Le couac des caucus de l'Iowa, la présidente démocrate de la chambre des représentants qui déchire le discours de Donald Trump, celui-ci qui refuse de lui serrer la main puis qui est acquitté... L'historien spécialiste des États-Unis Thomas Snegaroff analyse ces images de début de la campagne pour la présidentielle.

Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants, le discours de Trump déchiré à la main
Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants, le discours de Trump déchiré à la main © AFP / LEAH MILLIS / POOL

Le premier rendez-vous électoral de la présidentielle américaine, à savoir les caucus de l'Iowa, se sont terminés par un fiasco mardi. Retard exceptionnel dans l'annonce des résultats, recompte : tout y était. Pete Buttigieg, annoncé vainqueur, est finalement arrivé quasi ex-æquo avec Bernie Sanders

Mardi, Donald Trump a prononcé son discours sur l'état de l'Union. Il a refusé de serrer la main de la présidente de la chambre des représentants Nancy Pelosi. Nancy Pelosi qui, à la fin du discours, a déchiré les feuilles du script de Trump. Mercredi, enfin, le Sénat décidait d'acquitter Donald Trump dans son procès en destitution. Seul un sénateur républicain, Mitt Romney, a voté contre cet acquittement. 

L'historien spécialiste des États-Unis, Thomas Snegaroff, analyse pour France Inter cette semaine folle et la situation actuelle très inconfortable du parti démocrate américain.

FRANCE INTER : Est-ce que les événements de ces jours-ci sont à mettre au bénéfice de Donald Trump ? 

THOMAS SNEGAROFF : "Ce qui s'est passé depuis lundi est incontestablement au bénéfice de Donald Trump, c'est vrai. Il a profité à la fois des errements et des erreurs du parti démocrate dans l'Iowa. Ensuite, il a profité d'un bon alignement des planètes au Sénat, dans la mesure où il a été blanchi par la majorité de son parti, ce qui signifie que le parti républicain, c'est bien le parti de Trump. Mis à part Mitt Romney, tout le monde s'est aligné derrière lui. 

Il y a quatre ans, quand il a pris le pouvoir, on avait le sentiment que la fronde viendrait de l'intérieur. Mais aujourd'hui, il a une cote de popularité extraordinaire au sein de son propre parti, comme aucun président républicain avant lui. Pour lui, c'est un motif de grande satisfaction et d'optimisme, notamment pour l'élection à venir."

Et puis il y a eu l'épisode du discours déchiré par Nancy Pelosi, lors du discours sur l'état de l'Union... 

"C'est un moment quasiment sacré de la vie politique américaine, où le Président, une fois par an, prononce un discours devant le Congrès, réunit les deux chambres ensemble avec quelques invités choisis. C'est ce moment qu'a choisi Nancy Pelosi pour montrer son désaccord. 

Donald Trump refuse de lui serrer la main, mais ensuite, l'image de Nancy Pelosi déchirant le discours sur l'état de l'Union avec tout le sens que cela peut avoir, ne peut, selon moi, que profiter à Donald Trump.

"Le parti démocrate ne sait pas comment prendre ce président, cet objet politique totalement inédit"

Même si c'est étonnant quand on voit d'où il vient et ce qu'il a fait, il apparaît comme le pôle de stabilité, celui qui incarne la nation, qui incarne l'unité, là où Nancy Pelosi apparaît comme quelqu'un qui est absolument dans l'opposition, qui refuse même d'écouter le Président élu démocratiquement. Cela montre à la fois que cette nation est profondément divisée, mais aussi que le parti démocrate ne sait pas comment prendre ce président, cet objet politique totalement inédit."

Mais après tout est-ce que ce ne serait pas plutôt une bonne idée que Pelosi fasse du Trump ? 

"D'une certaine manière, je reviens un peu aux propos de Michelle Obama lors de l'investiture d'Hillary Clinton en 2016, on avait déjà Trump qui insultait, qui mentait et qui trouvait des surnoms à Hillary Clinton etc. Michelle Obama avait dit 'When they go low, we go high', 'Quand ils vont vers le bas, nous devons nous relever' parce que ce n'est pas l'idéologie ni même la méthodologie du parti démocrate d'être comme ça."

Il faut bien tout de même que les démocrates aillent chercher des électeurs sur le terrain de Trump... 

"Le maître de ce jeu-là, celui qui en a inventé les règles, c'est Donald Trump. Je vois mal un démocrate battre Trump sur ce terrain. Il est suffisamment malin, il a provoqué les démocrates à ce jeu, ce piège s'est refermé sur les démocrates. 

