Plusieurs sites internet proposent de calculer le montant de votre retraite en appliquant les changements de la réforme Delevoye. Mais les résultats sont pour le moins flous. Surtout, ils s'appuient sur des données incomplètes.

Manifestation contre la réforme des retraites au Mans le 5 décembre 2019
Manifestation contre la réforme des retraites au Mans le 5 décembre 2019 © Radio France / Alice Kachaner

C’est la question qui cristallise la colère autour de la future réforme des retraites : serez-vous perdant par rapport au système actuel ? Les modalités de la réforme sont encore floues, mais les quelque 806 000 manifestants qui ont battu le pavé jeudi 5 décembre témoignent de l’inquiétude que génèrent les baisses à venir des montants de pensions. Sur Internet, plusieurs sites proposent désormais de calculer le futur montant de sa retraite, une fois la réforme passée. 

Quand nous avons lancé un appel à contributions pour savoir pourquoi les Français se mettaient en grève contre la réforme, nous nous sommes rendus compte que beaucoup de ceux qui nous répondaient avaient fait appel à ces simulateurs comme, par exemple, Pascal, enseignant en Haute-Marne qui a calculé qu'il allait perdre 600 euros par mois quand il aura fini de travailler. 

Fin septembre, le Haut commissaire à la réforme des retraites Jean-Paul Delevoye assurait : "Nous avons très clairement écrit qu'entre 2020 et 2025, chaque personne pourra disposer d'un simulateur individuel pour pouvoir très clairement éclairer le moment de son départ à la retraite, avec quel niveau de retraite." Mais en attendant, certains ont donc préféré prendre les devants en publiant leurs propres simulateurs en ligne. Problème : ces sites, dont certains ne cachent pas leur militantisme, s'appuient sur des arbitrages qui n'ont pas été arrêtés.

De quels simulateurs parle-t-on ?

Le simulateur de la CGT : sur retraites.cgt.fr, “pas de hasard pour ma retraite, je veux savoir quand et avec combien je partirai”. Pour calculer sa future retraite post-réforme, il faut entrer son année de naissance et tous ses salaires annuels. On peut ensuite modifier les paramètres macroéconomiques selon plusieurs scénarios : une courbe des salaires plus ou moins élevée, et un taux de rendement des points de retraite plus ou moins fort. Après calcul, le simulateur estime le montant de votre pension, le total des cotisations versées pendant la carrière, et le taux de remplacement (montant de la pension par rapport au salaire). 

Ce simulateur est sans doute celui qui propose les résultats les plus affinés, mais la CGT précise bien qu’il ne prend pas en compte les mécanismes de chômage, maternité, invalidité et maladie. Comme le gouvernement n’a pas encore donné d’indication sur la valeur des points de ces mécanismes, “nous ne savons pas comment ces aléas pourront être pris en considération”, précise le syndicat.

Capture d'écran du site "reforme-retraite", de la CGT ingés cadres tech
Capture d'écran du site "reforme-retraite", de la CGT ingés cadres tech

Le simulateur de la CGT "Ingés Cadres Tech" : réforme-retraite.info affiche un design moderne et s’adresse à des internautes jeunes en employant le tutoiement. Le site ne cache pas son militantisme : “Macron veut baisser ta retraite”, lit-on en guise d’accueil sur le site. Outre son simulateur, le site propose de télécharger des “pancartes de manif”, un “mode d’emploi” pour faire grève, ou encore un document “c’est chaud !”, sorte de notice explicative de la réforme gouvernementale.

Quant au “calculateur de la baisse des pensions”, il ne demande que notre année de naissance : pour la génération 1994, par exemple, le site prédit une retraite en 2056, à 62 ans. S’ensuit une liste d’arguments expliquant qu’en réalité, “ta retraite va baisser” : “en 2056, la retraite moyenne sera seulement à 44 % du salaire net moyen” contre 61 % aujourd’hui, avertit-on. Le site se veut clairvoyant : “Si tu prévois que ta retraite sera faible, tu vas sans doute épargner ou placer de l’argent. Et qui joue avec, qui empoche cet argent ? Ce sont évidemment les actionnaires, les assurances et les banques !” conclut l’argumentaire. On ne peut donc pas vraiment parler de “simulateur” : reforme-retraite.info ne donne aucun montant de pension, mais tente plutôt d’avertir des désavantages encourus par cette réforme.

