L'Évêque de Luçon a été le premier, en octobre dernier, à faire "acte de repentance" auprès des enfants victimes de prêtres dans son diocèse depuis les années 40. Ce week-end, une plaque commémorative sera apposée sur la Cathédrale de Luçon.

Le Petit Séminaire de Chavagnes-en Paillers
Le Petit Séminaire de Chavagnes-en Paillers

Jean-Pierre Sautreau avait 11 ans quand un bus le dépose devant le Petit Séminaire de Chavagnes-en-Paillers en 1961. Lui est tout petit. Le bâtiment est immense et austère. Soixante ans après, il se souvient encore du froid, de l'humidité et du silence qui y règnent. "Silence au réfectoire. Silence au dortoir. Silence partout. Nous étions des bagnards de 10 ans". 

Entre ces murs, il sera touché, masturbé, par deux prêtres. "Il y a une particularité vendéenne, c'est que le recruteur du séminaire violentait les enfants avant même leur entrée au petit séminaire". Avant d'intégrer la formation, Jean-Pierre, "bon élève, gentil, un peu solitaire", observe, comme les autres recrues, une retraite de trois jours qui se termine par une confession. "Lors de cette confession, il a masturbé des dizaines d'enfants". Il y aura d'autres agressions. 

Un prêtre qui lui enseigne les mathématiques l'abuse à son tour. "C'était en sixième et cinquième qu'ils agissaient, par un biais consolateur. Ils nous disaient "ah, mon petit Jean-Pierre, je vois bien que dans la cour tu restes dans ton coin, qu'est ce qui se passe ?". "Qu'est ce qui se passe ! Mais on était très malheureux, on a avait été coupés de nos parents, de nos familles. Ils commençaient par nous prendre dans leurs bras et ça se terminait par des abus sexuels". 

La cour des Petits, à Chavagnes-en-Paillers
La cour des Petits, à Chavagnes-en-Paillers

À 16 ans, Jean-Pierre Sautreau, en révolte, quitte l'Église. Il est renvoyé, "heureusement", du Petit Séminaire. "Mes parents m'en ont beaucoup voulu, j'ai fini par couper les ponts avec eux. Leur parler de ce qui se passait était impossible. Dans la société vendéenne de l'époque, nous n'étions pas capables de parler de sexualité." 

"On ne pouvait pas, pendant les vacances, revenir vers nos familles en expliquant ce qu'on avait vécu. Cela aurait été inaudible. L'Église était si forte, si respectée, qu'on aurait été systématiquement traités de menteurs". 

D'ailleurs Jean-Pierre Sautreau n'a pas parlé. Il s'est tu, complètement, pendant 60 ans. 

En 2018, sans qu'il sache expliquer exactement ce qui a été le déclencheur, il publie un premier livre : "Une croix sur l'enfance". Par courriers, par mails, lors de dédicaces, d'autres victimes se font connaitre et lui apportent leurs propres témoignages. Dans un second livre, "Criez pour nous", publié au mois de janvier dernier, il parle de ces hommes qui viennent le trouver et qui "ont du mal avec leurs mains qu'ils tordent et leurs larmes qu'ils mâchent. Leur index tremble sur des photos jaunies". "Je n'ai jamais compris pourquoi mes parents m'ont envoyé à Chavagnes-en-Paillers. C'est mon drame. Est-ce la fierté d'avoir un enfant dans l'Eglise ? La promesse d'études ou d'avoir une bouche en moins à nourrir ?"

Jean-Pierre Sautreau, victime et auteur de deux livres sur les violences sexuelles au sein de l'Eglise en Vendée
Jean-Pierre Sautreau, victime et auteur de deux livres sur les violences sexuelles au sein de l'Eglise en Vendée / Editeur Nouvelles Sources

En octobre dernier, l'Evêque de Luçon, bouleversé par ce témoignage et ceux qui suivront, tient une conférence de presse. Monseigneur Jacolin dit alors avoir recensé 65 victimes depuis les années 1940, dont 32 rien qu'au petit séminaire de Chavagnes. Il le reconnaît, ce n'est sans doute qu'une partie des enfants agressés. 43 agresseurs sont identifiés. "Ces faits se déroulaient très souvent lorsque les enfants venaient se confesser, ce qui rend plus abominable encore l'abus sexuel", détaille alors l'Evêque. "Ce qui s'est passé en Vendée est très spécifique et ne peut être extrapolé à d'autres diocèses de France. 

"Notre situation peut être comparée à celle de l'Irlande, avec une proximité très forte entre prêtres et familles qui avaient une confiance aveugle dans l'Église". 

Lors de cette prise de parole, il raconte également comment les enfants, quand ils ont cherché à donner l'alerte, n'ont pas été entendus ou crus et comment les prêtres ont pu être déplacés ailleurs quand une affaire venait aux oreilles de l'Evêché. "Au nom du Diocèse de Luçon, la honte au cœur, je fais acte de repentance pour tous les faits de violence sexuelles commis contre des enfants par des prêtres du diocèse pendant les décennies passées". 

Ce moment-là a été une première en France, tout comme la pose d'une plaque commémorative prévue ce dimanche sur la Cathédrale de Luçon. "Nous n'avions pas fait cette demande", réagit Jean-Pierre Sautreau aujourd'hui à la tête d'un collectif, "c'est lui, Monseigneur Jacolin, qui nous l'a proposé. La Cathédrale de Luçon est très visitée. On est quand même là dans une démarche extrêmement symbolique,  courageuse... et unique en France".