Le parquet a requis ce lundi quatre ans de prison ferme contre les deux gérants du bar dans l'incendie duquel 14 sont mortes en août 2016, à Rouen. La première semaine d'audience avait mis en lumière les négligences qui ont conduit à la catastrophe.

L'incendie du bar "Au Cuba Libre" dans la nuit du 5 au 6 août 2016 avait fait 14 morts à Rouen. juillet 2018.
L'incendie du bar "Au Cuba Libre" dans la nuit du 5 au 6 août 2016 avait fait 14 morts à Rouen. juillet 2018. © Radio France / Bénédicte Courret

Quatre ans de prison ferme : c'est la peine requise ce lundi par le ministère public contre les deux gérants du Cuba Libre, ce bar de Rouen dans le sous-sol duquel 14 personnes, essentiellement des jeunes qui fêtaient l’anniversaire d’une amie, ont trouvé la mort le 5 août 2016. Les deux frères comparaissent depuis une semaine pour homicides involontaires, en particulier le non-respect des normes de sécurité dans ce dancing installé dans la cave du bar.

Depuis le début de l’audience, deux prévenus expliquent au tribunal qu’ils n’auraient jamais imaginé que leurs négligences et leurs erreurs auraient pu provoquer un incendie. En face, du côté des parties civiles, il y a 14 familles plongées dans un inconsolable chagrin et des rescapés encore traumatisés aujourd’hui par ce qu’ils ont vécu il y a trois ans. 

Au fil des débats, les gérants ont admis tout ce qu’on leur reproche : l’utilisation d’un revêtement inflammable pour insonoriser la cage d’escalier, pas d’extincteur aux normes, pas d’extracteur d’air, pas d’alarme et, le pire de tout, une porte de secours fermée à clé, qu'ils avaient oublié de déverrouiller ce soir-là. Sans cela, tout le monde aurait pu s’en sortir, ont confirmé les pompiers à l’audience.

"J'ai pris les choses à la légère"

La présidente du tribunal interroge Nacer Boutrif :

- Tous ces manquements… Vous pouvez nous apporter des précisions ? Parce qu’on a l’impression que vous avez fait tout ce qu’il ne fallait pas faire et que vous n’avez pas fait ce qu’il fallait faire. Est-ce que vous êtes conscients de ça ?

- Oui, vous avez tout à fait raison.

- Parce qu’au-delà des normes, il y a du bon sens ! On ne descend pas dans un escalier aussi étroit avec des bougies allumées ! C’est même incroyable qu’il n’y ait pas eu d’incendie avant.

- Oui madame.

- Votre attitude est incongrue, incroyable, incompréhensible. Cet escalier ne vous paraissait pas particulièrement dangereux ?

- Je le voyais étroit, oui. Il y a parfois des gens qui sont tombés sur les fesses.

- Et vous ne vous dites pas "Il y a un problème" ?

- Non sincèrement, j’ai rien fait.

- Personne n’aurait dû être autorisé à le descendre avec une bougie allumée !

- J’ai jamais pensé au pire.

- Si ça avait été votre enfant, vous lui auriez dit "attention !". Avec le public, vous êtes aussi chargé de leur sécurité !

- Oui c’est vrai.

- Vous n’aviez pas 20 ans ! Vous n’étiez pas un jeune foufou ! Vous vous êtes montré inconscient.

- Oui c’est vrai.

- Quand on ne sait pas faire, on demande !

- J’ai pris les choses à la légère.

- C’est le moins qu’on puisse dire ! Soit c’est de l’inconscience, soit c’est de la mauvaise foi. Vous aviez besoin d’aménager ce sous-sol en sachant qu’il n’était pas fait pour accueillir du public. Donc vous l’avez fait tout seul, dans votre coin, en cachette ?

- Je croyais que j’avais le droit, et je me suis rendu compte que j’avais pas le droit. Je pouvais pas faire marche arrière. J’étais dans une sorte d’engrenage.

- On peut toujours faire marche arrière ! Vous pouviez fermer votre sous-sol et revenir à l’usage initial de ce commerce : un bar !

- C’est vrai…

- Et l’issue de secours fermée. Pourquoi est-elle verrouillée ?

- C’est vraiment un geste machinal. 

- C’est peut être machinal mais c’est stupide !

- Je suis d’accord, c’est stupide…

-Pourquoi fermer une porte à clé alors qu’on ne peut pas l’ouvrir de l’extérieur ?

- J’arrive pas à vous dire pourquoi. C’était une manie, ou un truc comme ça.

- Vous aviez 45 ans. Vous êtes quelqu’un de plutôt réfléchi ou d’instinctif ?

