Pour les détracteurs et les sceptiques de la 5G, la lutte contre cette nouvelle technologie passe aussi par le web et les réseaux sociaux. Mais il s'agit de dissocier les contenus complotistes, souvent farfelus, du discours raisonné de militants et d'associations. Radiographie.

Rassemblement dans le centre ville de Nantes d'opposants au réseau de téléphonie 5G.
Rassemblement dans le centre ville de Nantes d'opposants au réseau de téléphonie 5G. © Maxppp / Franck Dubray

Sur le web, c'est une nébuleuse disparate mais dont les membres partagent un point commun : la 5G, ils n'en veulent pas. Ou, du moins, pas sans certaines garanties et gardes-fous, alors que débutent ce mardi en France les enchères pour l'attribution des 11 blocs de fréquences 5G encore disponibles. Mais le monde des "anti-5G" sur Internet est hétéroclite. Il y a ces internautes contre lesquels Facebook s'efforce de lutter, qui partagent de fausses informations flirtant avec le conspirationnisme sur la 5G. Des chaînes Youtube, aussi, qui relaient des thèses complotistes. Mais il y a également des associations qui, à coups de communication rodée et de pétitions sur le web, tentent de lutter contre la 5G en se basant sur des arguments de raison. Passage en revue.

Quand "anti-5G" rime parfois avec "complotisme" sur les réseaux sociaux

Au premier abord, sur Facebook, les pages qui se présentent comme exclusivement "anti-5G" semblent dérisoires. L'une d'elles compte un peu plus de 500 membres, une autre un peu plus de 600... C'est en fait parce que le "discours anti-5G" vient le plus souvent non de communautés, mais d'individus. Des internautes qui disposent d'une visibilité très limitée, mais qui vont profiter de l'exposition de pages populaires pour atteindre une audience qu'ils n'auraient jamais pu gagner autrement.

C'est le phénomène que met en évidence Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l'université de Paris et observateur de l’extrémisme en ligne : "Sur les groupes anti-vaccins, anti-masques, sur certains groupes de 'gilets jaunes' aussi, il va y avoir une pollinisation, une pénétration de certaines références anti-5G et de liens vers des vidéos anti-5G. Différents groupes vont de ce fait être infectés par des individus qui vont y diffuser ces éléments complotistes." En témoigne, à titre d'exemple, un message posté en avril sur la page "Gilet jaune officiel" (presque 32.000 membres), intitulé "5G : DANGER EN MARCHE", accompagné d'une illustration présentant la 5G comme un produit mortel :

Exemple d'illustration anti-5G partagée sur un groupe de "gilets jaunes" très populaire.
Exemple d'illustration anti-5G partagée sur un groupe de "gilets jaunes" très populaire. / Capture d'écran

Une défiance envers la 5G qui ne vient souvent pas seule, observe aussi Tristan Mendès France : "Ceux qui ont un profil complotiste anti-5G sur les réseaux sociaux ne sont rarement porteurs que d’une théorie complotiste. Ils vont la cumuler avec d’autres." En témoigne ce post au mois d'août sur la page Facebook "HelloHello Info" (suivie par plus de 11.000 personnes), qui relaie du contenu complotiste anti-5G en l’amalgamant avec d'autres thèses conspirationnistes : 

La 5G mélangée pêle-mêle aux compteurs Linky, à la "big pharma" et à la franc-maçonnerie
La 5G mélangée pêle-mêle aux compteurs Linky, à la "big pharma" et à la franc-maçonnerie / Capture d'écran

Des groupes Facebook qui sont "horizontaux", analyse Tristan Mendès France,"c’est-à-dire que toute personne dans le groupe peut publier et profiter de l’audience du groupe dans son ensemble. Cela permet à des discours très marginaux de gagner assez rapidement une forte visibilité."

À noter qu'un post très relayé ne l'est pas forcément sur un groupe. Ainsi, le message d'une utilisatrice sur sa page personnelle a été partagé 376 fois : il établissait un lien - fantasmé - entre 5G et coronavirus par le biais de deux cartes (dont l'une ne concernait pas la 5G mais la fibre optique), toujours au mois d'avril. "On a d'ailleurs un pic de recherches associant 5G et coronavirus sur le moteur de Google du 5 au 11 avril dernier", note Tristan Mendès France : "Plus globalement, le discours anti-5G sur les réseaux sociaux a explosé avec l'apparition du coronavirus."

Un post complotiste très partagé sur Facebook en avril dernier.
Un post complotiste très partagé sur Facebook en avril dernier. / Capture d'écran

Facebook se targue d'une politique de modération assez stricte en la matière. Concernant les fausses informations sur la 5G, le groupe rappelle à France Inter sa politique générale de lutte vis-à-vis des fake news : "Tous les messages postés dans des groupes peuvent faire l'objet d'une vérification par nos plus de 70 organismes de fact-checking qui examinent et notent le contenu, afin de détecter et démentir les fausses informations. En France, nos 5 partenaires sont l’AFP, Le Monde, Libération, 20 Minutes et France 24."

Sans parler de la suppression des posts "qui pourraient causer un préjudice imminent aux personnes". Cela a récemment été le cas, explique Facebook, pour ce qui concerne des messages concernant la 5G : "Dans le cadre de nos politiques contre les fausses informations nuisibles, nous supprimons les fausses allégations selon lesquelles la technologie 5G provoque les symptômes ou la contraction de Covid-19". Effectivement, en avril dernier, Facebook a supprimé des groupes conspirationnistes qui liaient la 5G au coronavirus, et qui encourageaient en ce sens à détruire des antennes de téléphonie mobile. "Contrairement à d’autres mouvements, pour le mouvement anti-5G, l'activisme de clavier s’est traduit dans le réel, et là on passe à une étape supérieure", analyse Tristan Mendès France.

