En ce 1er mai France Inter donne la parole à ceux qui sont en première ligne face au Covid-19, ceux dont le travail "sur place" ne s'est pas arrêté avec le confinement. Ceux sans qui notre quotidien serait encore plus bouleversé, voire tout simplement impossible.

Nous donnons la parole à ceux qui sont en première ligne face au Covid-19
Nous donnons la parole à ceux qui sont en première ligne face au Covid-19

Journée spéciale sur France Inter, un 1er mai "en première ligne", notre manière de soutenir ceux qui travaillent pour le bien de tous en cette période de coronavirus. Qu'ils nous permettent de nous nourrir ou de faire nos courses. Qu'ils éduquent nos enfants ou soignent nos parents. Qu'ils surveillent nos prisons ou nos sorties. Qu'ils conduisent nos bus ou cherchent nos emplois de demain, ils sont toutes et tous indispensables à notre vie de Français confinés. 

Laëtitia, enseignante à Mulhouse : "Il faut s'occuper des enfants de soignants"

Laëtitia Ancel, professeure des écoles à Mulhouse, est une enseignante de maternelle qui accueille des enfants de personnels soignants. 

"J'ai choisi de m'occuper des enfants de soignants tout simplement en pensant aux enfants, en me disant qu'il fallait bien des enseignants pour s'occuper d'eux. En pensant aussi aux parents, que ce serait un soulagement pour eux. Je ne fais pas ça du tout avec une attente de reconnaissance, je le fais parce que c'est mon métier. En revanche, ce qui est agréable, c'est de rencontrer les parents. Ils sont contents, ils nous remercient systématiquement. Les enfants, c'est amusant, ils disent que c'est trop dangereux d'aller dans leur école parce qu'ils peuvent être malades, mais que dans cette école-là, on ne peut pas être malade. Tous les jours ils retrouvent les mêmes enseignants : c'est familial et sympathique, ils ont des repères affectifs et je ne les sens pas inquiets du tout. En général je vais à l'école avec plaisir et là, dans cette école pour m'occuper des enfants de soignants, j'y vais avec plaisir le matin. Ce n'est pas du tout pesant." 

Elodie, caissière à Issy les Moulineaux : "Tout est fermé, on sent qu'on a besoin de nous"

Les magasins d'alimentation étant les seuls ouverts, les clients ont changé d'attitude envers les hôtesses de caisse comme Elodie, employée dans une chaîne de produits bio. Avec la crise, les clients prennent le temps d'échanger quelques mots bienveillants au moment de régler leurs achats, et ça change tout. 

"Je suis caissière chez Biocoop et avant, j'étais caissière chez Carrefour. Il y avait souvent des clients désagréables : pas de bonjour, très peu de mercis, comme les personnes avec des écouteurs au téléphone qui ne nous regardent pas du tout. On était plutôt transparentes, on était plus un outil qu'un être humain. C'était bonjour, au revoir à la caisse et le bip bip des articles. Depuis la crise, effectivement, il y a beaucoup plus de remerciements, beaucoup plus de sourires. Les clients demandent comment ça va, nous disent 'bon courage'. Du coup, nous, on a vraiment une valorisation de notre métier. Et ça, ça nous fait beaucoup de bien que les gens soient beaucoup plus compatissants. Vu que tout est fermé, on sent qu'on a besoin de nous".

Roland, surveillant à Fresnes : "On a pu avoir un dialogue assez constructif avec les détenus"

Roland, 39 ans, est surveillant pénitentiaire à Fresnes. Avant la crise sanitaire, la surpopulation carcérale était importante dans cet établissement. 2 345 personnes y étaient incarcérées, contre 1 789 aujourd'hui. Pour diminuer les effectifs face à la propagation du virus, des ordonnances ont été prises pour libérer de manière anticipée des détenus en fin de peine. Reste que le confinement prive les prisonniers des visites de leurs proches, ce qui les rend nerveux et inquiets.