- Je suis quelqu’un d’impulsif, je fais les choses avec le cœur, je ne réfléchis pas beaucoup. J’ai beaucoup de défauts mais pas la mauvaise foi. J’ai pas fait ces travaux par calcul.

- Vous êtes descendu à la cave dans la soirée du 5 août ?

- Je m’en rappelle pas…

- Après l’incendie, il y a eu des contrôles renforcés dans les autres établissements : les inspecteurs n’ont trouvé rien de comparable avec le Cuba Libre !

- Je suis vraiment à côté de la plaque, madame. Il n’y a pas de mots pour qualifier ça.

- Qu’est-ce que vous attendez de la justice ?

- Pour moi, j’attends rien. Rien du tout. J’attends qu’un truc comme ça ne se renouvelle pas. Et j’espère que les parents des victimes seront un petit peu apaisés. Que je sois puni, c’est tout à fait normal. Je cherche juste à ce qu’ils fassent leur deuil, qu’ils passent à autre chose. Mais je sais que c’est impossible.

La présidente : "Le problème fondamental, c’est que vous ne vous posez pas beaucoup de questions"

À son tour, Amirouche Boutrif, le frère cadet, qui était gérant de fait de l’établissement le jour du drame mais qui n’était pas associé avec son frère au moment où ce dernier a réalisé seul les travaux d’aménagement de la cave du Cuba Libre, est interrogé par la présidente du tribunal.

- Il n’y avait pas d’extracteur d’air, pas d’alarme… Vous auriez pu les installer, vous ?

- Tout à fait madame. Ça m’est pas venu à l’idée.

- Et cet escalier… Avec un peu de bon sens, vous saviez qu’il ne fallait le descendre avec des bougies allumées. Jamais vous ne vous êtes dit que ça pourrait prendre feu ?

- Avec le recul oui.

- Vous êtes plutôt réfléchi ou instinctif ?

- Je marche à l’instinct.

- Le problème fondamental, c’est que vous ne vous posez pas beaucoup de questions.

- Tout à fait madame. 

- Vous aviez vraiment les épaules pour gérer ce genre d’établissement ?

- …

- Qu’est ce qui peut ressortir de ce procès ?

- Pour les familles… Faire un deuil. Ils passent des moments de vie difficiles. Je suis sincère. 

Un avocat des parties civiles reprend cette question du "bon sens" avec Nacer Boutrif.

- Vous étiez au courant des drames dans les boites de nuit ? Bucarest, 63 morts en 2015, Phuket en 2012, "Le Kiss" au Brésil en 2013 ? Tout le monde en a parlé. Vous gériez à cette époque une boite de nuit, votre attention n’a pas pu ne pas être attirée par ces drames ! À moins de vivre dans une bulle !

- Peut-être que j’ai vu ça, oui, peut-être que je me suis dit dans mon subconscient que ça n’arrive qu’aux autres. Je me rendais pas compte que c’était dangereux, que ça donnerait tout ça. J’ai jamais pensé que ça serait mortel. Au pire, quelqu’un tombait sur les fesses.

- En cédant votre bar dans cet état à votre frère en 2013, vous l’avez quand même mis dans une drôle de situation.

- C’est rien du tout par rapport à 14 personnes qui ont perdu la vie !

Amirouche Boutrif, à son tour interrogé par les avocats des victimes, exprimera ses regrets : "Je ne peux même pas demander pardon parce que je sais que c’est impossible". À son tour, le procureur prend la parole et insiste sur la conscience du danger que pouvait avoir Nacer Boutrif en réalisant des travaux qui n’étaient pas aux normes.

- Si vous n’avez pas pensé à un incendie, alors pourquoi avoir installé un extincteur et une issue de secours ?

- J’ai jamais pensé que la mousse que j’ai mise sur les murs serait si dangereuse que ça. L’extincteur, c’était au cas où il y aurait un court-circuit. La porte anti-panique, le voisin avait installé la même, j’ai fait pareil.

- Vous faites des choses sans réfléchir ? Vous vous donnez de la peine pour installer la sortie de secours et l’extincteur comme ça ? Sans réfléchir ? Vous dites "c’est bien d’avoir ça", pour faire joli ?

- C’est bien s’il y a une bagarre ou un mouvement de foule.

- Vous avez privilégié une apparence de sécurité plutôt que de vous conformer aux normes ? C’était pour faire semblant ?

- Moi j’ai cru bien faire. Mais je me rends compte des conséquences que ça a donné. Je ne peux pas justifier l’injustifiable.

Il ajoutera : "Moi et mon frère, qu’on fasse cinq ans de prison, ça serait logique, pour que les familles fassent leur deuil, même si je sais que ce n’est pas possible"

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