1 000 euros net pour les salariés en "deuxième ligne" face au coronavirus : c’est le geste demandé par le gouvernement aux employeurs. Les groupes de la grande distribution se sont engagés à verser la prime à leurs employés sollicités pendant le confinement. Dans les faits, son versement est soumis à conditions.

Caissière, une profession à risque face à l'épidémie.
Caissière, une profession à risque face à l'épidémie. © AFP / Pascal GUYOT

Ils sont ceux qui nous ont encaissés au plus fort de la crise, qui ont approvisionné les rayons, assuré les livraisons. Les employés de la grande distribution figurent parmi les professionnels qui ont été directement confrontés au coronavirus. Dès le 20 mars, pour récompenser ces salariés très mobilisés pendant le confinement, le ministre de l'Économie Bruno Le Maire avait encouragé les employeurs à verser une prime défiscalisée de 1 000 euros. Dans la foulée, les géants du secteur ont annoncé qu'ils mettraient la main à la poche.

Mais malgré cet engagement collectif dans la grande distribution, les situations diffèrent d'une enseigne à l'autre, d'un supermarché à l'autre. "Les trois grands groupes Casino, Carrefour et Auchan ont édicté des règles d'attribution, sans que des accords avec les syndicats n'aient été signés. Après les annonces des groupes, les salariés s'attendaient à recevoir tous 1 000 euros. Beaucoup ont été déçus", note Eric Scherrer, secrétaire général de la Seci-CFTC. "Il y a finalement beaucoup de critères, notamment liés au temps de présence, qui font baisser le montant de la prime. Quand il s'agit de mettre en valeur le travail et l’héroïsme des salariés, c'est facile, en revanche au moment de verser l'argent, c'est plus compliqué."

1 000 euros ? Pas toujours

Du côté de Lidl, on complète la prime Macron de 400 euros versée en février suite au mouvement des "gilets jaunes". C'est donc une nouvelle prime de 600 euros maximum qui sera versée fin juillet, accompagnée de 100 euros de bons d'achat remis en juin aux salariés. "Cela concerne l'ensemble des équipes sans condition d'ancienneté qui ont été mobilisées pendant la crise en supermarché et en plateforme logistique", détaille l'enseigne. Mais tous ne toucheront pas les 600 euros car cette prime est "versée au prorata des heures hebdomadaires des salariés, pour les salariés qui travaillent moins de 30 heures par semaine".

Chez Carrefour, on affirme que c'est bien une prime forfaitaire de 1 000 euros qui a été versée sur la paie de mai pour tous ceux qui ont œuvré dans les magasins, entrepôts et drive pendant le coronavirus, qu'ils soient à temps partiel ou à temps plein. "Une juste reconnaissance des efforts fournis par le personnel sur le terrain", indique le groupe. 85 000 employés sont concernés dans les quelque 1 300 hypermarchés et supermarchés Carrefour.

"Mais il y a beaucoup d'exceptions ! On ne peut pas dire que tous les salariés de Carrefour ont touché la prime", précise Alexandre Torgomian, secrétaire général du SCID (syndicat commerce et services indépendant démocratique), qui estime qu'il s'agit surtout d'un effet d'annonce. "J'ai l'exemple d'une salariée de Carrefour Market qui habite dans l'Oise et qui travaille dans un autre département, le Val d'Oise. Elle est la seule de son magasin à n'avoir pas touché de prime. Pourquoi ? Parce qu'elle a dû garder ses enfants quand l'Oise était confinée avant le confinement national", indique-t-il. "Même au sein d'un seul entrepôt, tout le monde n'a pas reçu la prime. C'est le cas de plusieurs agréeurs à Lyon qui n'ont rien touché contrairement à leurs collègues." Une mesure discriminatoire qui crée une rupture d'égalité entre les travailleurs, pour le syndicat. "Carrefour pose un principe mais en fait, ça chipote."

