Il est celui que l'on présente comme le mentor des frères Saïd et Chérif Kouachi. Farid Benyettou a d’ailleurs purgé une peine de six ans de prison pour association de malfaiteurs terroriste. Aujourd’hui, il se dit repenti et nous a livré son récit avant de témoigner devant la cour d’assises spécialement composée.

Farid Benyettou, photographié au moment de la sortie de son livre, en 2017.
Farid Benyettou, photographié au moment de la sortie de son livre, en 2017. © Maxppp / Philippe Lavieille

Farid Benyettou, 39 ans aujourd’hui, accepte sans difficulté de parler au micro. Et se présente désormais comme un repenti du djihad. C'est d'ailleurs le titre de son livre, Mon djihad : itinéraire d’un repenti” (éditions Autrement), paru en 2017. Une petite quinzaine d'années plus tôt, Benyettou était une icône montante de la djihadosphère. 

C'était en 2003, dans le 19e arrondissement de Paris. À l'époque, Farid Benyettou abreuve de religion les jeunes du quartier des Buttes-Chaumont, d’où il est originaire. Lui qui a grandi dans une famille musulmane très pieuse, dans laquelle on retrouve aussi la figure de Youcef Zemmouri, fondamentaliste algérien, mis en cause dans un projet d’attentat lors de la Coupe du monde de football en 1998, et qui compte parmi les premiers prosélytes de l’idéologie djihadiste

“L’émir des Buttes-Chaumont”

Le groupe État islamique n'existe pas encore. La figure qui rassemble certains jeunes se nomme Oussama Ben Laden, fondateur d'Al Qaïda. “C’était le climat de l’après 11-Septembre”, raconte aujourd’hui Farid Benyettou. “Beaucoup de jeunes du quartier commençaient à s’intéresser au salafisme. Dès le départ, j’avais affiché mes positions pro-djihadistes et ils avaient trouvé chez moi non seulement une pratique rigoriste de l’islam mais aussi des réponses aux grandes questions d’actualité de l’époque.” 

L'éloquent Farid Benyettou enfile alors keffieh et kamis et devient "l’émir des Buttes-Chaumont". Il organise une prière de rue, en marge d'une manifestation contre la loi sur le port du voile. Il dispense des cours, tantôt dans des salles du quartier, tantôt dans le salon familial de ses parents. Un salon que les frères Saïd et Chérif Kouachi vont beaucoup fréquenter à partir de 2004. “Chérif m’a expliqué que c’est lorsqu’il a entendu que certains jeunes du quartier étaient partis en Irak et que j’avais joué un rôle dans leur départ qu’il a voulu absolument me fréquenter et rester avec moi le plus possible”, se souvient Farid Benyettou. 

Parmi ces “jeunes du quartier” déjà partis rejoindre les zones de combat en Irak, on retrouve un certain Peter Chérif, aujourd'hui considéré comme le commanditaire de l'attentat de Charlie Hebdo. Ensemble, Chérif Kouachi et son mentor préparent donc le départ de Chérif vers l’Irak. “Pour moi à l’époque, le djihad devait se faire sur sa terre et non pas en France”, explique Farid Benyettou.

Prison et premiers doutes

Mais en janvier 2005, à la veille du départ de Chérif Kouachi, la filière est démantelée. Chérif Kouachi, Farid Benyettou et d’autres comparses des Buttes-Chaumont sont interpellés. Au procès de cette filière, Farid Benyettou écope d’une peine de six ans de prison pour association de malfaiteurs terroriste. En détention, il continue d'abord à jouer les prosélytes avant d'être transféré de la maison d'arrêt de Fresnes à celle d'Osny (Val-D'oise). 

Là, il passe son bac, prend des cours d'anglais, d'espagnol. Et assure que ses convictions djihadistes commencent à être ébranlées. Tout doucement. Car en janvier 2009, “à ma sortie de prison, mon premier réflexe, avant d’aller voir ma famille, ça a été d’aller voir Chérif et Saïd Kouachi”, confie-t-il. Farid Benyettou et ses anciens compagnons se revoient “au moins une ou deux fois par semaine”. Ils vont ensemble à la mosquée pour la prière du vendredi, ou se retrouvent autour de barbecues, entre hommes. 

Le groupe s’élargit mais Farid Benyettou, lui, s’en détache. En 2012, il commence des études d'infirmier. “C’est l’occasion pour moi de couper les ponts avec tout ça. Il y a une volonté de ma part de ne plus les voir.” À l’exception de Chérif Kouachi. “Il venait, il frappait à ma porte. Mais j’avais surtout envie qu’il parte.” Pourtant, ces visites s'intensifient “vers octobre-novembre 2014 : là, il est venu toutes les semaines”.

“La douche froide”

Le 7 janvier 2015, Farid Benyettou effectue son stage de fin d’études à l’hôpital de la Pitié-Salpétrière, à Paris. Là-même où arrivent les blessés des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher. Sa présence sera vite signalée et Farid Benyettou ne deviendra jamais infirmier, mais elle continue à faire scandale aujourd’hui, à l’audience du procès de ces attentats. Plusieurs avocats de parties civiles s'en sont émus. 

Ce 7 janvier 2015, Farid Benyettou est incrédule. Il ne veut pas croire que ses amis sont les deux terroristes de Charlie Hebdo. “Je me réfugie dans mes réflexes complotistes et je me dis que c’est la police qui a donné ce nom-là. Et puis, dans la foulée, on voit cet extrait où Chérif crie dans la rue qu’il a vengé le prophète et là, je reconnais le timbre de voix et il n’y a plus de doute possible. Je suis obligé d’accepter l’évidence : bien sûr que c’est lui.” Alors, “c’est la douche froide”, dit Farid Benyettou. “Jusqu’alors, mon lien avec le djihad c’était de défendre des grandes théories, des idéaux. C’était dans le discours, dans l’abstrait. Et là, c’est comme si tout ce discours, sur lequel je commençais un peu à m’interroger, me sautait à la gueule.” 

Le lendemain, 8 janvier 2015, il se rend spontanément à la DGSI pour confier ce qu’il sait des frères Saïd et Chérif Kouachi. D'abord considéré comme suspect, il est ensuite entendu pendant des heures. 

"C’est évident que j’ai une part de responsabilité”

Depuis lors, Farid Benyettou assure avoir pris définitivement ses distances avec cette idéologie mortifère. À l’automne 2015, il rejoint même l’équipe de l'anthropologue Dounia Bouzar dans la prise en charge de jeunes radicalisés. Mais la collaboration déplaît et le ministère de l'Intérieur stoppe tout soutien à la structure. 

Farid Benyettou le regrette aujourd’hui. Car, dit-il, "ce sentiment de culpabilité, il fallait que j’en fasse quelque chose de positif”. On lui demande son sentiment, cinq ans après cet attentat, commis par deux hommes dont il a été si proche. “Cet attentat-là, ce n’est pas moi qui l’ai commis mais les gens qui l’ont commis, c’est moi qui ai contribué à les former au djihad, qui les ai renforcés pendant des années à cette idéologie", concède Farid Benyettou. "C’est évident que j’ai une part de responsabilité.” À l’audience, de nombreux avocats de parties civiles attendent son audition depuis des semaines, tout en fourbissant leurs questions. 

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