Dans la capitale, quelques centaines de personnes ont passé mercredi une troisième journée place du Châtelet afin de réclamer des mesures d'urgence contre la crise climatique. Parmi elles, des jeunes découvrant l'engagement militant, mais aussi des gilets jaunes soucieux d'écologie. Portraits.

Les militants du mouvement Extinction Rebellion se sont installés lundi place du Châtelet, à Paris.
Les militants du mouvement Extinction Rebellion se sont installés lundi place du Châtelet, à Paris. © AFP / Estelle Ruiz

Les rafales de vent font danser les bâches et les banderoles tendues sur la place du Châtelet, en plein centre de Paris, ce mercredi 9 octobre. Emmitouflés dans d'épais manteaux, les militants qui occupent les lieux depuis plus de 48 heures vaquent à leurs occupations dans une ambiance paisible. Certains animent des débats, s'occupent de la logistique, d'autres se chargent d'informer les passants. Les derniers volent quelques instants de sommeil, à l'abri d'une toile de tente. 

Mais qui sont ces militants d'Extinction Rebellion (XR) ? D'où viennent-ils ? Avec quel parcours militant, quel bagage politique ? Quel regard portent-ils sur les "gilets jaunes", à l'heure où certains appellent de leurs vœux une convergence des luttes ? Galerie de portraits. 

Martine*, 41 ans, auvergnate et traductrice

Martine, 41 ans, est traductrice en Auvergne.
Martine, 41 ans, est traductrice en Auvergne. © Radio France / Lorélie Carrive

Talkie-walkie à la main, Martine déambule entre les tentes. Elle est l'un des deux "contacts police" du site. C'est elle qui est responsable en premier lieu du dialogue avec les forces de l'ordre. Mère d'une fille de 8 ans, cette quadragénaire vit dans le nord de l'Auvergne, où elle travaille comme traductrice. "Hyper pauvre par choix", elle explique avoir voulu sortir du système de consommation. "Le tri, c'est bien gentil, mais mieux vaut ne pas avoir de poubelles du tout du tout !" lance-t-elle. 

La situation actuelle est catastrophique, ça fait un moment que j'en suis convaincue. Tout le monde est courant, et personne ne fait rien.

Longtemps, elle a voté pour les Verts. Mais aujourd'hui, c'est un bulletin "par dépit" que Martine continue à glisser dans l'urne, au gré des élections. Au premier tour de la présidentielle, en 2017, elle a donné son vote à Benoit Hamon. "Mais je ne crois pas qu'on aura un changement de système radical par la voie politique". 

Elle qui n'avait jamais milité au sein d'ONG ou d'associations, elle a foncé quand elle a entendu parler d'Extinction Rebellion, ce jeune mouvement écologiste lancé au Royaume-Uni fin 2018. Elle a suivi une formation à la désobéissance civile. Seule façon, selon elle, d'agir face à une situation désormais "catastrophique"

Les "gilets jaunes" ? "Je n'y ai jamais participé", répond-elle. "Je soutiens une partie de leurs revendications mais c'est un mouvement beaucoup trop fourre-tout. Et puis je suis pour la non-violence. C'est un principe fondamental ici : on ne dégrade pas de biens privés ou publics..."

Apidae*, 26 ans, ingénieur en banlieue parisienne 

Ingénieur spécialisé dans les questions environnementales, Apidae réside dans le Val-de-Marne.
Ingénieur spécialisé dans les questions environnementales, Apidae réside dans le Val-de-Marne. © Radio France / Lorélie Carrive

Dans le campement consacré "à la convergence des luttes", Apidae, 26 ans, arbore un bandeau jaune à strass noué autour de la tête. Lui a battu le pavé aux côtés des "gilets jaunes" à partir du 24 novembre 2018. "J'ai fait les manifs de décembre, janvier, mais aussi celles du 1er mai et de septembre", explique le jeune homme, ingénieur conseil spécialisé dans les questions touchant à l'environnement, domicilié à Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne). "Pour autant je ne me sens pas légitime à me qualifier de gilet jaune, parce que je ne subis par leur violence sociale. Je suis un privilégié, j'ai réussi à m'intégrer dans ce système que je rejette".

Que répond-il aux "gilets jaunes" qui s'agacent de l'indulgence des pouvoirs publics face aux occupants de la place du Châtelet ? "Je comprends leur colère. C'est peut-être une stratégie du gouvernement, diviser pour mieux régner". Sans oublier l'évacuation musclée - et vivement critiquée - de militants de XR sur le pont de Sully, en juillet dernier. 

Pour Apidae, la "claque écologique" s'est produite il y a deux ans, à force de lectures et de conférences. "J'ai la chance d'avoir fait des études qui permettent d'avoir des clés de compréhension sur ce qui se passe actuellement", reconnaît-il. 

