À partir de 2011, la plupart des responsables de l’université Paris-Descartes ont été alertés de graves dysfonctionnements au sein du centre du don des corps. Parmi eux, l’actuel conseiller de la ministre de l’enseignement supérieur.

La faculté de médecine de l’université de Paris (anciennement Paris-Descartes), le 21 février 2020, à Paris
La faculté de médecine de l’université de Paris (anciennement Paris-Descartes), le 21 février 2020, à Paris © Radio France / Elodie Guéguen

La situation catastrophique du Centre du don des corps (CDC) de Paris-Descartes était notamment connue de Frédéric Dardel, l'ex-président de l’université (aujourd’hui conseiller ministériel), de Gérard Friedlander, le doyen de la faculté de médecine, ainsi que d'Antoine Tesnière, actuel vice-président de l’université et également conseiller ministériel "coronavirus". 

Aucun signalement au parquet n’a été fait sur le fondement de l'article 40 du code de procédure pénale qui oblige “toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire” à saisir la justice s’il a connaissance d’un délit ou d’un crime. 

Voici précisément ce qu’ils savaient et quand ils l’ont su.

Frédéric Dardel 

Ce polytechnicien prend la succession de son mentor Axel Kahn à la présidence de l’université Paris-Descartes fin 2011. Il occupe ces fonctions jusqu’en septembre 2019. Il est désormais conseiller de la ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, Frédérique Vidal. 

Il est informé très régulièrement, et de manière détaillée, des problèmes de vétusté du CDC, comme lors de ce conseil d’administration du 28 novembre 2017. Dans le compte-rendu de ce conseil, on peut lire : le "Centre du don des corps est en très mauvais état car il est pratiquement dans son état d’origine (…). Le conseil d’administration avait été sensibilisé en 2016 au problème du centre de don des corps qui est installé dans des locaux très vétustes avec des équipements qui présentent de nombreux dysfonctionnements".  

Plus loin dans le compte-rendu, il est écrit que le centre "a aussi fait l’objet d’injonctions du service hygiène et sécurité du ministère de l’enseignement supérieur lors d’une visite du 13 décembre 2016, ce qui a rendu encore plus prioritaire la nécessité de ces interventions (…) les conditions de travail pour les agents et les conditions éthiques (…) ne sont pas garanties. Il faut trouver des solutions très rapidement". 

Frédéric Dardel est également destinataire d'un audit du cabinet KPMG de février 2015 : "Les conclusions qui se dégagent de ce rapport mettent en avant des problèmes graves et non résolus sur le plan éthique et sanitaire liés à des problèmes considérables de fonctionnement (avec des erreurs de traçabilité des sujets [corps], des erreurs d’étiquetage, des confusions sur les consignes d’écarter tout sujet positif aux sérologies testées (…), entassement des sujets dans les frigos." KPMG note encore : "Les cadavres ne sont pas rangés décemment et certains restes humains mériteraient plus de respect. Il convient de rappeler que le CDC n’est pas seulement un centre d’anatomie mais également un lieu de sépulture temporaire". 

Le 17 novembre 2016, les Pr Brigitte Mauroy et le Richard Douard lui remettent un document listant les graves dysfonctionnements du centre avec les photos du "charnier" de l’intérieur des chambres froides. Contacté via le cabinet de Frédérique Vidal, Frédéric Dardel ne nous a pas répondu, préférant attendre les conclusions de l'inspection administrative lancée après les révélations de L'Express sur le CDC en novembre 2019. 

Quant à l’université, elle indique qu’elle "collabore pleinement aux enquêtes administratives et judiciaires, et réserve ses déclarations aux seuls enquêteurs de police et à la justice". 

Le professeur Gérard Friedlander 

Il est membre du conseil d’administration de Paris-Descartes à partir de 2005 jusqu’en 2007, puis membre du conseil scientifique (2008 à 2011), et à nouveau membre du conseil d’administration (2011 à 2014) avant d'être élu doyen de la faculté de médecine Paris-Descartes le 23 juin 2014. 