Le geste de Pelosi est d'une certaine manière le symbole que Trump a gagné la bataille idéologique. Il a imposé sa marque de fabrique, sa façon de communiquer. Pour les démocrates, il est très difficile de se faire entendre face à un président qui fait rire tout le monde, capable de raconter n'importe quoi avec un aplomb extraordinaire. 

Si en face, on lui oppose un discours extrêmement articulé, il sera rendu quasiment inaudible par la machine médiatique qui n'aime que le tweet marrant et les hurlements de Trump. Mais si on va sur le chemin de Trump, le maître, c'est Trump. Qu'est ce qui est le mieux ? Être la pâle copie d'un original ou tenter de trouver une voie différente, quitte à être moins entendue ? C'est aujourd'hui le piège dans lequel sont vraiment les démocrates."

Peut-on dire que le Parti démocrate, depuis 2016, ne s'est toujours pas relevé ? 

"Oui, il ne s'est pas remis, ça a été très violent. Pour se reconstruire, il faut avoir le temps. Or, Trump, dans sa manière de gouverner, n'a jamais laissé une seconde de répit au camp démocrate, n'a jamais laissé aux démocrates le champ médiatique et le temps nécessaire pour construire un discours en dehors de Trump. 

Ils sont sommés de se déterminer face à ses réactions, mais il est le maître du timing, de l'agenda. C'est lui qui, par son tweet du matin, donne l'impulsion à la journée. Quand on tend le micro à un démocrate, c'est pour lui demander, dans 90 % des cas, ce qu'il pense de ce qu'a dit Trump. 

Bien sûr, il y a eu des victoires aux midterms. C'est un moment très particulier, plus pour les militants, mais il y a eu quelque chose. Par exemple, dans les candidats, Alexandria Occasio-Cortez porte quelque chose, Bernie Sanders porte un discours en dehors de Trump. C'est pour ça que c'est un candidat assez fort, comme Pete Buttigieg : ce sont des gens qui refusent de lui parler. Mais c'est un jeu, je ne dirais pas perdu d'avance, mais très, très difficile à mener."

Trump a-t-il déjà gagné ? 

"Je ne dirais pas ça, parce qu'une campagne a sa propre dynamique et que cela se joue à peu. Quand on regarde l'état de l'opinion publique, il y a plus d'opposants à Trump que de gens qui lui sont favorables.

L'enjeu va être d'aller chercher des électeurs qui ne vont pas voter d'habitude. Faut-il pour cela faire de Trump l'ennemi à abattre ? En 2012, les Républicains avaient tenté cette stratégie pour déboulonner Barack Obama et ça n'a pas marché parce que le Président a une aura, une présence médiatique qui est telle qu'il est très difficile de le combattre.

"Alors, il faut essayer d'aller convaincre sur un vrai projet politique alternatif. Ce n'est pas impossible." 

D'ailleurs, quand on regarde les deux candidats arrivés en tête dans l'Iowa (Bernie Sanders et Pete Buttigieg), ce sont ceux qui ont le plus un projet politique.  

Buttigieg ne cesse de parler de la modernisation de la démocratie américaine. Élargir la Cour suprême à 15 membres, mettre fin au collège électoral, cela peut sembler un peu lointain, mais c'est une manière de parler d'autre chose et d'avoir sa propre vision de l'Amérique de demain. Et toute élection américaine se joue toujours sur une vision et cette vision, ça ne peut pas être seulement 'déboulonner le président' !"

C'est tout l'enjeu de cette primaire démocrate ? 

"Oui et c'est pour ça que ce début chaotique est catastrophique pour eux. C'est encore un raté. Ils les multiplient. On pourra dire que le parti démocrate est ou non la gauche la plus bête du monde si à la fin ils ont été capables ou pas de se réunir autour d'un nom, d'une individualité et d'une plateforme suffisamment large qui permette de ramener tout le monde et surtout, donc, d'aller chercher des électeurs qui n'auraient pas voté."

Pete Buttigieg a-t-il vécu 'son moment' avec l'Iowa ? 

"Il a une fenêtre dans la mesure où, dans cet État, il a complètement siphonné l'électorat de Biden. Ça va se jouer à très peu pour la première place avec Sanders. Mais c'est un sacré pari : il a 38 ans, on le connaissait très peu.

Il a fait une bonne campagne de terrain, façon Jimmy Carter en 1976. À savoir un candidat qui sait que la spécificité de l'Iowa peut profiter à quelqu'un qui est sur le terrain pendant des mois et des mois, qui va taper aux portes, séduire les gens les yeux dans les yeux. C'est ce qui s'est passé pour Jimmy Carter."

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