C’était une demande bien précise, venue des évêques de la région de l’Amazonie, qui désespèrent de manquer de prêtres : ouvrir une exception au traditionnel célibat en espérant trouver plus facilement de nouvelles recrues. Une idée que le pape François n’a finalement pas suivie, dans un document publié mercredi.

Le pape François le 12 février 2020 au Vatican
Le pape François le 12 février 2020 au Vatican © AFP / Massimo Valicchia / NurPhoto

Dans cette "exhortation apostolique post-synodale", le pape François ne mentionne pas cette proposition des évêques amazoniens, malgré trois semaines de débats en octobre dernier, que ce document conclut. Pourquoi a-t-il mis de côté l'idée de prêtres mariés et que propose-t-il pour résoudre la crise des vocations dans la région ? 

Bruce de Galzain a recueilli les réponses d'Andrea Tornielli, directeur éditorial du dicastère pour la communication du Saint-Siège, et de Marco Politi, vaticaniste et écrivain auteur de La Solitude de François (qui sort en France au mois de mars).

FRANCE INTER : Que préconise le pape pour pallier le manque de prêtres en Amazonie, puisqu’il n’a pas retenu l’article 111 du document final du synode qui proposait l’ordination d’hommes mariés ?

ANDREA TORNIELLI : "Le pape estime que la vraie réponse au manque de prêtres, avant d'arriver à une éventuelle ordination d'hommes mariés, doit passer par d’autres chemins. D’abord, la répartition des prêtres dans le monde : il y a des prêtres des pays amazoniens, que nous avons écoutés au synode, qui vivent aux États-Unis ou en Europe. C'est le cas, par exemple, de 1 200 prêtres colombiens. Le pape demande donc d'abord aux évêques d'être plus généreux dans l'envoi de leurs prêtres en Amazonie.

Deuxièmement, il n'y a pas de clergé indigène après 500 ans de christianisme. Nous devons donc nous concentrer sur la formation de prêtres et de séminaristes autochtones. Troisièmement, il n'y a pas de diacres permanents. Le synode demande la possibilité d'ordonner prêtres des diacres permanents mais il n’y en a pas ! Il faut donc d’abord en former.

Quatrièmement, le pape dit qu'il veut lancer de nouveaux ministères pour les laïcs et les femmes et donc leur donner une plus grande responsabilité dans la conduite de la vie communautaire. Le pape est donc bien conscient du problème et donne ses propres réponses."

FRANCE INTER : Comment analysez-vous cette exhortation apostolique et le fait que le pape ne reprenne absolument pas la proposition du synode d’ordonner des hommes mariés à la prêtrise ?

MARCO POLITI : "C’est un document très intéressant sur le plan pastoral, sur le plan culturel, sur le plan écologique et sur le plan de la justice sociale. Mais c'est très clair que le pape a été stoppé net sur la question plus importante de la possibilité d’ordonner prêtres des hommes mariés. 

C’est le pape lui-même qui avait encouragé les débats. François avait choisi comme rapporteur général le cardinal brésilien Claudio Hummes, qui est ouvertement en faveur de cette solution. Le pape a autorisé le document de travail, l’Instrumentum laboris, pour la discussion du débat synodal. Et il a toujours dit que c'était très important qu'il y ait une décision synodale dans l'Église, une méthode synodale. Il est important pour lui que les évêques participent au choix fondamentaux de l'Église. Et là, les deux tiers – selon les règles de l’Église – des évêques de l'Amazonie ont décidé d'ouvrir la porte à la possibilité d'avoir des diacres mariés ordonnés prêtres… Mais le pape a clairement a bloqué cette possibilité."

FRANCE INTER : Quel est donc le sens de cette fin de non-recevoir du pape alors que c’est lui-même qui a lancé le débat ?

ANDREA TORNIELLI : "Le pape a décidé de ne pas modifier les règles actuellement en vigueur. Aujourd’hui, dans le Code de droit canonique, tout évêque peut demander au Saint-Siège une dispense s'il estime nécessaire d'ordonner prêtre un homme marié. C’est déjà prévu dans le Code de droit canonique, rédigé par saint Jean-Paul II, au cas par cas pour un besoin particulier. Le pape a décidé de ne pas ajouter une nouvelle exception pour la région amazonienne car il pense que cette réponse n’est pas la bonne. 

Le Synode fait des propositions mais le pape est le pape et c’est lui qui décide ! Ce n'est en aucun cas un pas en arrière, ou plutôt c’est un pas en arrière par rapport à un courant – médiatique également – qui a considéré que le problème de l'Amazonie se résumait à ordonner prêtres des hommes mariés. Mais les problèmes de l'Amazonie sont bien différents et concernent la sauvegarde des peuples indigènes, de l'environnement et d'une Église qui doit trouver une force missionnaire. Car, comme le dit le pape, en Amazonie le christianisme est devant un grand défi : celui des nouvelles églises pentecôtistes et évangéliques."

FRANCE INTER : Le pape François a-t-il renoncé à cause des pressions des plus conservateurs de l’Église ? 

MARCO POLITI : "Le pape aurait vraiment voulu ouvrir le débat sur ce point. Mais cela fait déjà un an qu'il y avait une pression souterraine contre cette possibilité. Par exemple, l'ancien président de la Conférence épiscopale italienne, le cardinal Ruini, avait publiquement dit espérer et prier "pour que le pape ne décide pas dans ce sens"

Dans cette guerre civile souterraine qu'il y a aujourd'hui dans l'Église catholique, d’autres cardinaux de la hiérarchie étaient opposés à l’ordination d’hommes mariés. Le livre du cardinal Sarah et de Benoit XVI a été la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Mais le pape sait faire de la politique ! François a compris qu'il devait bloquer la discussion. Le cardinal Etchegaray, un grand cardinal de la Curie romaine et de l'Histoire française, m'avait dit un jour : "La première phase sera comme une lune de miel pour le pape François, mais un jour, il se trouvera au pied du mur". Et bien aujourd'hui, avec son exhortation, il s'est trouvé au pied du mur."

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