La commission européenne veut ouvrir la voie à de nouvelles techniques de sélection végétale qui permettront de modifier le génome de certaines plantes, fruits, ou légumes. Ces produits pourraient bientôt échapper aux règles drastiques qui encadrent les OGM. Quitte à jouer aux apprentis-sorciers ?

Bruxelles se prononce clairement en faveur de ces NBT, "new breeding techniques". Ces nouvelles techniques de sélection végétale permettent de développer par exemple des variétés de colza ou de soja plus résistantes
Bruxelles se prononce clairement en faveur de ces NBT, "new breeding techniques". Ces nouvelles techniques de sélection végétale permettent de développer par exemple des variétés de colza ou de soja plus résistantes © AFP / NurPhoto / Denislav Stoychev

Que dit la Commission européenne ? 

Dans un nouveau rapport publié ce jeudi, Bruxelles se prononce clairement en faveur de ces NBT, "new breeding techniques". Traduisez : nouvelles techniques de sélection végétale. Ces nouvelles méthodes, plus rapides et plus précises, permettent de développer par exemple des variétés de colza ou de soja plus résistantes, ou plus adaptées à la sécheresse. Elles sont aujourd'hui cultivées à titre expérimental mais non commercialisées. Ces techniques visent, selon les scientifiques engagés sur ce sujet, à accélérer la sélection végétale, pour créer de nouvelles espèces. La Commission est clairement en faveur de ces innovations.  

S'agit-il vraiment d'organismes génétiquement modifiés ? 

Cette question fait débat. Car ces nouveaux produits ne sont pas issus des mêmes méthodes que les OGM. Les organismes génétiquement modifiés sont créés en introduisant un gène extérieur dans une semence, par transgénèse. Les produits issus de NBT sont eux obtenus après modification d'un gène déjà présent dans la plante, le fruit ou le légume. C'est-à-dire par mutagénèse. Cette technique emploie des ciseaux moléculaires, et elle ne consiste pas à insérer dans le génome un ADN étranger.  

Exemple, des scientifiques peuvent tenter d'améliorer le gène d'une tomate, pour qu'elle soit plus plus résistante, en imitant un gène similaire présent dans un autre légume comme le poivron. Cette nuance est importante car elle permet aux défenseurs de ces innovations, comme des industriels, des scientifiques, ou le ministre français de l'Agriculture Julien Denormandie, de dire que ces nouveaux produits ne sont pas des OGM. Le ministre le répète : "une plante issue de NBT aura un génome modifié, mais pas de gène extérieur". Ces produits pourraient donc être cultivés et commercialisés sans répondre aux règles drastiques qui encadrent les OGM. Et c'est d'ailleurs la position de la Commission européenne. Dans son rapport, elle estime que la directive OGM actuelle "n'est pas adaptée" aux "progrès scientifiques et technologiques". Faute d'ADN étranger, il est impossible de déterminer à quoi sont dues les modifications du génome : mutagenèse, mécanisme naturel (sélection, croisement) ou autres techniques (chimiques, radiations). Il faut donc une nouvelle législation.  

Quel serait l'intérêt de les commercialiser ? 

Pour la Commission européenne, l'enjeu est de soutenir l'innovation et de rester compétitif, car les brevets sont aujourd'hui essentiellement américains. Pour les scientifiques favorables à ces techniques, comme pour le ministre français de l'Agriculture, le but est d'adapter les plantes, les fruits et les légumes au gel, à la sécheresse, au stress hydrique. Pour Julien Denormandie, "il ne faut pas se priver de céréales, de betteraves ou d'arbres plus résistants aux aléas du changement climatique". L'intérêt serait aussi, selon la Commission, d'améliorer les qualités nutritionnelles de certains fruits et légumes. Quant aux industriels, ils rêvent déjà d'un marché juteux estimé à plusieurs millions d'euros, rien que pour les semenciers français.   

Quelles sont les inquiétudes des défenseurs de l'environnement ? 

Ils estiment que la Commission européenne, comme le ministre français de l'agriculture, jouent aux apprentis-sorciers, en niant le principe de précaution. D'ailleurs, en 2018, la Cour de justice de l'UE avait jugé que ces produits issus de "mutagenèse" étaient bien des organismes génétiquement modifiés ! Ils devaient donc selon elle être soumis aux mêmes règles strictes (autorisation, traçabilité, étiquetage et surveillance). Pour Suzanne Dalle, de l'ONG Greenpeace, "le risque d'erreur génétique est présent de la même manière", avec ces nouveaux produits, "les consommateurs risquent donc de se retrouver avec de nouveaux OGM dans leur assiette sans le savoir". Et les conséquences de ces mutations sur l'environnement des plantes, dans les champs, n'ont pas été étudiées.  

Greenpeace demande d'ailleurs à la ministre de la Transition écologique Barbara Pompili de donner son avis sur la question. Car après ce rapport de la Commission européenne, les Etats-membres devront se prononcer. Ces nouveaux produits ne vont pas être autorisés tout de suite, mais leurs défenseurs ont désormais la Commission européenne de leur côté.