Pour moi, c'est évident, on est face à un mur qu'on ne brisera pas à coup d'éoliennes et de tri des déchets !

En 2017, il a participé à la campagne de Jean-Luc Mélenchon. "La France insoumise a intégré les causes systémique du problème, tandis que je ne suis pas certain qu'EELV soit prêt à remettre en cause le capitalisme". Aujourd'hui, il explique néanmoins se questionner sur l'utilité du vote. "Toute personne élue ne doit-elle pas faire des compromissions ?" interroge-t-il.

Gérard, 72 ans, gilet jaune et militant LFI

Gérard, 72 ans, dirige une société financière en Bretagne.
Gérard, 72 ans, dirige une société financière en Bretagne. © Radio France / Lorélie Carrive

Gérard lui, cumule les étiquettes. Pin's de la France insoumise, tee-shirt des Faucheurs volontaires, il porte fièrement son gilet jaune. "C'est moins le bruit des bottes qu'il nous faut craindre aujourd'hui que le silence des pantoufles", peut-on lire dans son dos. S'il ne dort pas sur place, le septuagénaire venu du Finistère passe depuis dimanche toutes ses journées place du Châtelet. "Mon épouse fait partie d'Extinction Rebellion", explique-t-il. "Moi je veux exprimer la convergence"

PDG d'une société financière, Gérard dit fuir son milieu comme la peste. Radicalement de gauche, il manifeste "depuis 1967", précise-t-il. "J'ai fait 46 samedis aux côtés des gilets jaunes, à Paris et à Lorient et Quimperlé, principalement". Pour lui, le mouvement possède, à n'en pas douter "des liens de pensée, des liens philosophiques", avec Extinction Rebellion. Et il balaie d'un haussement d'épaule l'idée selon laquelle XR serait un mouvement majoritairement blanc, issu des classes éduquées. "Je connais ici des gens qui sont fauchés !", assène-t-il. "Ce sont pas que des bobos écolos parisiens !"

Iouna, 24 ans, bretonne et travailleuse saisonnière 

Iouna, 24 ans, est saisonnière dans le Morbihan.
Iouna, 24 ans, est saisonnière dans le Morbihan. © Radio France / Lorélie Carrive

Sur le pont au Change, Iouna joue le rôle de "peace keeper" : "Il s'agit de détecter les moments d'échauffement avec les passants, et d'entamer une discussion, le plus calmement possible, autour d'un café par exemple", explique la jeune femme, reconnaissable à son gilet orange fluo. 

Âgée de 24 ans, Iouna réside dans le sud du Morbihan. Elle est accompagnatrice de tourisme équestre, de façon saisonnière. C'est lors de ses études à Rennes qu'elle découvre le milieu associatif et militant, en lien avec l'environnement, et se met à consulter des médias alternatifs. "Jusque là, j'étais apolitique... Je ne m'y connais pas assez pour choisir tel ou tel parti", dit celle qui admet néanmoins voter pour EELV et LFI. 

Courant 2019, sur les réseaux sociaux, Iouna entend parler d'Extinction Rebellion. C'est aujourd'hui la première action à laquelle elle participe. "Je suis frappée par l'extraordinaire communication et la bienveillance qui règnent entre les gens de ce mouvement", confie-t-elle. 

Évidemment, la question qui se pose aujourd'hui, c'est de comment faire pour toucher un public plus large. Mais en même temps, on n'a pas envie de forcer les choses...

Anaïs, 27 ans, membre des gilets jaunes à Douai

Originaire de Douai, Anaïs est auxiliaire en puériculture.
Originaire de Douai, Anaïs est auxiliaire en puériculture. © Radio France / Lorélie Carrive

Mèches blondes et regard noisette, ce mercredi après-midi, Anaïs s'apprête à lever le camp. Elle est là depuis dimanche soir, et doit regagner sa ville de Douai pour y suivre une formation. Elle aussi se revendique gilet jaune. "C'est comme ça que je me suis découvert militante. Je l'aurais jamais soupçonné... les 'gilets jaunes' ont réveillé chez moi une colère contre les injustices sociales et économiques", raconte cette auxiliaire en puériculture qui touche le Smic et vit dans un logement social. 

Pourquoi alors avoir rejoint XR ? "Parce qu'il y a des valeurs qui se ressemblent".

Moi de toute façon, je suis pas dans un groupe particulier. S'il y a une action en accord avec mes valeurs, alors j'adhère. Je veux me battre, on n'a plus rien à perdre."

L'intérêt qu'Anaïs porte à la question environnementale date de moins d'un an. Une conférence de XR à Lille a été pour elle un électrochoc. "Le gouvernement nous parle d'objectifs d'ici à 2030, 2050... mais d'ici là, ce sera juste devenu invivable", s'alarme-t-elle. 

*Les prénoms ont été changés.

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