Plusieurs simulateurs liés à des entreprises. Ce site, simul-retraite, qui est d’ailleurs très bien référencé sur Google, appartient à Maximis Conseil, une entreprise de ressources humaines qui conseille les cadres et les dirigeants sur la gestion des fins de carrière. “Serez-vous gagnant ou perdant ?” questionne-t-il. Pour le déterminer, le “simulateur” se base sur la date de naissance, le nombre d’enfants, l’âge de départ en retraite, le salaire annuel brut en 2019, et le statut (salarié du privé ou contractuel de la fonction publique). Ensuite, il faut renseigner ses coordonnées personnelles. Puis le site promet de nous recontacter bientôt… en proposant une offre payante : “profitez de la simulation de votre future pension à 95 €”.

Capture d'écran du site "simul-retraite", qui propose un service payant pour estimer le montant de notre future pension
Capture d'écran du site "simul-retraite", qui propose un service payant pour estimer le montant de notre future pension / France Inter

Un autre site, Previssima, en partenariat avec des mutuelles (April, Ciprés, Harmonie) propose lui aussi “une anticipation basée sur le rapport de Jean-Paul Delevoye” à partir de trois données seulement : notre salaire mensuel brut, le nombre d’années cotisées et notre âge de départ à la retraite. Un peu maigre. 

Les simulateurs des syndicats de l’éducation nationale : SUD-Solidaires a ouvert un "comparateur” qui prend en compte les primes et indemnités spécifiques (années passées en zone REP , notamment). Le site livre ensuite deux scénarios : système actuel et système à points, avec le différentiel de pensions. Il précise toutefois : “Le calcul part du principe que votre carrière sera sans aucune interruption de contrat ni temps partiel contraint” et que “pour des raisons de simplicité, certaines situations ne sont pas prises en compte comme : le nombre d'enfants, le service militaire ou civil, les situations de handicap, les pensions de réversion, etc.” Difficile donc d'en déduire une prévision précise. 

Autre syndicat de l'enseignement, le SNES-FSU a quant à lui lancé son site “Et ma retraite ?!”, dans lequel on renseigne son corps de métier, sa date de début et de fin de carrière, ainsi que le nombre d’heures supplémentaires en moyenne dans une carrière. Le SNES-FSU indique, lui aussi, que les calculs sont effectués “sans prendre en compte les droits familiaux et certaines indemnités dont la mesure est plus volatile (indemnité de résidence, éducation prioritaire par exemple)”. 

Capture d'écran du simulateur "Et ma retraite ?!" du SNES-FSU.
Capture d'écran du simulateur "Et ma retraite ?!" du SNES-FSU. / France Inter

"Tous ces simulateurs reposent sur des hypothèses" 

Finalement, il convient de prendre ces "simulateurs de retraite" avec la plus grande prudence. "On ne connaît pas avec précision les modes d'acquisition des points et encore moins les évolutions des 42 régimes spéciaux, donc personne ne peut prévoir ce qu'il va se passer", assène Claire El Moudden, économiste des retraites et enseignante à l'université de Caen. Selon la chercheuse, "concrètement, il ne fait aucun doute que personne n'est capable de faire un calcul précis" en l'état actuel des choses.

On ne dispose pas de toutes les données du problème : il faut attendre de les connaître !” confirme Gérard Cornilleau, chercheur affilié à l'OFCE (observatoire français des conjonctures économiques). Comme le gouvernement n'a pas encore dévoilé les détails de sa réforme, “tous ces simulateurs reposent sur un certain nombre d’hypothèses, donc on ne peut pas en dire plus", fustige-t-il.

Et c’est d’ailleurs ce que l’on peut reprocher au gouvernement, qui ne nous donne pas des faits précis sur lesquels établir des projections.

Les experts reconnaissent tout de même que de grandes tendances se dessinent. Pour les enseignants par exemple, Gérard Cornilleau  précise : “Il n’y a pas besoin d’un simulateur pour se rendre compte que la situation des enseignants va être dégradée” par la réforme. Le ministre de l'Éducation Jean-Michel Blanquer l'a lui-même reconnu, en promettant aux 870 000 professeurs que le gouvernement procéderait à des revalorisations salariales pour compenser les baisses des pensions. Le flou artistique devrait en tout cas se dissiper mercredi 11 décembre, date à laquelle Édouard Philippe devrait dévoiler "l'intégralité du projet" de réforme. 

► Actuellement, il est possible de calculer sa pension (dans le système actuel) sur le site officiel de l'Assurance retraite.

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