Parwana Amiri, jeune afghane de 15 ans, est arrivée cet été, avec sa famille, au camp de réfugiés de Moria sur l’île grecque de Lesbos. Bloquée dans cette jungle insalubre, elle rêve de rejoindre une organisation internationale pour plaider la cause des réfugiés. En attendant, elle raconte le camp dans ses articles.

Parwana Amiri a 15 ans. Cette jeune afghane raconte le quotidien du camp de Moria raconte dans des articles, bientôt publiés dans un livre.
Parwana Amiri a 15 ans. Cette jeune afghane raconte le quotidien du camp de Moria raconte dans des articles, bientôt publiés dans un livre. © Radio France / Cécile de Kervasdoué

[23 octobre 2019 / Extrait de "Lettre au monde depuis Moria", signée "une jeune fille migrante"] "Je vous écris depuis le camp de Moria parce que je voudrais que vous vous mettiez à notre place. Qui peut vivre ainsi ? Dans la crasse de ce camp surpeuplé, où nous n’avons pas de quoi manger, pas de quoi nous laver ni dormir ? Où nous risquons chaque nuit d’être attaqués, volés ? Où des enfants non accompagnés au nombre d’un millier n’ont pas d’autre choix que de boire et de se droguer ? Qui peut vivre ainsi ? Nous ne sommes pas venus en Europe pour l’argent, ni pour devenir citoyens européens, mais juste pour respirer une journée en paix."

"Je peux vous aider à traduire si vous voulez, je n’ai rien d’autre à faire !"

Quand nous rencontrons Parwana, elle est avec des centaines d’autres femmes dans une file d’attente, pour récupérer des couvertures et des vêtements chauds. Car même sur une île grecque, l’hiver est froid, surtout lorsque l’on vit comme elle, avec ses parents, ses deux frères et deux de ses sœurs, dans une tente deux places installée sur les pentes du champ d’oliviers qui jouxte le camp de Moria

Alors que nous tentons de communiquer avec certaines de ces femmes (afghanes pour la plupart), elle vient nous voir d’elle-même, ravie, dit-elle, de pouvoir parler en anglais et d’aider à faire savoir ce qui se passe dans ce camp.

Jeune fille à l’air fragile, Parwana se distingue par sa voix forte et son éloquence. Arrivée au cœur de l’été avec sa famille, elle connait déjà le camp par cœur et ne cesse d’échanger avec les Afghans, qui représentent 60% des habitants, mais également avec les Syriens et avec les Africains qui se sont installés par communautés dans cette jungle de tentes. Pour décrire ce qui l’entoure, elle parle presque sans respirer, d’un trait : des toilettes bondés et innommables, des files d’attentes violentes pour tenter d’obtenir un peu de nourriture, le froid, les maladies, la peur d’être attaquée ou violée et surtout de l’ennui.

"J’ai tellement d’énergie. J’aime tellement apprendre et progresser. Je ne supporte pas que mon aujourd’hui ressemble à mon hier, et c’est le cas ici à Moria."

Alors elle écrit. Elle décrit ce qu’elle voit et les gens qu’elle rencontre. Des textes, des articles, des interviews, des portraits qu’elle engrange sur son téléphone portable et qu’elle a proposé au site du collectif Welcome to Europe, qui depuis 2008 offre des informations sur et pour les migrants. Via une série de "lettres au monde", elle raconte de l’intérieur ce que c’est qu’être "un migrant" pour le faire ressentir en dehors de ce "hotspot" où 15 000 personnes tentent de survivre ; comme pour rappeler au reste du monde sa part d’humanité.

Très prolifique et très vive, elle livre un texte tous les deux jours, depuis le 23 octobre 2019. Elle varie les sujets et les formes, narrant les conditions de vie harassantes d’une mère de famille enceinte qui passe ses journées dans les files d’attentes pour nourrir, soigner et laver ses enfants ; ou l’aventure de cette Afghane qui, pour soigner son mari malade, construit un four à pain dans le champ d’oliviers voisin, et vend du pain à tout le camp.

L'un des thèmes choisi par Parwana pour un de ses article : le four à pain construit par des femmes afghanes. Elles vendent chaque pain 20 centimes d'euro pour survivre.
L'un des thèmes choisi par Parwana pour un de ses article : le four à pain construit par des femmes afghanes. Elles vendent chaque pain 20 centimes d'euro pour survivre. © Radio France / Cécile de Kervasdoué

"Et soudain mon enfance s’est arrêtée"

[27 octobre 2019 / Extrait de "Lettre au monde depuis Moria"] "Pensez-vous que le chemin de la liberté soit simple ? Vu ce que nous avons tous traversé, laissez-moi vous dire que nous autres réfugiés sommes plus forts que vos Alpes."

Elle confie aussi ses peurs face aux regards, insistants et obscènes, des hommes de cette jungle sur son corps d’adolescente ; et sa rage de devoir encore baisser les yeux. Elle s’indigne devant le recours des services d’asile et de santé du camp à des réfugiés pour faire la traduction, des traducteurs volontaires et bénévoles. Elle s’émeut des conditions de vie de milliers d’enfants du camp ; et celles, encore pires, des enfants qui y survivent sans leur parents. Elle dresse des portraits de réfugiés, comme cette afghane transsexuelle obligée de fuir son pays, insistant chaque fois sur la force qu’il faut pour tout quitter.