"Au niveau des détenus, on a tendance à beaucoup les rassurer. Comme ils n'ont pas de parloir et pas d'activité, ils nous redemandent tout le temps quand est-ce qu'ils pourront revoir leurs familles. C'est vraiment pesant pour eux. On fait notre possible pour qu'il n'y ait pas d'émeutes ou des mutinés. Dieu merci sur Fresnes on a pu avoir un dialogue assez constructif avec les détenus. On leur a apporté la téléphonie gratuite, la télévision aussi. Et là, on fait de façon à ce qu'il y ait un peu moins de personnes, donc on aide. C'est vrai qu'on n'est pas souvent cités. Nous sommes peut-être oubliés, mais on sait que notre fonction est quand même primordiale dans la société, donc on la fait avec cœur et dignité."

Nicolas, policier à Paris : "Les effectifs de police sont soudés comme après les attentats" 

Nicolas est policier et actuellement chargé des contrôles d'attestations à Paris. La crise actuelle lui rappelle celle vécue après les attentats. 

"On sait qu'il y a des moments particuliers dans une carrière, là ça en fait partie. On se rend compte que tous les effectifs sont soudés. On a vécu d'autres gros moments, notamment l'après-attentats. Là, on est aussi sur un événement particulier, donc on s'adapte et on fait avec. Il y a certains contrôles qui vont se passer calmement, d'autres un peu moins. Ça dépend beaucoup des quartiers dans lesquels on se trouve, ou alors les gens font mine de ne pas nous voir. On a eu un peu de tout, en fait. On a beaucoup de gens qui nous remercient, qui nous souhaitent bon courage." 

On a eu une grosse période où on n'était pas dotés de masques, les gens nous en donnaient, ça avait un côté touchant.

Clara, gouvernante dans un hôtel à Paris : "Je me sens utile au service des soignants"

Clara, 26 ans, est gouvernante volontaire dans un hôtel du 10e arrondissement de Paris, un établissement réquisitionné pour héberger gratuitement des personnels hospitaliers. Clara supervise une équipe de femmes de chambre et fait elle aussi le ménage. Un rôle qu'elle prend à cœur dans l'effort collectif. Cette crise lui permet d'avoir un contact inédit avec les soignants et ses collègues. 

"Je suis habituellement gouvernante dans un hôtel cinq étoiles. C'est vrai que le service des étages, c'est un service de l'ombre. On n'est pas souvent apparente dans les couloirs, surtout moi, en tant que gouvernante, normalement on ne me voit pas. Mais là, je ne me sens pas fragile, je me sens très utile et je suis très contente de faire ça. Les soignants nous parlent, ce qui n'est pas toujours le cas des clients. Les gens sont reconnaissants et ils essaient de nous aider. Ils nous enlèvent les draps quand ils quittent la chambre. Forcément, il y a un peu plus de complicité entre nous. Je travaille avec une société qui nous met gracieusement à disposition des femmes de chambre. Je les trouve très courageuses et je pense que c'est important de montrer l'exemple, qu'elles voient que je mets la main à la pâte également, qu'elles ne sont pas toute seules. Il n'y a pas de rapport hiérarchique. Je suis leur égale et fière de ça."

Yannick Tournadre, infirmier à domicile : "Par notre passage, on peut faire courir des risques aux patients"

Yannick Tournadre sillonne au volant de sa voiture le village de la Tour d'Auvergne, dans le Puy-de-Dôme, et les alentours pour les soins des habitants, notamment des personnes âgées. Et depuis le début de cette épidémie, il vit avec la crainte de transmettre le virus.

"Chaque fois qu'on se déplaçait, quand on intervenait chez nos patients, chez nos habitués, il fallait peser à chaque fois le bénéfice qu'on pouvait apporter et les risques qu'on leur faisait courir. Parce que nous, on était un élément extérieur au confinement. C'est à la fois stressant et à la fois un peu dur moralement et professionnellement de penser que nous, soignants, on peut, par notre passage, apporter des risques aux patients. On se le dit tous les jours, on se le dit chez chaque patient, en arrivant chez le patient, en ouvrant la porte : 'est-ce que je fais bien d'ouvrir cette porte ?' On se le dit aussi en remontant dans la voiture parce qu'il faut se protéger soi-même et il faut protéger les autres patients. Et puis enfin, on se le dit en arrivant à la maison aussi, parce qu'on a une famille, on a des enfants, même si en tant que soignant, ce n'est pas le risque auquel on pense en premier." 

