un doigt d'honneur à toutes les femmes victimes de violences".

Le collectif Nous Toutes a réagi ainsi à la précision de l'Elysée, qui estime que la plainte visant le ministre n'était pas un obstacle à la nomination de Gérald Darmanin : "Allez bien vous faire voir". 

Pour Elvire Duvelle-Charles, "c'est assez sidérant. Les associations ont dépensé une énergie folle pour lever le tabou des violences contre les femmes, pour rendre le dépôt de plainte plus simple, et que la parole des victimes soient écoutée, et là, le chef de la Police est sous enquête pour viol. Je pense à toutes les victimes de viol dont les procédures sont en cours en ce moment, et je me demande ce que cela va provoquer chez elles". L'ex Femen, co-autrice de la web série documentaire "Clit Révolution", "ce que cela nous dit, c'est que personne ne tombe pour viol, on peut ériger un homme aux plus hautes fonctions de l'état alors qu'il est poursuivi pour viol. Il ne viendrait pourtant à personne de nommer ministre quelqu'un qui serait dans le fichier S pour soupçon d'antiterrorisme. Donc, dans le doute, on aurait pu attendre que l'enquête autour de Darmanin soit terminée"

De son coté la sénatrice socialiste Laurence Rossignol a dénoncé sur franceinfo la "formidable claque qu'Emmanuel Macron lance au visage de toutes celles et ceux qui se sont mobilisés contre les violences sexuelles". "Je ne préjuge pas des affaires judiciaires de M. Darmanin, encore que les faits sont connus, si la qualification peut prêter à discussion : il s'agit d'un échange de faveurs sexuelles contre une intervention par un homme de pouvoir", a-t-elle insisté.

Nomination de Dupond-Moretti : "pas un bon signe pour les femmes"

Pour Christine Villeneuve, co-présidente de l'Alliance des Femmes pour la démocratie, et directrice des Éditions des femmes, la nomination d'Éric Dupond-Moretti à la Justice, alors qu'il a eu des "propos infamants pour les femmes" notamment lors de la création du délit d'outrage sexiste, "n'est pas un bon signe pour plus de justice pour les femmes" explique-t-elle. "Les femmes sont extrêmement mobilisées et très vigilantes", ajoute-t-elle.

Pour elle, la nomination d'une femme venue de l'entreprise comme Élisabeth Moreno, déléguée à l'Égalité entre les femmes et les hommes, à la Diversité et l'Égalité des chances, montre "que ce gouvernement s'occupera plus d'égalité salariale ou professionnelle que des violences et du harcèlement".

Elle note toutefois que le gouvernement comporte plus de femmes que d'hommes ("On verra avec les secrétaires d'État") et se félicite de la nomination de Roselyne Bachelot, "très ouverte sur les questions féministes".

D'autres nominations perçues comme des signes négatifs

Sandrine Rousseau, autrice de "Parler, pour en finir avec la loi du silence", a écrit sur Twitter que "la cause des femmes n'est jamais, jamais, jamais acquise. Ja-mais". En mai 2016, elle était parmi les quatre élues avec Isabelle Attard, Elen Debost et Annie Lahmer qui ont accusé le député Denis Baupin de harcèlement sexuel et d'agressions sexuelles dans le cadre d'une enquête réalisée par Mediapart et France Inter.

Elle estime qu'il y a un "effet backlash" pour les militantes pour les droits des femmes. "La composition de ce gouvernement est la marque d'une méfiance du pouvoir vis-à-vis du mouvement de libération des femmes", selon elle.

Elle ne s'appuie pas uniquement sur la nomination de Gérard Darmanin et celle d'Eric Dupond-Moretti. Elle note que Marlène Schiappa, précédemment en charge des questions des violences sexuelles, se retrouve sous la tutelle du ministre de l'Intérieur, lui-même poursuivi pour viol. Elle remarque la nomination de Barbara Pompili, au ministère de l'Environnement, alors qu'elle a été témoin en faveur de Denis Baupin. Elle note aussi que l'ancienne ministre des Sports, Roxana Maracineanu, qui s'attelait aux questions de harcèlement sexuel, n'est plus que "déléguée aux Sports" auprès du ministre de l'Éducation. 

Pour l'ancienne cadre d'EELV, déçue par l'attitude de son parti au moment de l'affaire Baupin, il s'agit là d'un phénomène mis en lumière par la chercheuse américaine Susan Faludi, un "backlash", un effet de crispation des corps institutionnels, et un recul pour la cause des femmes. 

Sandrine Rousseau tempère toutefois, et déclare "actons le fait qu'individuellement ils seront exemplaires dans leurs fonctions". 

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