Michel Saada est l’une des quatre victimes de l’Hyper Cacher. Voulant acheter du pain pour Shabbat, il s'était glissé sous la grille de la boutique, qu’une employée était en train de baisser, avant d'être abattu de plusieurs balles par Amedy Coulibaly. Il avait 63 ans.

Affiche devant l’Hyper Cacher de Vincennes, en juin 2015
Affiche devant l’Hyper Cacher de Vincennes, en juin 2015 © AFP / Kenzo Tribouillard

[Tous les jours jusqu’au 2 septembre, France Inter dresse le portrait de tous les protagonistes du procès des attentats de janvier  2015 : victimes, familles, terroristes, accusés, magistrats, avocats…]

Une grande tablée, réunissant famille et amis autour d’un bon repas. Voilà sans doute ce que Michel Saada appréciait le plus dans la vie. Bon vivant, ce père de famille de 63 ans aimait rassembler ses proches. “Il essayait de réunir tout le monde. Des grandes tables avec des soirées qui n’en finissaient plus”, se souvient son beau-frère, le docteur Bruno Levy. Tous les vendredis, Michel Saada fête ainsi Shabbat autour d’un dîner partagé.

Né à Tunis en 1951, dans une famille juive pratiquante, il aime surtout la religion pour ses traditions, ses fêtes et ses moments de convivialité. Mais le samedi, plutôt que la synagogue à laquelle il se rend à l’occasion des fêtes juives, il préfère le terrain de golf. Avec l’ami qui l’accompagne chaque week-end, ils ne manqueraient pour rien au monde ce moment-là. Tant pis si le réveil est parfois un peu rude après le dîner de la veille. Les réveils difficiles, justement : c’est l’un d’eux qui lui a valu de manquer l’épreuve orale d’admission à HEC. En cause ? Son intégration à l’Essec, une autre école de commerce, un peu trop fêtée la veille.

Voyageur et grand enfant

Ce sera l’Essec donc, pour celui qui est alors “un peu gauchiste, un peu révolutionnaire dans l’âme”, sourit son beau-frère. “Il a changé en vieillissant.” Puis, plutôt que son service militaire, deux ans de coopération au Gabon. Ils partent ensemble avec son épouse Laurence. Michel Saada enseigne l’économie au lycée français de Libreville. Sa femme, le français. De retour en France, Michel Saada entre aux Galeries Lafayette comme acheteur de tissus. “On l’appelait le Eliott Ness des acheteurs”, raconte aujourd’hui son beau-frère, en référence au chef du groupe des Incorruptibles, ces agents du trésor américain qui luttaient contre la prohibition dans les années 1920, “car il n’acceptait jamais un cadeau en échange d’une commande”. À tel point qu’il est débauché par le groupe Biedermann. Puis ce sera Cacharel, Witt - où il invente le slogan “les femmes lui disent toujours Witt”. Passe brièvement chez Tati, s’installe trois ans à Lille pour travailler chez les Trois Suisses, devient directeur des jeans Wrangler.

Michel Saada voyage beaucoup, maîtrise l’anglais et l’italien, aime, lors de ses déplacements professionnels, retrouver son restaurant préféré à New York - Le Marais, restaurant de viande cacher situé sur Times Square. Sa carrière dans le prêt-à-porter a débuté un peu par hasard. Mais il y prend goût, ne lui fera qu’une infidélité. En 1991, Michel Saada passe six mois de formation chez Disneyland en Californie, avant de revenir participer à l’ouverture du parc d’attraction de Marne-la-Vallée. “On l’avait rejoint avec les enfants pour les vacances”, se souvient sa veuve. “On avait passé un très bel été dans cet endroit un peu féerique. Mon mari avait une âme de grand enfant.

Ne pas s’empêcher de vivre

Une âme de grand frère aussi. Aîné d’une fratrie de quatre - trois garçons, une fille - il aime jouer les conseillers pour ses proches. “Il était considéré comme la voix de la sagesse, celui à qui on allait demander de l’aide”, raconte sa belle-sœur. Lui qui a conservé les mêmes amis toute sa vie, la plupart rencontrés lorsqu’il était animateur puis directeur de colonies de vacances. Lorsqu’un de ses frères, médecin, meurt alors qu’il est encore jeune, il soutient son neveu et sa nièce installés en Israël.

D’ailleurs, depuis que leurs propres enfants, Jonathan et Émilie ont eux aussi rejoint Israël, Michel Saada et son épouse multiplient les allers-retours. “Comme j’étais dans l’enseignement, on y allait à chaque vacances scolaires" raconte Laurence Saada. “Et puis, c’était notre projet pour la retraite : aller s’installer là-bas.” En attendant son épouse, Michel Saada, qui avait déjà arrêté de travailler, profitait pleinement de la vie. Le golf, on l’a dit. Le bridge aussi. Grand amateur dans sa jeunesse - “il avait gagné quelques prix quand il était étudiant” se souvient son beau-frère - le retraité avait renoué avec les cartes en retrouvant un vieil ami lui aussi passionné.  “Avec la retraite, il s’est vraiment détendu” raconte son épouse. “Au travail, il était très perfectionniste, restait tard. Là, il n’avait plus de stress.”

Il était en pleine harmonie avec lui-même, avec sa famille. Très serein. La retraite nous a permis de découvrir un nouveau visage de lui”, renchérit sa belle-sœur. Optimiste de nature, il disait toujours “profite, ne regarde pas derrière”, se souviennent encore ses proches. D’autant que le 31 décembre 2014, Michel Saada venait d’apprendre que sa vie était sur le point de s’enrichir un peu plus encore : il allait devenir grand-père. “On passait les fêtes en Israël, et notre fils nous a annoncé qu’il attendait un bébé pour le mois de juillet” raconte Laurence Saada. Puis c’est le retour à Paris début janvier 2015, l’attentat de Charlie Hebdo qui le choque profondément. “Notre fille était inquiète, elle l’avait appelé”, poursuit sa veuve. “Elle lui avait dit de faire attention, de ne pas trop sortir. Et il lui avait répondu : 'On ne va pas s’empêcher de vivre'."

À l’annonce de sa mort, ses nombreux amis ont créé un groupe Whatsapp en sa mémoire. Il existe toujours, cinq ans après. Entre les souvenirs et les allusions à Michel Saada, les quelque 70 participants y célèbrent les mariages, les naissances. La vie, en somme.

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