Dans l’ancien bassin houiller de Lorraine les projets d’exploitation du gaz de charbon se heurtent à l’hostilité des riverains.

Marieke Stein, militante de l’association APEL57
Marieke Stein, militante de l’association APEL57 © Radio France / Anne Brunel

"Il est impossible d’aller chercher un hydrocarbure de roche-mère sans recourir, à un moment donné, à la fracturation hydraulique." Catégorique, Marieke Stein repousse les assurances que les géologues de la Française de l’Energie donnent à la population pour expliquer leur projet d’exploitation douce du gaz de houille, dans l’ancien bassin charbonnier lorrain.

La jeune femme, militante de l’association APEL57 (association pour la préservation de l’environnement local) est fille du pays. Sa méfiance traduit un sentiment largement partagé par les habitants d’une zone où l’abandon de la mine a laissé un goût amer. Maître de conférences en Information et Communication à l’université de Lorraine, elle dénonce le manque de transparence de la société d’exploration, et juge que les rapports d’étape obtenus n’ont fait que noyer les profanes sous un discours technique trompeur.

Ce discours est celui des professionnels des hydrocarbures dont le profil n’a pas grand chose en commun avec les mineurs d’autrefois.

D’abord, il ne s’agit plus de mine, mais de forages. A terme, sur chaque site d’extraction, il n’y aura pas de mineurs mais une simple pompe et son gardien. En effet, les ingénieurs de la FDE n’envisagent pas de sortir du charbon, énergie fossile désormais reconnue parmi les plus polluantes, mais du gaz naturellement contenu dans les veines de charbon restées inexploitées, appelé « gaz de couche ».

Pour y parvenir, ils affirment avoir mis au point une technique de pompage à très grande profondeur (plus de 1300 mètres) qu’ils sont jusqu’ici les seuls à maîtriser en Europe :

« On fore des puits profonds jusqu’à 1200 mètres avec des drains latéraux de plusieurs centaines de mètres de long, grâce à une tête de forage équipée d’un GPS intégrée et une représentation en 3D. »

  • Méthode de forage gaz de couche. Antoine Forcinal, directeur général de la FDE :

Cette technique exclut de recourir à la très polluante et destructrice fracturation hydraulique, connue pour martyriser les terres nord-américaines, une méthode interdite en France depuis 2011 (loi Jacob). Cette technique serait même, selon Antoine Forcinal, directeur général de la FDE, contre-indiquée dans la région Lorraine :

« Ça a été testé par Enron en Lorraine dans les années 1990 et cela n’a rien donné. On a fait de la bouillie car les charbons sont déjà naturellement très fracturés ».

  • Fracturation hydraulique impossible en Lorraine. Antoine Forcinal, directeur général de la FDE :

Ils ont beau promettre et expliquer, Marieke Stein n’y croit pas :

« Même en Australie, où les charbons sont très perméables comme en Lorraine et où l’on cherche le gaz de couche sans fracturation, il est prévu que lorsque le puits arrivera en fin de vie - au bout de 3 ans - il y aura fracturation ! Tout simplement parce qu’un puits coûte cher, jusqu’à 7 millions €… et qu’on ne peut pas se contenter de pomper pendant si peu de temps. Il faut aller au-delà pour rentabiliser ! C’est là que la fracturation hydraulique devient indispensable ».

  • Fracturation hydraulique inévitable. Marieke Stein, militante :

A ses côtés au sein de l’association APEL57, l’ancien foreur des Houillères du Bassin de Lorraine Roland Felker, confirme cette défiance :

« Le charbon en Lorraine renferme bien du gaz, il le lâche spontanément, mais si on veut l’extraire seulement par pompage on n’aura pas grand-chose ! Avant d’aspirer toute l’eau, on peut pomper des années… La seule solution, c’est la fracturation hydraulique ! Pour libérer tout qui est dans le charbon. »

  • Fracturation hydraulique : seule méthode efficace. Roland Felker, ancien foreur des HBL :

Afin d’informer la population, Marieke, aidée de Roland, Fabrice, Thérèse et d’autres militants de l’association, organisent ce soir de mai 2017 à Saint-Avold une soirée projection-débat à l’intention des riverains des futurs forages.

