Le Premier ministre a dévoilé ce mercredi son plan pour les retraites, défendant la mise en place d'un système "universel". La sémiologue Mariette Darrigrand décrypte pour France Inter les termes utilisés par l'exécutif pour parler de sa réforme.

Edouard Philipe a présenté ce mercredi sa réforme des retraites.
Edouard Philipe a présenté ce mercredi sa réforme des retraites. © AFP / Thomas Samson

"Universalité", "travailleurs", "galère"… dans sa présentation du plan de retraites du gouvernement, le Premier ministre a utilisé des mots précis. Un langage et une communication bien huilés, que nous avons soumis à la sagacité de Mariette Darrigrand, sémiologue spécialisée dans l'analyse du discours médiatique. 

FRANCE INTER : Quelle est votre impression générale sur l'intervention du Premier ministre ?

MARIETTE DARRIGRAND : "Je trouve qu'il a essayé de donner un souffle un peu lyrique au début, qui lui a permis ensuite d'égrener l'ensemble des mesures. Édouard Philippe n'est pas un lyrique, pas un tribun. Habituellement, il n'est que techno, mais là, il a ajouté un préambule qui était écrit pour renouer avec le souffle social. 

J'ai été frappée par l'utilisation du mot 'travailleur', qui appartient plutôt aux vocables de la gauche en général. Il l'a utilisé à plusieurs reprises, c'est significatif de ce qu'il a tenté de faire et je pense que c'est réussi : reprendre les armes de l'adversaire au lieu de s'opposer à lui. Édouard Philippe n'a pas défendu la réforme du point de vue des gens, mais plutôt de celui de la droite libérale qui avait voté pour, lors de la campagne. 

Il a placé la réforme du système de retraite dans la filiation des grandes mesures de gauche ; d'ailleurs il a même cité le Conseil de la résistance. Il a rappelé que l'esprit de cette réforme était un esprit d'équité sociale. Il a quand même parlé de Mendès France, de Rocard et il a employé le mot 'refondation'... Il voulait donner une portée fondatrice à cette mesure, en disant : 'on n’est pas en train de bricoler, on fait une grande mesure qui restera historique et qui est dans la lignée, dans la filiation des grandes mesures de gauche après la guerre.'

L'utilisation de ce vocabulaire de la vieille gauche traditionnelle traduit sans doute une volonté de ne pas donner une coloration politique libérale, puisque c'est le gros mot dont personne ne parle, que le gouvernement n'emploie pas."

Quel est le mot que vous trouvez le plus intéressant dans son intervention ? 

"Pour moi, c'est sans conteste la notion d'universalité. C'est une très bonne idée de communication parce que le mot universel renvoie à la Déclaration universelle des droits de l'homme, c'est un mot fondateur de la République. Édouard Philippe évoque aussi la CMU, la couverture médicale universelle, donc la gauche généreuse. Il aurait pu appeler ça le système 'équitable', 'responsable'. C'est un choix d'éléments de langage au plus haut niveau."

Quelle est la posture d'Édouard Philippe au cours de cette intervention ?

"Il a dit qu'il ne voulait pas l'affrontement. Ce n'est pas un homme de conflit. Il s'est posé comme l'organisateur du vivre ensemble. Ce qui est intéressant par rapport à la posture d'Emmanuel Macron : il y a une sorte d'inversion. Emmanuel Macron étant accusé de tous les maux, c'est comme si c'était Edouard Philippe qui prenait le relais sur la paix sociale, le refus du conflit, celui qui rassure."

Il a parlé de se mettre à la place des gens dans la "galère". Que pensez-vous de l'utilisation de ce mot ?

"J'ai effectivement remarqué qu'il y avait des abaissements du niveau de langage à plusieurs reprises. Je pense que c'est un indicateur de 'vraie vie'. Avec cette formule que les politiques utilisent souvent : 'j'entends les colères', 'j'entends' qui veut dire en fait, 'je comprends'. 

C'est un indice d'empathie avec le 'peuple'. Il a bien dit d'ailleurs : 'on nous a fait le reproche de la méthode'. Donc, il semble que la méthode, ce soit de comprendre le peuple après un an de 'gilets jaunes'... J'ai tendance à trouver ça démagogique dans la bouche d'un gouvernant d'employer les mots de tous les jours. 'Galère ! On est dans les galères'. On pourrait dire que c'est un indice populiste.

Par ailleurs, je trouve que c'est une mauvaise idée d'appeler ça 'l'âge bonus-malus' quand il évoque 'l'âge pivot'. Ça fait un peu penser aux accidents de la route. Néanmoins, c'est habile d'éviter le mot 'réforme' et de le remplacer par 'refondation'. Le mot réforme est plombé. Dès qu'on l'utilise, on fait penser aux gens qu'ils vont partir à la casse."

La sémiologue Mariette Darrigrand tient le blog "L'Observatoire des mots"

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