Comme de nombreux Afghans, Parwana Amiri a suivi sa famille en exil. Avec ses parents, ses deux frères et trois de ses sœurs, elle a traversé plusieurs frontières pour fuir la guerre civile dans son pays. Elle ne veut pas donner de détails sur les conditions de cette fuite mais elle raconte, en peu de mots, qu’ils ont d’abord vécu en Iran où son père continuait de faire du commerce, puis qu’ils ont dû fuir à nouveau pour des raisons politiques, en passant par la Turquie. Un voyage éprouvant et très dangereux.

[28 novembre 2019 / Extrait de "Lettre au monde depuis Moria"] "La force de mon stylo se dresse contre vos frontières [...] Je ne savais pas qu’en Europe les citoyens étaient divisés entre ceux qui ont un passeport et ceux qui n’en ont pas. Je ne savais que j’allais être traitée comme une 'réfugiée' c’est-à-dire une sans-papiers, une sans-droits ; ballottée comme une balle de ping-pong dans la violence d’un système d’asile hermétique."

Ils ont tenté la traversée à cinq reprises, manquant de se noyer à chaque fois, et sont finalement arrivés fin juillet à Moria. Depuis, Parwana partage une tente deux places avec toute sa famille, sur la pente d’un champ d’oliviers où la pluie fait sortir les serpents.

"Je pense à la course du monde et à tout ce temps perdu pour moi, bloquée dans un camp de réfugiés"

Pour tromper son ennui, Parwana tente de conserver ses activités favorites : la calligraphie en farsi, en turc ou en anglais ; l’apprentissage des langues (elle parle couramment le farsi, le pachtoune, l’anglais et a appris l’allemand grâce à internet en moins de trois semaines) ; la résolution de problèmes mathématiques et bien sûr l’écriture. Elle avoue écrire depuis son plus jeune âge, des poèmes et de la prose en farsi et en anglais, et apprécier énormément le rappeur iranien Yas.

"Comme je suis curieuse de tout, mon père a toujours voulu que j’apprenne les langues, la littérature, les sciences ; mais je suis aussi fan de Rubik's cube et de Magic cube. Mon record dans ces casse-têtes, c’est 27 secondes pour les résoudre !"

Extrait d'une conversation WhatsApp avec Parwana le 26 novembre 2019
Extrait d'une conversation WhatsApp avec Parwana le 26 novembre 2019 © Radio France / CdK

Enfant surdouée, elle a intégré les meilleurs établissements scolaires de son pays. Outre les langues, elle maîtrise également divers langages informatiques. Lorsqu’elle a dû fuir l’Afghanistan, elle était en passe d’entrer à l’université avec trois ans d’avance. Mais la vie de toute sa famille était menacée dit-elle, "alors nous avons dû fuir précipitamment et mon enfance s’est arrêtée".

Elle regrette aujourd’hui de ne plus s’adonner à son sport préféré, le volley-ball, et a les yeux qui brillent dès qu’elle voit un ballon. Marily Stroux, photographe, raconte : "Je me promenais avec elle et sa petite sœur l’autre jour à Méthylène et nous avons vu des enfants jouer au ballon ; j’ai vu leurs yeux et je leur ai offert un ballon. Elles étaient tellement contentes !"

Grâce à son énergie et son enthousiasme, le destin de Parwana est en train de changer. À la fin du mois d’octobre, elle est allée à la rencontre d’un collectif de militants et d’artistes européens nommé Welcome to Europe, qui depuis 2008 œuvre pour informer les migrants sur leurs droits et leurs possibilités. Elle leur a proposé ses textes et ses photos. Le succès de ses publications a conduit le collectif à lui réserver une case sur le site et surtout à prévoir un recueil de tous ses textes accompagnés de photos. Ce livre sortira début 2020, en anglais.

Tout sauf une exception

Avec le froid qui arrive, les conditions de vie à Moria sont de plus en plus dures, particulièrement pour les milliers d’enfants qui y vivent. Le dispensaire de Médecins sans frontières est encore plus saturé. Le gouvernement grec a promis d’évacuer les camps les plus surpeuplés à Lesbos, Samos et Chios, transférant 22 000 personnes vers le continent d’ici la fin de l’année.

La file d'attente du dispensaire de MSF dans la jungle de Moria
La file d'attente du dispensaire de MSF dans la jungle de Moria © Radio France / Cécile de Karvasdoué

Parwana doit quitter rapidement le camp de Moria. Elle ne sait pas encore où sa famille ira. Son père, malade, doit d’abord être opéré à l’hôpital. Ensuite, ce sera l’Allemagne, la France ou même le Canada : une terre d’accueil où sa famille pourra recommencer une vie, en paix.

Cette jeune migrante afghane n’est pas une exception, elle appartient à une nouvelle génération de réfugiés active et énergique. Comme elle, d’autres jeunes femmes venues d’Afrique, d’Afghanistan ou de Syrie, sont passées par l’affreux camp de Moria, avec le même rêve : rejoindre en Europe ou ailleurs une organisation internationale, une association humanitaire afin d’œuvrer pour les migrants parce que la crise des réfugiés, elles en sont persuadées, ne fait que commencer.

"Il est temps que les migrants parlent pour eux même plutôt que de laisser la parole aux occidentaux sur la crise migratoire."

"Il faut que nous prenions la parole puisque nous sommes les premiers concernés. Les femmes d’Asie surtout, doivent le faire et être la voix des réfugiés. Moi, j’ai de la chance finalement, je suis née à une époque où le monde a plus que jamais besoin d’humains qui font le lien entre les continents et les personnes pour faire vivre l’égalité des droits entre les peuples. Et c’est bien ce que je compte faire." (Parwan Amiri, 15 ans, 2 décembre 2019)

Le camp de Moria, sur l'île de Lesbos, en Grèce
Le camp de Moria, sur l'île de Lesbos, en Grèce © Visactu
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