Pendus au long de cordes à linge déployées dans la salle du foyer protestant, une vingtaine de panneaux explicatifs présentent leur vision du projet industriel : définitions, schémas, cartes, graphiques et tableaux chiffrés mettent l’accent sur les risques environnementaux des forages envisagés et sur l’opacité de l’entreprise qui les conduit.

Une soirée projection-débat à l’intention des riverains des futurs forages, à Saint-Avold, mai 2017
Une soirée projection-débat à l’intention des riverains des futurs forages, à Saint-Avold, mai 2017 © Radio France / Anne Brunel

« On est là face à une entreprise industrielle qui est en fait une entreprise de colonisation. Ce sont des gens qui sont des résidents britanniques, suisses, avec des comptes off-shore comme ici aux îles Caïmans, des gens qui ne sont pas d’ici et qui viennent parasiter une région qui a déjà beaucoup souffert économiquement. Ils prétendent apporter de la prospérité, de l’emploi, mais ces promesses ne sont pas fondées. Et on devrait se taire ? On n’est pas d’accord ! »

  • C'est la colonisation. Marieke Stein, militante :

Chez certains participants l’émotivité est forte. C’est leur terre que depuis une décennie on perce sans résultat apparent.

Au fil des échanges qui suivent la projection d’un documentaire parfois malhabile sur les enjeux du gaz de couche, cette émotion inspire dans la salle du foyer protestant de nombreuses questions techniques. Les militants répondent, quand ils le peuvent, et surtout témoignent des efforts qu’ils déploient pour tenter de comprendre ce qui se prépare. On parle de bientôt 150, voire 240 puits. Marieke dénonce le manque de transparence de l’opérateur, reproche à l’administration régionale la rétention d’informations sur les résultats des explorations : « si on ne nous dit rien c’est que les résultats ne sont pas si bons que ça, alors pourquoi continuent-ils à forer ? »

Ses partenaires invitent le public à se mobiliser : « nous avons réuni de l’information, nous avons constitué des dossiers : lisez-les ! Informez-vous ! »

Thérèse rappelle les poursuites en diffamation dont elle a fait l’objet (riveraine du premier forage exploratoire à Tritteling, elle avait distribué dans les boîtes à lettres des tracts traitant les dirigeants de la FDE de « menteurs, trompeurs, tricheurs ») et se réjouit de la relaxe dont la cour d’appel l’a malgré tout fait bénéficier lui reconnaissant la qualité de « lanceur d’alerte ».

Et puis le cœur du sujet se découvre peu à peu : au manque d’information, à la difficulté d’appréhender les questions techniques, s’ajoute le sentiment de n’être pas écouté, y compris par les élus. Des membres démissionnaires de conseils municipaux de communes concernées par les forages déplorent l’octroi des permis de travaux alors même que des avis défavorables ont été recueillis via enquête publique, et que les conseils ont voté contre la cession de terrains.

Le premier procès qui est fait ce soir de mai est celui de la démocratie représentative.

C’est pourquoi, auprès de ces riverains inquiets, l’engagement pris en juin 2017 par Nicolas Hulot d’interdire tout nouveau forage d’hydrocarbure a été reçue avec satisfaction. Cette annonce, conjuguée à la promesse de l'’inscrire dans la réforme du code minier dès l’automne 2018 (une réforme qui traîne depuis 10 ans), est analysée localement comme un frein aux ambitions de la Française de l’Energie.

La mobilisation est en redoublée : les collectifs anti-gaz-de-couche se fédèrent. Elles ont organisé des rassemblements au cours de l’été et le bras de fer se durcit avec la société exploratrice laquelle, de son côté, compte bien défendre ses permis et obtenir le droit de poursuivre des recherches déjà très coûteuses.

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