C'est le procès d'un enlèvement spectaculaire qui s'ouvre lundi 4 janvier devant la cour d'assises des Alpes maritimes, à Nice. Celui d'une riche femme d'affaires, propriétaire notamment d'un palace 5 étoiles sur la Croisette, Jacqueline Veyrac. 14 hommes comparaissent, jusqu’au 29 janvier.

Le cerveau présumé est Giuseppe Serena, l’ancien gérant du restaurant "La Réserve", propriété de Jacqueline Veyrac
Le cerveau présumé est Giuseppe Serena, l’ancien gérant du restaurant "La Réserve", propriété de Jacqueline Veyrac © AFP / Valéry Hache

Jacqueline Veyrac a aujourd'hui 80 ans. Jamais, dans aucune interview ni documentaire, elle n’a raconté publiquement ces 48 heures de calvaire, enfermée dans une fourgonnette, ligotée, bâillonnée, sans savoir si elle en sortirait vivante. Ce procès, selon son avocat, Luc Febbraro, est "une épreuve ". Alors elle viendra au palais de justice seulement le jour de son audition, prévue jeudi 7 janvier. 

Deuxième tentative d'enlèvement de Jacqueline Veyrac

Le 24 octobre 2016, elle est enlevée à midi, devant son domicile, à Nice. Deux hommes masqués l’extirpent de sa voiture, et la jettent dans une fourgonnette. Trois ans auparavant, elle avait déjà vécu une tentative d’enlèvement, au même endroit, déjouée notamment par ses cris

Cette fois, la septuagénaire est emmenée sur les hauteurs de Nice, ligotée, du scotch sur la bouche, à l’arrière de la fourgonnette. Elle refuse la nourriture qu’on lui propose ; par deux fois, elle réussit à défaire ses liens. Au matin de sa deuxième nuit de séquestration, elle parvient, en faisant tomber la couverture qui masque l’intérieur du véhicule, à alerter des riverains qui la libèrent.  

Saine et sauve, mais très marquée psychologiquement. "C’est une femme courageuse, qui va de l’avant", explique Luc Febbraro. "Elle ne veut pas se laisser happer par la douleur lancinante et récurrente de la victime. Ce qui ne veut pas dire que la souffrance n’est pas là, au contraire : je pense que sa très grande discrétion démontre que la peur est toujours là, bien évidemment." 

14 hommes impliqués dans l'enlèvement

Ce qu’elle attend de ce procès ? Comprendre ce qui s'est passé. Ils sont 14 hommes à être renvoyés devant la cour d’assises, à des degrés divers d’implication. 

Le "cerveau" supposé de la bande, c’est Giuseppe Serena. Cet italien de 67 ans était l’ancien gérant du restaurant "La Réserve", propriété de Jacqueline Veyrac. Une gestion calamiteuse, qui s’est soldée par la perte d'une étoile au Michelin, et son renvoi. Le contentieux date de 2009, mais Giuseppe Serena en gardait, apparemment, une rancune tenace. Quelques jours avant l'enlèvement, il s’apprêtait à racheter un restaurant, le "Coco Beach", situé en face de La Réserve. La vente était sur le point de capoter, faute de fonds. L’homme nie toute implication dans le rapt de son ancienne patronne.

Problème, il est fermement pointé du doigt par son voisin de box, Philip Dutton, accusé d’être le "chef opérationnel" de toute l’affaire. À 51 ans, celui qui se présente comme un ancien militaire des forces spéciales britanniques, ayant combattu en Irak et en Afghanistan, semble avoir vécu mille vies. Sans domicile fixe, vaguement gardien de plage, il dit avoir été approché par Serena en raison de son passé militaire.

Pendant l’instruction, Philip Dutton a livré un récit circonstancié des préparatifs : "c'est Giuseppe qui a tout organisé, ça fait des mois qu'il m'a parlé de cette femme, Giuseppe m'a dit qu'à l'époque où il travaillait à la Réserve, la famille de cette dame l'avait ruiné car ils l'avaient viré. Il a alors dit qu'il voulait prendre quelqu'un pour qu'ils lui rendent l'argent qu'il avait perdu. Il m'a alors demandé si c'était possible et comment faire." 

Plusieurs nationalités mais le même amateurisme

Le britannique aurait dû envoyer les deux SMS réclamant la rançon d’un montant de 5 millions d’euros au fils de Jacqueline Veyrac. Pour une raison inexpliquée, mystère de la téléphonie, les SMS ne sont jamais partis. L’épisode illustre l’amateurisme de la bande hétéroclite réunie pour ce rapt. 

On y trouve un ex-paparazzi, reconverti comme détective privé, qui avait posé des balises sous la voiture de Jacqueline Veyrac… Balises directement reliées à son téléphone et sur lesquelles figurait son ADN. Lui affirme avoir été piégé, il pensait qu’il s’agissait d’une histoire d’adultère, pas d’un enlèvement. 

Comparaissent aussi plusieurs jeunes hommes tunisiens, recrutés au quartier populaire des Moulins, avec pour certains des casiers judicaires à rallonge. Les trois accusés d’avoir commis l’enlèvement répondent aux surnoms d'"Ali les yeux bleus", "Longo" et "Sans dents" ; ils nient toute implication.

Seront enfin jugés trois jeunes tchétchènes, âgés de 21 à 23 ans. D’abord recrutés pour commettre l’enlèvement, avant d’être congédiés pour avoir trop exposé la fourgonnette prévue pour le rapt. Leur ADN a été retrouvé à l’intérieur. 

Autant d’ingrédients, façon salade niçoise, dignes d’un polar de John Le Carré. Les principaux accusés encourent la réclusion criminelle à perpétuité, pour enlèvement et séquestration commis en bande organisée. Le procès est prévu jusqu’au 29 janvier.

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