Derrière les vidéos de fact-checking, des vidéos conspirationnistes

Lorsque l'on tape "complot 5G" dans la barre de recherche de la plateforme de vidéos en ligne Youtube, on tombe uniquement en première page sur des vidéos de fact-checking qui démontent les théories conspirationnistes autour de cette technologie. Mais si l'on fouille un peu avec d'autres mots clé ("attaque 5g", "mensonge 5g") le contenu complotiste n'est pas bien loin.

Illustration avec une chaîne nommée "Carole bonjour", qui cumule déjà plus de 137.000 vues depuis sa création fin avril. La chaîne, non modérée par Youtube, relaie des vidéos aux intitulés éloquents : "L'inavouable composition des vaccins", "Les 13 lignées sataniques", ou encore "Attaque d'ondes 5G en Europe". Dans cette vidéo, on entend notamment un dénommé Philippe parler d' "attaques 5X" (nom de code, dit-il, pour parler de la 5G), des attaques qui vont "commencer en septembre en France" : "Ça va commencer par les enfants. Les enfants ont déjà été vaccinés, il y les nanoparticules, il va y avoir une interaction entre les nanoparticules et ces ondes et ces enfants vont devenir malades avec une fièvre importante." Mélange de discours anti-vaccin et anti-5G : on retrouve ici la porosité entre les complotismes évoquée par Tristan Mendès France.

Exemple de vidéo complotiste autour de la 5G sur Youtube.
Exemple de vidéo complotiste autour de la 5G sur Youtube. / Capture d'écran

Les algorithmes donnent de la visibilité à ces contenus

Youtube tente, tout comme Facebook, de modérer ces contenus, mais ça ne serait pas suffisant, pointe Tristan Mendès France, l'observateur de l’extrémisme en ligne : "Sur Youtube, l’un des facteurs forts pour identifier un contenu qui doit être poussé par les algorithmes, c’est la durée de lecture de la vidéo", explique-t-il : "Il suffit alors qu’il y ait une petite communauté, qui regarde jusqu’au bout des vidéos complotistes extrêmement longues, des interventions, des colloques. Cela envoie aux algorithmes le signal que cette vidéo est potentiellement intéressante, et elle va donc gagner en visibilité."

Youtube dont le contenu va être amplifié par des partages Facebook, complète le maître de conférences associé à l'université de Paris, qui va même jusqu'à parler d'une "véritable synergie" entre les deux plateformes : "On va partager une vidéo Youtube sur Facebook, et parfois utiliser Facebook comme levier d’audience sur la petite vidéo confidentielle sur Youtube." À souligner, enfin, que les positions complotistes anti-5G sur le web ne sont pas l'apanage d'anonymes. Début mai sur son compte Instagram, Juliette Binoche était ainsi partie dans des élucubrations : "mettre une puce sous-cutanée pour tous c'est NON. NON aux opérations de Bill Gates, NON à la 5G", lâchait l'actrice aux plus de 300.000 abonnés.

Pétitions en ligne et mobilisation d'associations sur le web

Mais au-delà des messages complotistes extravagants, des associations s'organisent aussi sur le web, avec des arguments audibles, pour contrer l'arrivée de la technologie 5G. C'est le cas d'Agir pour l’environnement (24.000 adhérents). Avec l'association Priartem (qui lutte contre les "risques liés aux Technologies électro-magnétiques"), Agir pour l’environnement a lancé une pétition en ligne intitulée "Stop à la 5G", à ce jour signée par plus de 125.000 personnes. Leur demande : une évaluation, un débat public avant la généralisation et la validation des autorisations de fréquence 5G.

La pétition en ligne,"une façon de mobiliser, d’identifier si le sujet est un sujet sensible, et faire pression sur les responsables politiques de manière à faire entendre une mobilisation citoyenne", explique à France Inter Stéphen Kerckhove, délégué général d'Agir pour l'environnement, qui compte trois salariés en charge du web et des réseaux sociaux. Et tous les signataires de la pétition ont laissé leurs coordonnées, précise Stéphen Kerckhove : "On essaie de les relancer assez régulièrement avec des mails. Récemment, on les a incité à commander gratuitement des autocollants 'Stop 5G', et on les incite à continuer de partager sur les réseaux sociaux notre pétition." 

"Notre demande : une évaluation, un débat public avant la généralisation et la validation des autorisations de fréquence 5G" (Stéphen Kerckhove)

Le délégué général déplore les fake news, le contenu "farfelu" et "conspirationniste" qui circule sur les réseaux sociaux, qui dessert selon lui les arguments de raison des associations : "Malheureusement, ce sont finalement les anti-5g qui subissent directement la propagation de ces rumeurs parce qu’on leur renvoie cette image de conspirationniste, là où il y a tout un tas d’arguments rationnels qui permet d’exiger un moratoire."

Sur le court terme, cela "fait le buzz", cela "crée un climat de défiance à l’endroit de la 5G" et surtout, cela va selon lui "très vite, trop vite, et ne permet pas la bonne distance qui permet d’analyser rigoureusement."