Nadia, conductrice de bus : "J'ai l'impression que les gens se mettent en danger quand ils sont dans mon bus"

Nadia est conductrice de bus à la RATP. Depuis le confinement elle travaille sur la ligne 150 qui part de la Porte de la Villette, et qui va jusqu'à Pierrefitte - Stains. Elle traverse une bonne partie de la Seine-Saint-Denis et transporte toutes les personnes qui n'ont jamais cessé de se rendre chaque jour à leur travail, malgré la crise.

"Moi, personnellement, je suis restée travailler. Depuis le premier jour, je me dis 'pourvu que ça tombe pas sur moi !' On a l'impression que c'est la roulette russe. J'ai deux enfants, ça m'embêterait que l'un d'eux tombe malade à cause de moi. Chaque jour, on a peur. Il y a beaucoup de voyageurs et aucune distance de sécurité de respectée. Les gens sont agglutinés ici. J'ai l'impression qu'ils se mettent en danger tout le temps qu'ils sont dans mon bus. Et moi, je suis dedans, tout le temps. J'ai remarqué qu'il y avait beaucoup plus de 'Merci Madame'. 'Merci beaucoup, madame'. Les gens savent que l'on vient bosser. Forcément, on est en première ligne face au Covid. C'est juste de faire ça, comme les infirmières qui vont soigner les gens, elles n'ont pas peur pour leurs personnes, elles vont bosser." 

Les femmes de ménage et les gardiens, c'est pas les meilleurs boulots qui sont dans mon bus. On leur doit bien ça nous, d'aller bosser.

Sarah Thomas, médecin gériatre : "Il faut que je me résigne à accepter qu'une éventuelle deuxième vague arrive"

Sarah Thomas est gériatre à l'Hôpital de l'Est francilien à Marne-la-Vallée. Depuis le début de la crise elle n'a pas pu revoir ses enfants, une situation qui lui pèse mais pas autant que la crainte de l'arrivée d'une deuxième vague qui vienne à nouveau menacer l'existence des personnes âgées qui sont son quotidien.

"Après six semaines de travail comme je n'aurais pas pu l'imaginer avant, j'ai dû m'arrêter, j'ai dû prendre une semaine pour pouvoir me reposer. Je vis aujourd'hui beaucoup de sentiments contradictoires. Pour être honnête, il y a une certaine fierté quand même d'avoir affronté ce qu'on a dû affronter sans avoir flanché, d'avoir réussi à m'adapter au jour le jour en fonction des situations qui changeaient, mais aussi une crainte pour l'avenir. Je sens au fond de moi qu'il faut que je me résigne à accepter qu'une éventuelle deuxième vague arrive, puis peut-être une troisième. En tout cas, je ne peux pas prévoir à long terme. Je ne sais pas quand je vais pouvoir revoir mes enfants. Je ne sais pas si j'aurai des vacances et je sens qu'il faut que je m'abandonne à ça. Il ne faut pas lutter parce que ça ne dépendra pas de moi. Et si je veux tenir, il faut juste l'accepter. Mais il faut admettre que j'ai un peu peur."

Vincent Hein, psychanalyste : "Le plus dur pour le soignants c'est que leurs patients meurent seuls"

Vincent Hein a 49 ans. Il est psychanalyste à Paris et Marseille. Dès le début de la crise du Covid, avec plusieurs confrères il a décidé de monter une plateforme d’écoute pour les soignants. Chaque jour Vincent Hein tente de soigner les soignants.

