Il y a les mois avant, le jour d’avant, les premières heures et les premiers mois. Ceux qui attendent une libération de longue date, ceux qui au contraire craignent un choc, ou les très organisés qui balisent le chemin par avance. Voici les témoignages de retraités, et le souvenir du premier jour.

Il y a environ 16 millions de retraités en France
Il y a environ 16 millions de retraités en France © Getty / .

Il y a environ 16 millions de retraités en France. Ils sont plus de 800 000 à avoir connu cette année ce premier jour d'une nouvelle vie. Ils se reposent, voyagent, s'engagent, bullent, et parfois travaillent. La retraite va durer entre 24 et 28 ans, à 1 900 euros brut en moyenne pour les hommes, et seulement 1 100 euros pour les femmes. Plus d'un million de retraité(e)s sont, en dessous du seuil de pauvreté. Le premier jour de la retraite, c'était comment ? On leur a demandé. 

Avant : préparation au choc... ou espoir de repos

"J’avais bien préparé ma retraite, car mes enfants m’avaient alertée". Très organisée Annick Lehingue, professeure de SVT en Bretagne, avait même envisagé un emploi du temps très précis, car "les profs ont un emploi du temps très strict. Chaque jour est identifié par ce qu’il y a à faire de différent. À la retraite comment pourrais-je me repérer ? La réponse a été de trouver une activité différente chaque jour. Lundi, gym, mardi, peinture sur soie, mercredi piscine, jeudi, restos du cœur, vendredi yoga, et le week-end, rien". C’était sa stratégie générale, à mettre en place dès après le grand voyage qu’elle a entamé en Nouvelle-Calédonie, Vanuatu, et île Fidji, dans les deux mois qui ont suivi le début de sa retraite. 

Il y a ceux pour qui la retraite ne s'annonçait pas tout à fait comme le doux réveil de la liberté. "Je m’étais préparé à vivre un choc", explique Antoine Valle, ex-employé de banque. "J’étais un de ceux qui le matin arrivaient au boulot toujours en avance, pour prendre un café entre collègues. Je m’étais préparé à vivre  en étant inactif professionnellement, et finalement, ça n’a pas été si terrible". 

Je m’étais préparé à vivre un choc

Ce fut terrible pour Marc Chiaverini, ferronnier installé en Corse. Il préfère dire forgeron plutôt que ferronnier, lui, le descendant de cinq générations d’artisans, et dont personne ne reprendra l’activité. "Chaque pièce terminée était une étape finale pour ma carrière, ça m’a donné beaucoup d’émotion, au point d’en pleurer. Le dernier chantier que j’ai livré, ça m’a fait un choc".

Du repos, enfin parce que "Les dernières années, je ne travaillais plus que trois ou quatre heures selon les jours, car j’étais vraiment trop fatiguée" se souvient Maria Rodrigues, femme de ménage, à la retraite après 45 ans de travail. 

Le premier jour : un quart d'heure pour se raser ou un plongeon dans la piscine

Pour Lucien de Giovanni, le cheminot marseillais, entré dans "la grande famille SNCF" en 1959, responsable du transit des marchandises, ce 1er février 1998 est un grand jour. Il a enfin trouvé le moyen de se baigner dans la calanque de l’œil de verre. Il fallait se frayer un chemin au-delà d’un arbre couché, pour atteindre une petite plateforme rocheuse et entrer dans l’eau. Il avait déjà tenté de trouver ce chemin, sans succès, avec ses copains. Ce matin-là, il savait qu’il aurait tout son temps, toute la vie devant lui. Parti de bonne heure, avec ses chaussures de marche, son sac à dos et son bâton, il a mis le cap, non pas en direction de son entrepôt à la gare Saint-Charles, mais vers les cathédrales de calcaire que sont les calanques. "J’ai pu me baigner tout seul, et j’ai mangé mon grand sandwich".   

C’était aussi très marquant pour Annick. C’était un jour de non-prérentrée scolaire de 2014. "Une prérentrée à laquelle je ne me suis pas rendue, c’était ça la vraie différence avec les vacances d’été qui venaient de s’écouler". La date de son dernier jour de travail était le 1er juillet 2014  et après deux mois passés sur son voilier, en Manche, ce jour de prérentrée, au lieu de prendre ses dossiers pour aller au collège de Paimpol, elle a mis son maillot de bain et a fait un plongeon dans sa piscine.

