Marine Le Pen ne ménage pas sa peine pour dénoncer l'antisémitisme et montrer aux Français que le parti qu'elle dirige n'est pas un parti antisémite. Une historienne décrypte pour France Inter la question complexe de l'antisémitisme au sein du Rassemblement national.

"Pour le RN, l’antisémitisme est un verrou qu'il faut faire sauter pour accéder au pouvoir", Valérie Igounet
"Pour le RN, l’antisémitisme est un verrou qu'il faut faire sauter pour accéder au pouvoir", Valérie Igounet © AFP / CHARLY TRIBALLEAU

Lettre de soutien à Alain Finkielkraut, hommage à Ilan Halimi... Marine Le Pen multiplie, depuis son arrivée à la tête du Front National en 2011, les signes et les actes pour dénoncer l'antisémitisme.

Volonté profonde et politique ou stratégie de dédiabolisation ? L’historienne Valérie Igounet, spécialiste du Front national et du RN, revient sur l'antisémitisme au sein du parti, en particulier depuis l'arrivée à sa tête de Marine Le Pen en 2011.

FRANCE INTER : Depuis quand et pourquoi le FN, devenu RN, rejette-t-il clairement l'antisémitisme ?

VALÉRIE IGOUNET  : "Toutes ces actions, tous ces témoignages, tous ces mots vis-à-vis de la communauté juive font partie d'une stratégie élaborée par Marine Le Pen. Il y a d'autres gestes dans ce sens-là de cadres du RN : le député Gilbert Collard, par exemple, s'est rendu en 2017 sur la stèle en hommage aux victimes de Mohammed Merah. Et lui aussi disait bien que le RN était attaché à la protection des juifs.

Pourquoi agissent-ils ainsi ? Parce qu'ils savent depuis des années que l'antisémitisme est contre-productif électoralement. Beaucoup de cadres du RN disent que c'est un verrou qu'il faut faire sauter. Tant que l’antisémitisme, couplé au négationnisme, faisait partie du logiciel frontiste (il en était ainsi du temps de Jean-Marie Le Pen), ils savaient que leur parti ne pouvait pas être un parti de gouvernement. Cette analyse, Marine Le Pen et d'autres dirigeants du parti l'ont comprise dès les années 2000.

Elle commence sa carrière au sein du Front national aux côtés de son père, et souhaite dès le départ poursuivre la stratégie de dédiabolisation entamée par Bruno Mégret (numéro deux du FN). Il fallait que ce FN des années 2000 change de visage."

C'est d'ailleurs ce que Louis Aliot vous explique lors d'un entretien en 2013...

"Pour l'un de mes ouvrages sur le FN, il m'avait expliqué que la dédiabolisation du FN ne porte que sur l'antisémitisme. D'après lui, c'est l'antisémitisme qui empêche les gens de voter pour eux : 'À partir du moment où vous faites sauter ce verrou idéologique, vous libérez le reste', m'avait-il dit."

Est-ce que cette stratégie a porté ses fruits ?

"Il faut d'abord souligner que Marine Le Pen est extrêmement claire sur cette question. L'une de ses premières déclarations comme présidente du FN a été de reconnaître que les camps de la mort étaient le 'summum de la barbarie'. Il fallait montrer patte blanche sur l'antisémitisme. Elle le faisait avec beaucoup de bruit d'ailleurs : il y a eu des évictions de personnes au sein de son parti qui avaient tenu des propos antisémites. Son père en 2015 a été en quelque sorte "radié" du FN pour cause d'antisémitisme et de négationnisme.

Elle n'a cessé et ne cesse toujours de pointer l'ennemi qui a supplanté l'antisémitisme : l'islamisme radical. D'ailleurs, dans ses déclarations de soutien à Alain Finkielkraut et à d'autres occasions, elle désigne bien un autre ennemi : l'antisémitisme de gauche."

Au sein de son parti, subsistent-t-ils des traces d'antisémitisme ?

"Indéniablement. Le quatrième volet de l'enquête sur le complotisme, menée par la fondation Jean Jaurès et l'observatoire du conspirationnisme, montre que ce sont les électeurs de Marine Le Pen à la présidentielle de 2017 et les sympathisants du RN qui sont le plus perméables aux thèses complotismes. Pour ces derniers, ils sont 36% à croire en l'existence d'un 'complot sioniste à l’échelle mondiale'. Ces électeurs ont une vision du monde qui est basée, entre autres, sur le conspirationnisme incluant l'antisémitisme.

En dehors de l'électorat, il y a aussi autour de Marine Le Pen certains proches qui flirtent ou ont flirté avec l'antisémitisme. Et parmi les cadres de son parti, certains ont des paroles ou des attitudes qui posent question. Par exemple Nicolas Bay, député européen, s'est rendu en Israël juste avant l'élection de 2017. Mais en 2002, le même Nicolas Bay était candidat sur les listes du MNR (Mouvement national républicain) de Bruno Mégret, sur la même liste que René Schleiter ! Cet homme est le beau-frère de Robert Faurisson, chantre du négationnisme, mort récemment. Nicolas Bay, en décembre 2015, réagissait également à une condamnation d’Éric Zemmour et fustigeait la loi Gayssot."

Sur l'antisémitisme, pensez-vous qu'il y ait une porosité entre Jean-Marie et Marine Le Pen ?

"Il y a d'abord une différence générationnelle et une différence d’approche. Jean-Marie Le Pen estimait qu'un Front national "gentil" n’intéresse personne. Il y a aussi une différence de stratégie (diabolisation contre dédiabolisation) avec tous les 'dérapages' de Le Pen père.

Marine Le Pen n'est pas là-dedans, même si ses propos sur la rafle du Vél d'Hiv [elle assurait en 2017 que la rafle de Français juifs n'était pas de la responsabilité de l'État Français, NDLR] sont un appel du pied à certains électeurs. Cela n'empêche pas son parti d’attirer ou de conserver des électeurs réceptifs à l'antisémitisme. Marine Le Pen en est consciente."

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