Le 21 avril 2017, le Pr Richard Douard, directeur du Centre du don des corps, écrit un mail dans lequel il revient sur la réunion qu’il vient d’avoir avec Frédéric Dardel et Gérard Friedlander : "J'ai demandé qu'ils viennent parler au CDC pour annoncer les travaux et m'aider à tenir l'intenable." 

Le 26 juillet 2017, Frédéric Dardel rédige une note. Gérard Friedlander est l’un des destinataires. Il y est notamment écrit : "L’activité de mise à disposition des sujets [corps] sera de la responsabilité exclusive du CDC qui aura seul en charge la gestion des dons, la conservation et le suivi des sujets, la mise en œuvre des règles éthiques." 

Gérard Friedlander est par ailleurs destinataire de plusieurs e-mails évoquant la situation catastrophique du CDC. Le 7 juin 2018, à 13 h 42, la secrétaire générale du centre, Dominique Hordé lui écrit (e-mail également envoyé à Antoine Tesnière) : "Cela fait un peu plus de deux ans que toute ma vie a été focalisée autour du CDC, et j’ai découvert peu à peu l’inimaginable (…). Non seulement le centre est complètement vétuste, mais les règles de base d’hygiène n’ont pas été appliquées dans des espaces qui accueillent des corps. Les canalisations n’avaient pas été débouchées depuis plus de 20 ans, les sols n’ont pas été nettoyés à fond dans les chambres froides depuis 20 ou 30 ans et il n’y a jamais eu de décontamination ; les pratiques utilisées par les préparateurs sur les pièces anatomiques relèvent de scènes macabres, et sont loin des techniques appliquées dans des centres d’anatomie modernes. Les préparateurs ne savent pas faire la part des choses entre un corps qui peut être mis à disposition et un corps décomposé. Il y a une gestion compulsive des pièces anatomiques, avec des accumulations qui n’ont pas de sens et complètement inadaptés par rapport aux besoins qui sont pourtant planifiés. La barbarie n’est pas loin (…). Sans doute parce qu’on travaille avec des cadavres, on a laissé pourrir la situation. À tous les niveaux, rien n’est rationnel : c’est un immense désordre qui nécessite une remise à plat totale pour retrouver un fonctionnement plus normal avant les travaux." 

Contacté, Gérard Friedlander estime pour sa part qu'il est totalement étranger au scandale du CDC. "Le Centre du don des corps est une structure directement rattachée à la présidence de l'université et sans lien fonctionnel avec la faculté de médecine dont je suis le doyen", nous explique-t-il par mail. 

Gérard Friedlander, doyen de la faculté de médecine Paris-Descartes, le 4 octobre 2016, à Paris
Gérard Friedlander, doyen de la faculté de médecine Paris-Descartes, le 4 octobre 2016, à Paris © Getty / Stephane Grangier / Corbis

Axel Kahn  

Généticien de renom, ancien membre éminent du Conseil national d'éthique, Axel Kahn a présidé l'université Paris-Descartes entre 2007 et 2011. 

Le professeur Alexandre Mignon, qui a cofondé avec le Pr Tesnière (lire plus bas) le laboratoire de simulation chirurgicale Ilumens dans les locaux du Centre du don des corps en 2012, certifie à la cellule investigation de Radio France avoir prévenu Axel Kahn, dont il est proche, de dysfonctionnements majeurs qu'il avait constatés au CDC au cours de l'année 2011. "J'ai dit à Axel Kahn que j'avais vu des corps conservés dans des conditions catastrophiques, déplorables. Et que j'avais été témoin de sorties de corps à l'extérieur de l'université [pour du trafic], ce qui est extrêmement choquant", affirme Alexandre Mignon. 

Au sujet des déclarations du Pr Mignon, Axel Kahn est formel et nous répond par mail, le 12 mars 2020 : "Tel n’est pas le cas, dans mon souvenir. Alexandre Mignon m’a longuement téléphoné le 8 mars. Je lui ai confirmé que je n’avais eu aucune information, même de sa part, sur ce sujet. Compte tenu de ma sensibilité aux problèmes éthiques (…), il apparaît invraisemblable que j’ai 'oublié' une telle info." 