On ne change pas de rythme du jour au lendemain après des années de travail et de réveil à l’aube. Marc Chiaverini, à la retraite depuis septembre dernier, s’est levé comme d’habitude vers 6h du matin."Disons que plutôt que de me raser en 2 minutes je l’ai fait en un quart d’heure. Après la journée s’est écoulée tranquillement, mon deuil, je l’avais fait avant". Finalement les six derniers mois d’activité ont été une période de transition et d'acceptation pour lui, et le jour J "quand j’ai rangé mes outils, c’était fini , je rentrais dans un champ de liberté sans barrière ni limite". 

J’ai fait la grasse matinée, maintenant je le fais moins, car avec mon mari on trouve que c’est une perte de temps.

"Ce 1er avril 2019, j’étais chez moi à Malakoff, j’étais enfin tranquille", dit Maria, la femme de ménage. "Le tout premier jour, j’ai fait la grasse matinée, maintenant je le fais moins, car avec mon mari on trouve que c’est une perte de temps. Ma patronne a organisé un apéritif chez elle pour fêter cela". 

Antoine Valle a lui aussi fait une grasse matinée ce 1er septembre 2002. Habitué à se lever à 6h du matin, il a changé de rythme : "j’avais accumulé un manque de sommeil sans m’en rendre compte, et le premier jour, et le premier mois, j’ai dormi tous les jours jusqu’à 9h30. Ce premier jour je l’ai vécu comme si c’était des vacances pour toujours".

Une nouvelle vie avec des choses simples, du bénévolat ou du sport

Pour la professeure Annick Lehingue, la retraite rime avec bénévolat. Engagée dès les premiers temps pour les Restos du Cœur, elle est désormais formatrice pour les bénévoles de l’association. Enseignante de SVT elle le reste dans l’âme, même si elle a gardé peu de contact avec ses anciens collègues, "Et mon mari a toujours droit à mes commentaires sur la géologie quand nous voyageons" . Elle a aussi illustré un livre pour enfants, et continué à voyager sur son voilier deux mois par an. "La sensation de vide n’existe pas, non je ne la ressens pas, on ne s’ennuie pas du tout".

"On se promène, on fait les magasins, je cuisine, j’invite des amis. Avant je n’avais pas le temps de faire cela" raconte Maria. Antoine s’est mis au sport, footing et sport en salle, a fait son potager, et s’occupe de ses petits-enfants. 

Pour Lucien, le cheminot, la retraite a pris une autre tournure moins de quinze jours après le début. Il a commencé un emploi à temps partiel de chauffeur pour une société de location de voitures. Il aidait à livrer et rapatrier des voitures avant ou après location. Cela a duré plus de 17 ans. "Je travaillais deux jours par semaine, et le reste du temps, j’étais dans les calanques". 

Réforme : "Je regarde cela comme un mensonge"

"Je pense que la réforme est nécessaire", estime Annick, la retraitée de l’Éducation nationale. Elle vit mieux que lors de certains moments de sa vie professionnelle : "J’ai eu une vie de prof très juste, car j’ai été toute seule avec trois enfants ; ça ne faisait pas beaucoup d’argent. Je n’avais pas de pension alimentaire". Désormais elle vit plus confortablement et comprend bien que certains professeurs perdront du pouvoir d’achat si on calcule leur retraite sur l’ensemble de la carrière. Elle espère que des compensations promises seront suffisantes.

"Je regarde cela comme un mensonge", dit Marc Chiaverini, "Macron avait promis que les retraités ne toucheraient pas moins de 1 000 euros par mois. Personnellement, après 40 ans de travail, et de cotisation, ils sont nombreux ceux qui perçoivent beaucoup moins". 

"Je suis de tout cœur avec les grévistes, même si mon naturel me pousse à être plutôt pacifique et conciliant", explique Lucien de Giovanni, le cheminot. "C’est dur d’empêcher les gens de circuler, mais parfois il faut taper du poing sur la table". 

Antoine Valle s’estime extrêmement privilégié, issu d’une génération qui n’a pas galéré, ni pour trouver un emploi ni pour obtenir une pension proche de son salaire. Maria Rodriguez et son mari ont une toute petite retraite, mais ils estiment que "certains ont moins que nous", se disent tristes pour les autres, "les gens qui manifestent ont raison".

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