Moins d'un an après avoir reçu le prix Nobel de la Paix pour avoir conclu la paix avec l'Érythrée, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed entame la phase finale d'une offensive sanglante contre les indépendantistes de la région du Tigré. Une situation qui préoccupe le Comité Nobel, largement critiqué pour son choix.

Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed rend hommage, le 17 novembre 2020 à Addis Abeba, aux forces de défense nationale.
Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed rend hommage, le 17 novembre 2020 à Addis Abeba, aux forces de défense nationale. © AFP / EDUARDO SOTERAS

Les cinq parlementaires norvégiens qui composent le Comité Nobel de la Paix doivent se dire que l'enfer est pavé de bonnes intentions. 

En exprimant il y a dix jours sa préoccupation sur la guerre au Tigré, le comité – qui n'a pas le pouvoir de retirer le prix à un lauréat – se justifie en expliquant que le Premier ministre éthiopien était, parmi les 300 candidats proposés, celui qui remplissait le mieux les critères de l’institution.

Pour se déterminer, le comité Nobel bénéficie de l’expertise de spécialistes en géopolitique, de professeurs de droit international, de magistrats et de conseillers spéciaux dont la compétence ne peut être mise en doute. Leur clairvoyance en revanche, interroge.

S’il est facile de dire après-coup quel candidat n’aurait pas dû être choisi comme lauréat du Nobel de la Paix, le cas de Abiy Ahmed pouvait néanmoins être examiné avec une certaine profondeur de champ. Le comité norvégien a en effet récompensé l’an dernier le Premier ministre éthiopien pour avoir en 2018 conclu la paix avec l’Érythrée, deux décennies après une guerre effroyable où des dizaines de milliers d’hommes avaient péri entre 1998 et 2000.

Des doutes légitimes

Deux indices auraient pu retenir le vote du comité Nobel. D’abord, le numéro un érythréen Isaias Afwerki, dont Abiy Ahmed s’est étroitement rapproché, est à la tête de l’une des pires dictatures de la planète, aux fins fonds du classement des principales organisations des droits de l’homme. Ensuite, l’Érythrée est géographiquement située au nord de la région séparatiste du Tigré qu'Abiy Ahmed entend mettre au pas. Les nouveaux alliés ont ainsi pu prendre en tenaille les Tigréens, qui dénoncent des attaques aériennes venues d’Asmara, capitale de l’Érythrée.

Ce choix embarrassant pour le comité norvégien s’ajoute à une très longue liste de lauréats contestés et de nominations parfois incompréhensibles. Sans remonter jusqu’à l'Américain Henri Kissinger, qui a obtenu le Nobel pour la Paix au Vietnam après avoir d’abord contribué à l’escalade de la guerre, ou à Yasser Arafat, dont la récompense a provoqué la démission d’un membre du comité accusant le leader palestinien d’avoir financé le terrorisme, de nombreux dirigeants politiques distingués ces dernières années font polémique.

D'illustres précédents

Parmi les derniers en date, Barack Obama, récompensé en 2009 "pour ses efforts extraordinaires dans le renforcement de la diplomatie internationale et la coopération entre les peuples". Un prix attribué quelques mois après son arrivée à la Maison-Blanche et que le nouveau président lui-même jugeait injustifié. Aux yeux de ses détracteurs, sa politique étrangère a ensuite confirmé ce sentiment. Par exemple lorsqu’en août 2013 Barack Obama renonce aux frappes préparées contre le régime de Bachar el-Assad, malgré les attaques à l’arme chimique perpétrées contre des civils syriens dans la banlieue de Damas, prélude à de nombreux massacres.

Le cas d'Aung San Suu Kyi, dont le prix Nobel attribué en 1991 pour "sa lutte non violente en faveur de la démocratie et des droits de l’homme", est plus tranché. En 2017, le refus obstiné de la dirigeante birmane de condamner les atrocités commises par l’armée contre la minorité des Rohingyas a choqué les défenseurs des droits de l’homme dans le monde entier.

En choisissant cette année d’honorer le Programme alimentaire mondial, le comité Nobel a préféré se tenir à l’écart des polémiques. À défaut d’envisager toute révision de ses statuts qui lui permettrait de retirer le prix à des lauréats ayant trahi l’esprit du Nobel de la Paix.

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