Parmi les propositions récurrentes dans les contributions au grand débat national, revient souvent la question d'une fermeture de l'École nationale d'administration (ENA), souvent accusée de contribuer à la reproduction des élites. À quoi sert vraiment cette école ? Que représenterait sa suppression ?

La cour de l'ENA, à Strasbourg
La cour de l'ENA, à Strasbourg © AFP / PATRICK HERTZOG

En effectuant une recherche nommée "ENA" sur le site du grand débat national, on obtient pas moins de 104 résultats. Beaucoup vont dans le même sens : "Suppression de l'ENA", demande Petitclerc ; "L'ENA ou l'école de la consanguinité qui produit de l'énarchie aux plus hauts sommets de l'État", dénonce Charliegolf ; ou encore "Pourquoi le pays doit être absolument dirigé par des Énarques ?" selon Jeanaimarre. Si certains, plus mesurés, évoquent une réforme de l'ENA, beaucoup demandent sa suppression pure et simple.

Les contibutions du grand débat sur l'ENA
Les contibutions du grand débat sur l'ENA / Capture d'écran

Ces dernières années, plusieurs hommes politiques, comme Bruno Lemaire en 2016, ont aussi demandé que l'ENA soit supprimée. L'école nationale d'administration "a rempli son office pendant des années, formé des fonctionnaires de grande qualité mais nous entrons dans un monde nouveau : celui des entrepreneurs, de la créativité, de l'innovation", avait-il fait valoir à l'époque.

C'est quoi, au juste, l'ENA ?

L'École nationale d'administration est moins ancienne qu'on peut le penser : contrairement à Sciences Po (1872) ou l'ENS (mieux connue sous le petit nom de "Normale sup", fondée en 1794), l'ENA a été créée en 1945 par le général de Gaulle. Paradoxalement, cette école, aujourd'hui fustigée pour son rôle dans la reproduction des élites, avait pour objectif de démocratiser le recrutement des hauts fonctionnaires.

Son objectif est clair et assumé sur le site web de l'école : "Faire des élèves des serviteurs de l'État". Ceux qui réussissent un des trois (très sélectifs) concours de l'ENA passent une première année à faire des stages, dans trois institutions ou entreprises différentes ; puis une deuxième année dans les locaux de l'école, à Strasbourg, où ils reçoivent dix enseignements en huit mois, répartis dans trois grandes orientations : Europe, Territoires, Gestion et management publics.

La formation place la dimension managériale et la modernisation de l’action de l’État au premier plan en privilégiant une approche interdisciplinaire.

À la fin de la formation, les élèves sont classés et affectés dans les grands corps de l'État aux postes de hauts fonctionnaires en fonction de ce classement.

Que lui reproche-t-on (et qu'y répondre) ?

L'ENA, qui est une particularité française, n'est pas exempte de critiques : l'école est accusée, tour à tour, de contribuer à la reproduction entre elles des élites françaises, de favoriser leur déconnexion du terrain et du socle de la population, ou encore d'avoir une formation trop généraliste qui ne forme pas des experts mais des communicants. Dans un reportage diffusé sur France 2 en 2015, l'essayiste Adeline Baldacchino, ancienne de l'ENA, dénonce : "On est la plupart du temps très haut placé auprès des préfets, des ambassadeurs, ce n'est pas ce qui permet de comprendre le réel du citoyen lambda". "Vous croyez qu'un préfet, quand il doit aider des entreprises en difficulté ou des manifestations, ou qu'un ambassadeur sont coupés de la réalité ?" lui répond Christine Demesse, de l'association des anciens de l'école.

Autre problème de l'ENA : son classement de sortie, qui crée une élite dans l'élite. Les élèves qui sortent les mieux classés sont assurés d'accéder aux grands corps de l'État. Un milieu où ils sont, dès leur sortie d'école, en contact avec les dirigeants politiques. "En tant que membres des cabinets ministériels ou directeurs d'administration centrale, ils alimentent directement la classe politique. Et quand on est ancien membre de cabinet de ministre, on ne rêve que de devenir ministre", soulignait l'ancien ministre Jean Peyrelevade dans Le Parisien.

Son mode de recrutement aussi est pointé du doigt : si le concours interne est réservé aux seuls fonctionnaires déjà en poste, le concours externe, extrêmement sélectif mais théoriquement accessible à tous les titulaires d'une licence, est trusté par les étudiants issus des Instituts d'études politiques (SciencesPo Paris et les neuf autres IEP de province), souvent vus comme antichambre de l'ENA - et qui sont déjà, eux-mêmes, accusés de formater leurs élèves. En revanche, en 1990, l'école a ouvert une troisième filière d'entrée pour diversifier un peu son public, ouvrant la voie aux candidats issus du privés ou élus locaux.

Quelles solutions, quelles implications ?

De nombreux participants au grand débat proposent donc de supprimer, purement et simplement, l'ENA. En réalité, ce ne serait évidemment pas si simple - et d'autres précédemment ont émis cette idée, comme Jean-Pierre Chevènement qui a signé un pamphlet contre l'ENA en 1967 pour réformer l'école, avant de carrément militer, cinquante ans plus tard, à sa disparition.

Pour Julien Aubert, député (LR) de la région Paca, "la suppression de l'ENA ne changerait rien, au contraire, elle nous exposerait à une situation où, comme avant sa création, les postes de la haute fonction publique serait distribués en fonction des réseaux et du copinage", explique-t-il lui aussi dans Le Parisien. Si la décision était prise de recruter les hauts fonctionnaires comme dans le privé, cela dépasserait alors très largement la simple question de cette grande école et poserait par exemple le problème de l'attractivité financière de la fonction publique (largement moindre, à poste équivalent, que dans le privé).

Plus qu'une suppression, c'est souvent une réforme de l'ENA qui est prônée, pour mieux ouvrir l'accès à l'école à des élèves qui ne proviennent pas déjà des élites sociales, qu'ils vont contribuer à renforcer. Quelques mesures ont d'ores et déjà été prises comme, en 2015, la mise en place d'une épreuve collective d'interaction qui permet de voir le comportement des futurs élèves au sein d'une équipe, ou encore, depuis cette année, une nouvelle voie d'entrée à destination de tout étudiant titulaire d'un doctorat.

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