"Les soignants disent 'On était une équipe, maintenant, on est une famille". Ça devient des copains de régiment, tous grades confondus. Je crois que le plus dur, c'est que les gens, leurs patients, meurent seuls. Ils me disent que quasiment, ils tirent à la courte paille pour savoir qui d'entre eux va prévenir la famille, tellement c'est pénible, ce qui est terrible pour eux. Notamment, je pensais à une aide soignante qui m'a dit que ce qui est terrible, c'est qu'elle sait, avant de partir, ceux qu'elle ne reverra pas le lendemain. Ils ont développé une expérience. Ils savent qui survivra et qui ne survivra pas à la nuit." 

Ils sont dans l'action, pour l'instant... Je suis persuadé qu'on va avoir des syndromes d'épuisement professionnel à la pelle. On va avoir tout un pan de notre service de santé qui va s'effondrer.

Clémence Douville, conseillère à Pôle emploi : "On se sent utile, vraiment"

Clémence Douville est conseillère Pôle emploi, à Besançon, dans le Doubs. Elle suit les cadres et se sent elle aussi en première ligne, utile face à la violence du choc économique.

"C'est difficile de comparer mon poste aux postes des soignants ou des caissières. En revanche, et c'est ça qui est très, très appréciable, on se sent utile, vraiment. On imagine bien, sans avoir de boule de cristal, qu'il va y avoir plus de licenciements au vu des difficultés que rencontrent actuellement les entreprises. Donc on sait que derrière on va devoir assurer et rassurer les demandeurs d'emploi. On a fait beaucoup de proactivité en envoyant le site créé pour les offres, durant cette période de confinement, et en envoyant justement les outils Emploi Store qui peuvent permettre de se former, de ne pas perdre de temps. Ça permet vraiment de garder le lien social, pour eux aussi."

Sandrine, infirmière coordinatrice en Ehpad : "Nous vivons un moment exceptionnel de solidarité et de reconnaissance"

Sandrine est infirmière coordinatrice en Ehpad depuis plusieurs années. Pour elle cette période est très importante pour le rôle qu'elle a auprès des personnes âgées et de leur famille, mais aussi auprès des autres soignants. 

"Je vis un profond bouleversement dans ma façon d'exercer mon métier de coordinatrice au quotidien, auprès des résidents, auprès des équipes et des familles. Le contexte est inédit, anxiogène. Nous devons nous soutenir les uns les autres, rassurer. Mais nous vivons aussi un moment exceptionnel de solidarité et de reconnaissance. Que ce soient les résidents que l'on accompagne au quotidien, mais aussi les familles qui nous écrivent beaucoup, qui nous font parvenir des petites douceurs, des mots, des lettres, des bouquets de fleurs. C'est une époque où les soignants, de manière générale, mais aussi dans les établissements médico-sociaux, sont valorisés."  

Frédéric Chevalier, éleveur : "Pour bien se nourrir, il faut des agriculteurs"

Frédéric Chevalier est éleveur de vaches laitières en Bretagne, à 30 km à l'ouest de Rennes. Son exploitation compte 180 vaches. il aimerait que cette crise permette aux Français de se recentrer sur ce qui est vraiment important.

"On est au milieu de la nature, donc ça ne se passe pas trop mal en termes de confinement. Après, on a notre travail d'astreinte autour des animaux. Quand j'ai accepté de faire ce métier-là, je n'étais pas bien grand. J'avais déjà conscience que ce métier-là avait cette noblesse de pouvoir nourrir les gens. Et en ça, ça me plaisait beaucoup. Ce que je ressors de cette période-là, c'est que ça va peut-être faire comprendre à beaucoup de gens que notre métier, il est tout aussi essentiel que d'autres. Et c'est important de pouvoir se nourrir et de bien se nourrir. Et pour ça, il faut des bras. Et les agriculteurs sont ces bras-là." 

Moi, ce que j'aimerais, c'est que finalement, toutes nos petites broutilles, nos petits ego, on les range de côté. Je ne parle pas que pour le monde agricole. Je parle d'une manière générale. Qu'on s'arrête sur l'essentiel et qu'on arrête de se bagarrer pour presque rien.

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