Quelques jours plus tôt, le 27 février, Axel Kahn nous avait affirmé au téléphone n'avoir jamais été alerté sur la situation du Centre du don des corps si ce n'est une fois, pour "un problème d'émanations de formol". Par ailleurs, Axel Kahn soutient n'avoir jamais visité le CDC durant son mandat de président de Paris-Descartes. "L'Université s'étend sur 275 000 m², je ne suis pas allé partout", dit-il. Le généticien nous a expliqué que le Centre du don des corps n'avait "pas un grand intérêt pour l'enseignement (…). C'est assez ésotérique pour moi qu'il y ait de la recherche anatomique. L'anatomie n'a plus vraiment d'intérêt. Je regardais ça de loin…". 

Le scientifique Axel Kahn le 7 octobre 2017, à Mouans-Sartoux.
Le scientifique Axel Kahn le 7 octobre 2017, à Mouans-Sartoux. © Getty / Brice TOUL / Gamma-Rapho

Le professeur Antoine Tesnière 

Depuis début janvier 2020, cet anesthésiste est vice-président de Paris-Université (nouvelle entité juridique englobant Paris-Descartes et Diderot). En mars, il devient le "conseiller coronavirus" du ministre de la santé Olivier Véran. 

Il a cofondé l’entreprise de chirurgie par simulation, Ilumens (dont il est aujourd’hui directeur général) avec le Pr Alexandre Mignon, anesthésiste à l’hôpital Cochin. Son bureau se trouvait au 5e étage de la faculté de médecine, tout près des chambres froides. À plusieurs reprises, il reçoit des mails du personnel du CDC s'excusant pour les mauvaises odeurs. 

Il est par ailleurs destinataire de plusieurs emails évoquant la situation catastrophique du CDC dont celui du 7 juin 2018, écrit par la secrétaire générale du centre, Dominique Hordé (voir ci-dessus). Sollicité, Antoine Tesnière ne nous a pas répondu.  

L'Assistance publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP) 

Au début des années 2010, deux professeurs de l'Assistance publique – Hôpitaux de Paris, Noël Garabédian et Loïc Capron effectuent une visite du CDC. À l'époque, il est question de rapprocher ou de fusionner le Centre du don des corps de Paris-Descartes avec l'autre centre parisien – beaucoup plus petit – de l'école de chirurgie du Fer à Moulin, dépendant de l'AP-HP. Au cours de cette visite du CDC, le Pr Loïc Capron découvre les chambres froides et fait un malaise (cet épisode nous a été raconté par trois sources et la scène est évoquée dans le rapport du Pr Rogez de 2012). 

Le ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche  

Le ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche et/ou son corps d'inspection (l'IGAENR) étaient-ils au courant de la manière dont étaient conservés les cadavres dans une université parisienne ? Nous avons interrogé Thierry Mandon, qui était, en 2016, secrétaire d’État chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche. Nous lui avons montré un rapport et des photos datant de novembre 2016. Il certifie ne les avoir jamais vus.  

Concernant l’inspection de décembre 2016 au CDC, effectuée par des inspectrices santé et sécurité au travail de l’inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche, il affirme également n'en avoir jamais entendu parler. Il précise que ce corps d'inspection n'était pas, à l'époque, rattaché à son secrétariat d'État, mais au ministère de l'éducation. Il nous renvoie donc vers son ancienne ministre de tutelle, Najat Vallaud-Belkacem. 

Jean-Michel Jolion, ex-conseiller formation du supérieur de Najat Vallaud-Belkacem nous indique, lui : "Le sujet me dit quelque chose. À l’époque, nous en avons parlé au sein du cabinet, lors de réunions au secrétariat chez Thierry Mandon. Pas chez Najat Vallaud-Belkacem." 

Nous avons aussi sollicité à plusieurs reprises les inspecteurs de l'IGAENR chargés du rapport sur le CDC en 2016. En vain.  

Aujourd'hui, c'est ce même service, l'IGAENR qui, avec l'IGAS (inspection générale des affaires sociales), mène l'inspection administrative réclamée par le gouvernement après les révélations de L'Express en novembre 2019. 

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