Salariés déçus et conditions de travail dégradées 

Chez Casino, le PDG avait annoncé pendant la présentation des résultats du groupe, fin mars, qu'il verserait bien une prime équivalente à celle pratiquée chez la concurrence, en précisant qu'elle tiendrait compte de "la contribution de chacun". Dans ce grand Monoprix propriété de groupe, Harold n'a pas compté ses heures. L'employé libre-service (qui s'occupe à la fois des caisses et de la mise en rayon) à temps plein a reçu un chèque de 600 euros en juin, en plus de son salaire de 1 200 euros mensuels.

Selon lui, il n'a pas touché 1 000 euros pour une histoire de congés : "Avant la crise, j'avais posé deux semaines de vacances qui sont tombées pendant le confinement. Je voulais donc les décaler et travailler pendant ce temps mais la direction a refusé. Je ne suis pas le seul dans ce cas." À part ces deux semaines de pause forcée, il était en magasin pendant l'intégralité du confinement. Il trouve le montant de sa prime dérisoire au vu de ses conditions de travail : "La première semaine on a travaillé sans masque, sans gants, il n'y avait pas de filtrage des clients à l'entrée et pas de vitres en plexiglas devant les caisses. Ça ne donnait pas envie de travailler, mais j'ai quand même persisté", souligne-t-il. Dans ce magasin, le montant de la prime était calculée au prorata des heures travaillées ; une prime proportionnelle au temps de travail pendant le confinement, pas de prime pour ceux qui étaient en congé maladie.

Dans un autre Monoprix, cette fois à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), Zouhir Zerrouki a justement vu sa prime rabotée car il était en congé maladie... Hospitalisé pendant deux semaines après avoir contracté le coronavirus en avril.

"On a annoncé le versement de la prime bien avant d'en détailler les modalités, ça a créé beaucoup de frustration", déplore Céline Carlen, secrétaire générale de la CGT-commerce de Paris. La CGT a d'ailleurs toujours été contre cette prime : "L'idée de monnayer des risques ainsi est dérangeante. C'est la santé qui passe avant, or, la protection des salariés en début de confinement a été négligée.

Cette accumulation de critères pour justifier le non versement d'une prime ou sa revalorisation à la baisse indigne Eric Scherrer de la Seci-CFTC : "Pendant le confinement, les enseignes de la grande distribution s'en sont extrêmement bien sorties financièrement, nos délégués en magasins le constatent, le montant des paniers moyens a bondi."

Les franchises libres de verser la prime ou non

Pour les employés des franchises, la situation est encore plus incertaine. Les franchises ne sont pas tenues d'obéir aux décisions prises par le groupe dans le versement de la prime. Concrètement, leurs propriétaires sont ceux qui décident si leurs employés pourront en bénéficier et si oui, à quelle hauteur. Or, la grande majorité des commerces de proximité, très développés dans les villes, sont gérés par des indépendants. Dans ces circonstances, tout repose sur leur bon vouloir.

Par exemple, dans une franchise Franprix de l'ouest de Paris, dont le propriétaire détient plusieurs centaines de magasins en région parisienne, certains ont touché les 1 000 euros, d'autres non. "Les employés en CDI qui ont travaillé pendant le confinement ont obtenu la prime, mais pas les CDD", indique le directeur adjoint du magasin. Un versement en trois fois sur les paies d'avril, mai et juin. 

Pour ceux qui étaient aux 35 heures, c'est bien une somme de 1 000 euros qui a été versée. Bilal, chef de rayon, trouve cette reconnaissance justifiée : "On n'a pas arrêté, toute la journée c'était du non stop pour approvisionner les rayons, une vraie razzia. En plus du risque de contamination, il y avait des difficultés supplémentaires comme les transports. J'habite à Sarcelles, je mets deux heures pour venir, alors quand la circulation des bus et des métros était limitée, c'était encore pire."

Pour les caissiers et employés de mise en rayon en temps partiel, le tarif n'est pas le même. Adama est en contrat à durée indéterminée en 30 heures. Il a travaillé pendant les deux mois de confinement : "J'ai touché environ 400 euros de prime, pas plus", indique-t-il. "Pour ma collègue en 18 heures, c'était seulement 200 euros. Ce n'est pas grand chose."

Quels que soient les critères retenus, les entreprises qui ont décidé de verser la prime ont jusqu'au 31 août.

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