À la veille du 8 mars, journée internationale des droits des femmes, nous avons demandé à des féministes de choisir une mesure prioritaire à leurs yeux pour faire avancer l'égalité entre les femmes et les hommes en France. Voici leurs réponses.

Sensibilisation des jeunes enfants, allongement du congé parental, loi cadre contre les violences faites aux femmes... les réponses obtenues montrent des approches différentes
Sensibilisation des jeunes enfants, allongement du congé parental, loi cadre contre les violences faites aux femmes... les réponses obtenues montrent des approches différentes © Getty / Johner Images

Un demi-siècle après la révolution féministe des années 1970, le chemin semble encore long pour parvenir à l'égalité entre les femmes et les hommes. À l'occasion de la journée internationale pour les droits des femmes, le 8 mars, nous avons demandé à plusieurs féministes quelle serait à leur yeux à la mesure essentielle, prioritaire, qui permettrait de faire progresser les droits des femmes en France. 

"Transposer ce qu'on a fait pour la sécurité routière aux violences sexuelles et sexistes"

Caroline de Haas, membre du collectif Nous Toutes : "Pour faire progresser l'égalité entre les femmes et les hommes, la mesure essentielle serait à mes yeux d'effectuer un copier-coller de ce qui a été fait pour la sécurité routière pour le transposer aux violences sexuelles et sexistes, voire les violences en général. 

Aujourd'hui, les enfants sont sensibilisés à la sécurité routière dès l'école primaire et durant leur scolarité au collège. Si bien qu'ils sont conditionnés sur ces questions. En voiture, qui n'a jamais entendu son enfant lui dire qu'il dépassait la vitesse autorisée, ne serait-ce que d'un kilomètre/heure ? 

Selon moi, il faut, de la même façon, éduquer les enfants au consentement, leur apprendre à ne pas taper, à ne pas humilier. Que cela devienne pour eux un automatisme. Ce serait le levier le plus efficace pour faire changer les comportements et les mentalités."

"S'inspirer de ce qui a été fait en Espagne pour lutter contre les féminicides"

Rebecca Amsellem, activiste, fondatrice des Glorieuses : "La priorité, c'est que les femmes ne meurent plus sous les coups des hommes. Il faudrait en France un plan équivalent à celui mis en place en Espagne dès 2004. Avec un accompagnement économique des femmes victimes de violences au sein de leur foyer pour qu'elles puissent s'en sortir rapidement : leur permettre de trouver un logement, les faire bénéficier d'une allocation pour subvenir à leurs premiers besoins, avant de les orienter vers des associations chargées de les accompagner vers l'emploi. Il faut aussi des places en crèche. 

Par ailleurs, en Espagne, 57 000 femmes bénéficient d'un suivi policier. Et tout ça fonctionne ! Le nombre de féminicides y a reculé de façon significative. En 2018, 48 femmes ont été tuées, contre 71 en 2003. " 

"Allonger radicalement la durée du congé paternité"

Alexandre, auteur du blog Papa Plume : "Le congé paternité reflète le rôle que la société veut donner au père. Aujourd'hui, sa durée est fixée à 11 jours. Or, rien ne justifie qu'un père ne s'occupe pas autant de son bébé à sa naissance. D'autant que beaucoup de choses se jouent à ce moment là, les habitudes s'enracinent très vite. Même une fois qu'elle a repris le travail, la mère va continuer effectuer les mêmes tâches et porter la charge mentale du couple. 

Allonger radicalement le congé paternité permettrait aussi d'atténuer aussi les conséquences de la maternité sur la carrière des femmes. Aujourd'hui, un recruteur qui est sur le point d'embaucher une jeune femme a toujours en tête le 'risque' d'une grossesse. Si les hommes avaient droit à un congé d'une durée proche ou égale à celui de la mère, l'employeur ne ferait plus ce calcul. 

On nous dit que la mesure aurait un coût, mais il est quand même paradoxal de voir ce que l'État dépense aujourd'hui, via la Caisse d'allocations familiales, via les crédits d'impôt, pour nous permettre de faire garder nos enfants..."

"Adopter une loi cadre contre les violences faites aux femmes"

Suzy Rojtman, porte-parole du Collectif national pour les droits des femmes : "La première étape pour faire progresser les droits des femmes, c'est d'abord de leur permettre de vivre sans violence. Pour moi la priorité serait une loi cadre contre les violences faites aux femmes, dans laquelle on graverait dans le marbre la nécessité de centres d'hébergement dédiés aux femmes victimes de violences. Aujourd'hui, on a trop tendance dans les centres à mélanger différentes problématiques, on perd en efficacité et en pertinence. 

Le texte permettrait aussi d'élargir le champ d'application de l'ordonnance de protection à toutes les formes de violences, alors qu'aujourd'hui elle est réservée aux cas de violences conjugales ou de menace de mariage forcé." 

"Revoir la définition du viol sur mineur"

Céline Piques, porte-parole d'Osez le féminisme : "Le meilleur signal qu'on pourrait lancer, c'est de revoir la définition du viol sur mineur. Près de 135 000 filles sont violées chaque année, et 30 000 garçons, avec à chaque fois des dégâts psychiques colossaux. 

La priorité d'après moi, c'est de définir le viol comme toute pénétration sexuelle exercée en dessous d'un certain âge. Quel seuil faut-il retenir ? Certains préconisent celui de 13 ans, car en dessous de cet âge, il n'y a pas de débat, l'enfant n'est pas libre de consentir de façon libre et éclairée. D'autres préfèrent l'âge de 15 ans... Mais peu importe. Ces détails relèvent du travail parlementaire. L'important, c'est qu'on n'ait pas à prouver, au cours du procès, que l'enfant n'était pas consentant, car cela freine les victimes dans leurs démarches judiciaires.

L'autre élément essentiel est de rendre le viol sur mineur imprescriptible, car on sait très bien que les victimes, parfois en raison d'amnésie traumatique, parfois par honte, mettent des décennies à parler."

"Ces mesures ne nécessitent pas de budget, simplement une volonté politique."

"Un protocole de sensibilisation, d'évaluation et de sanction dans toutes les instances de socialisation"

Brigitte Grésy, présidente du Haut conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes : "Ce qui perturbe l'ensemble des rouages, c'est la question du sexisme, à savoir un système qui érige la supériorité de l'homme sur la femme, avec des comportements et des propos qui infériorisent la femme. 

C'est le terreau de toutes les inégalités. C'est pourquoi il faut, à mon sens, une sorte de protocole de sensibilisation, d'évaluation et de sanction dans toutes les instances de socialisation : médias, partis politiques, entreprises, fonction publique, école, université, etc. 

Cela impliquerait par exemple, pour l'évaluation, des enquêtes de ressenti, mais aussi de s'appuyer sur les infractions enregistrées par le ministère de l'Intérieur. Il faudrait aussi, dans les écoles, de véritables modules de formation. Quant aux sanctions, si l'on se place dans l'entreprise, elles peuvent être civiles  - l'employeur ayant un pouvoir disciplinaire - mais aussi pénales, selon les cas."

#ToutesFéministes : Journée spéciale sur France Inter, vendredi 6 mars 2020, avec Konbini

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